Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ANTILLES

Nouvel élan à gauche

· Inprecor n° 386, décembre 1994 · p. 8-10 · 2 810 mots

Syndicalisme France

La Martinique et la Guadeloupe sont, avec la Guyane, les dernières colonies françaises d'Amérique. On ne parle de ces îles que lorsque la situation sociale qui y règne débouche sur des flambées de violence (comme au carnaval 1994 à Fort-de-France) ou lorsque les chets de guerre impérialistes s'y retrouvent pour préparer une guerre du Golfe par exemple. Philippe Pierre-Charles, un dirigeant du Groupe révolution socialiste (GRS, section antillaise de la Quatrième internationale) a effectué récemment un voyage à Paris. Cette interview, dans laquelle Philippe Pierre-Charles fait le point sur l'actualité politique et sociale antillaise, a été réalisée à cette occasion.

Inprecor : Peux-tu nous parler un peu de l'histoire de l'organisation dont tu es membre et qui existe en Martinique et en

Guadeloupe - deux pays que le colonialisme français a toujours utilisés l'un contre l'autre ?

Philippe PIERRE-CHARLES : Le GRS est une organisation qui a été créée tout au long des années 1971 et 1972 et qui dès le départ se concevait sur une base antillaise (Martinique et Guadeloupe). L'origine politique du GRS c'est, au départ, le refus d'une séparation entre question nationale et question sociale. A l'époque, les courants majoritaires dans le mouvement ouvrier négligeaient la question nationale tandis que les courants nationalistes, qui commençaient à exister, refusaient de poser le problème en terme de classes. Le GRS incarne donc un effort pour réaliser la fusion de ces deux préoccupations, le tout combiné avec une critique des pays de l'Est et du stalinisme.

ANTILLES

Nouvel élan à gauche

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Les militants en Martinique venaient pour l'essentiel soit du Parti communiste soit des mouvements de jeunes étudiants ou lycéens mais en Guadeloupe il y avait au début un ou deux militants qui étaient déjà liés à la Quatrième internationale dans l'immigration en France. L'organisation a tenu son premier congrès en 1973, et y a adopté le mot d'ordre de Fédération des Etats socialistes des Caraïbes. Dès le départ nous avons couplé une construction antillaise (Martinique-Guadeloupe) avec une préoccupation caribéenne — même si ces choses-là étaient à l'époque très peu habituelles et courantes. Au départ, l'organisation a beaucoup travaillé dans le milieu de la jeunesse scolarisée et étudiante et un peu plus tard dans le mouvement syndical ouvrier et également dans le travail d'organisation des femmes. C'est ce qui explique sa physionomie actuelle, avec une présence dans les instances dirigeantes de plusieurs centrales ouvrières en Martinique et en Guadeloupe, un rôle localement dirigeant dans l'organisation des femmes en Martinique ainsi qu'un certain respect politique dont dispose le GRS, même s'il reste une organisation minoritaire.

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• Est-ce que tu peux nous parler de la situation politique dans ces colonies un peu particulières que sont la Martinique et la

Guadeloupe. Est-ce qu'au niveau politique ce sont toujours les représentants des oligarchies économiques qui dominent le paysage politique et les institutions?

La Martinique et la Guadeloupe sont des cas de colonialisme tardif, si on peut dire, et qui présentent l'originalité de ce qu'on appelle les vieilles colonies. La domination et l'intégration à la France y est beaucoup plus ancienne que dans les autres pays, ce qui fait que la question nationale s'est posée avec beaucoup de retard. La question sociale s'y est posée beaucoup plus tôt, juste après l'abolition de l'esclavage, alors que la question nationale n'a commencé à se poser que dans les années 60 essentiellement. Sur le plan institutionnel, les institutions sont calquées sur celles de la France tandis que les forces économiques dominantes sont toujours les oligarchies, avec toutefois une intégration de la bourgeoisie plus autochtone sur le plan des institutions. Les conseils régionaux et

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les conseils généraux aussi bien en Martinique qu'en Guadeloupe sont contrôlés par des forces réformistes qui y sont présentes à peu près à égalité avec la droite traditionnelle. Cette dernière est le relais pur et simple des partis français tandis que les forces réformistes de gauche ont des organisations plus ou moins autonomes : les principales forces réformistes sont les partis communistes (martiniquais, PCM, et guadeloupéen, PCG) et le Parti progressiste martiniquais (PPM). A la Martinique, en particulier, les deux institutions sont contrôlées par des alliances de gauche et depuis l'arrivée de la gauche aux commandes, il y a eu une assez grande désillusion parce que les gens avaient investi beaucoup d'espoir dans cette gauche et le sentiment d'échec est lié à plusieurs choses. La révélation d'une certaine corruption de quelques uns des représentants de cette gauche a d'abord beaucoup joué. Ensuite, il y a ce que nous avons appelé le «syndrome de Yamoussoukro» (en référence à la construction d'une cathédralesymbole de mégalomanie dans le village natal de Félix Houphouët-Boigny, transformé en capitale de Côte-d'Ivoire) il s'agit d'une politique de construction de prestige de stades en Martinique et de vélodrome géant en Guadeloupe. Les problèmes financiers résultants pour les institutions n'ont pas augmenté le crédit de cette gauche. Si on y ajoute le fait qu'elle n'a bien évidemment pas voulu s'attaquer aux racines coloniales et capitalistes de la société, qu'elle a été incapable de résoudre les questions du chômage, il en ressort une grande désillusion de ceux qui croyaient en cette gauche.

• Le passage «aux affaires» des courants majoritaires de la gauche a-t-elle eu en Martinique et en Guadeloupe les mêmes conséquences qu'en

Europe de l'Ouest?

Cette situation n'a pas entraîné une montée de l'extrême droite ou une dépolitisation totale comme en France ou en Europe mais a permis à l'extrême gauche d'aboutir à une situation nouvelle. C'est ainsi que la gauche radicale a pratiquement occupé tout le terrain de la contestation sociale : les réformistes ont été mis en minorité à la Confédération générale des syndicats martiniquais (CGTM), des syndicats comme le Mouvement pour une action syndicale unifiée (MASU) et l'Union générale des travailleurs guadeloupéens (UGTG) en Guadeloupe et la Centrale démocratique martiniquaise des travailleurs (CDMT), ont pris une importance beaucoup plus grande. Sur le terrain des luttes, on peut dire que les réformistes n'ont plus les moyens ni d'isoler les milltants d'extrême gauche, ni de contrôler réellement la contestation sociale. Pourtant, la traduction politique de cette situation est très lente dans la mesure où l'extrême gauche est indépendantiste et qu'il faut bien reconnaître que la conscience et la volonté nationales ne sont pas très développées, ce qui impose des limites certaines à la traduction politique de l'influence sociale et syndicale. Il n'empêche que l'extrême gauche est parvenue à s'introduire dans les institutions, modestement en Guadeloupe par le biais de l'Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG) et beaucoup plus fortement à la Martinique à travers une organisation nationaliste comme le Mouvement indépendantiste martiniquais (MIM). Même des courants comme le nôtre ont également réussi à réaliser des scores intéressants : à avoir un élu au conseil municipal de Fort-de-France dans le cadre d'une alliance anticolonialiste et à se maintenir au second tour des élections cantonales récentes de mars 1994 en Martinique. Tout cela traduit une certaine reconnaissance par la population du crédit fait à nos militants même si cela ne veut pas dire une adhésion totale à nos thèses. Mais ce qui limite les progrès de cette extrême gauche, en dehors des problèmes objectifs que sont la difficulté de la question nationale, c'est le fait que dans les îles voisines de la Martinique et de la Guadeloupe existent une misère plus grande et une situation sociale plus désastreuse, l'immigration en provenance de ces pays, qui constituent de facto une mauvaise propagande pour l'indépendance.

• Y-a-t-il aux Antilles une tradition d'unité anticolonialiste comparable à ce qui a existé en

Kanaky par exemple avec le

Front de libération national kanak et socialiste?

En dehors des faits objectifs ce qui limite les progrès de l'extrême gauche c'est à la fois les incohérences de certaines composantes de cette extrême gauche et, par ailleurs, la manière dont la question de l'unité se pose. En ce qui concerne l'unité, qui aurait pu être le levier susceptible de permettre de faire des sauts qualitatifs importants, il faut dire qu'il y a en Martinique et en Guadeloupe une immense tradition sectaire, qui va jusqu'à produire des choses qu'on a de la peine à imaginer ailleurs. Ce sectarisme a déjà été battu en brèche sérieusement par la réalité extérieure et intérieure mais il y a quand même de beaux restes. L'exemple le plus net de sectarisme maintenu c'est la position du MIM qui est une organisation nationaliste multiclassiste et qui ne conçoit la libération nationale que sous sa direction exclusive. Mais le fait que cette direction exclusive ne soit pas conforme au rapport de forces pousse le MIM à mener une politique solitaire. Ce qui ne va pas sans lui poser des problèmes : sa forte présence au conseil régional de la Martinique, ne s'est pas traduite par une politique très radicale, au contraire le MIM gère le quotidien dans une espèce d'alliance tacite avec les réformistes. Le MIM n'utilise pas, car il en est incapable, les institutions dans le sens de l'approfondissement des contradictions du colonialisme puisque pour faire cela il aurait fallu appuyer l'intervention dans les institutions par le travail de masse et donc par un travail unitaire auquel globalement

Il peut y avoir toutefois de petites exceptions, en Guadeloupe par exemple, le courant qui est traditionnellement le plus sectaire, l'UPLG — une organisation nationaliste également multiclassiste — a changé d'orientation depuis ses origines et le sectarisme n'est plus de mise mais son évolution se fait dans le sens d'une politique beaucoup plus traditionnelle voire même réformiste. De fait, son image d'organisation radicale a pratiquement disparu dans le pays ce qui est source d'un clivage entre l'UPLG et l'UGTG. Cette dernière étant une organisation syndicale, elle a conservé des préoccupations et une tendance qui sont par essence plus radicales que l'UPLG, alors que l'UGTG était depuis sa fondation la création intégrale de l'UPLG, contrôlée et dirigée par elle.

A la Martinique en dehors du MIM, il y a eu des tentatives unitaires de l'extrême gauche qui ont abouti à des campagnes électorales communes aux élections régionales de 1989. Mais ces expériences sont très fragiles et finalement ont eu des résultats assez éphémères parce que la plupart des organisations qui y ont participé n'ont pas une volonté unitaire suffisamment forte. C'est le cas notamment du Comité national des conseils populaires (CNCP) qui est freiné dans son changement unitaire par une tradition très stalinienne avec laquelle il n'a pas rompu clairement et totalement. Tout ceci entrave l'évolution unitaire et entraîne des comportements très fortement marqués par les intérêts d'organisations, mais toute évolution positive dans le sens de l'unité n'est pas impossible ou exclue.

• Est-ce que la division et le sectarisme politiques se reproduisent tels quels dans le

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domaine syndical, où tu nous a dit que les organisations anticolonialistes avaient de grandes responsabilités ?

Les responsabilités de l'extrême gauche au niveau syndical ont conduit à des tentatives unitaires récentes et un peu plus significatives, en ce sens qu'il y a eu deux grèves générales menées à l'échelle de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane par la grande majorité des centrales syndicales animées par des militants ou des coalitions d'extrême gauche. Ces grèves générales ont été axées sur la situation sociale de ces pays, où le taux de chômage est considérable et où règne un désarroi social important, qui peut se traduire à n'importe quel moment par des explosions partielles — comme cela a été le cas le mercredi des Cendres 1994 à Fort-de-France où des gens assez organısés ont attaqué les magasins. Ces derniers ne se sont peut être pas tout à fait comportés comme des anges mais il faut dire que la police est intervenue avec une telle brutalité que des centaines de jeunes ont été extrêmement choqués et ont réagi à cette répression — ce qui traduit un certain climat social explosif.

Les grèves étaient censées à la fois pousser à la mobilisation sociale et s'opposer au plan du gouvernement de Balladur pour les départements et territoires d'outre-mer (DOM-TOM) qui est un plan libéral sans aucune originalité comparable à celui appliqué en France. Cependant, même cette unité syndicale est un peu fragile. La Centrale syndicale des travailleurs martiniquais (CSTM) contrôlée par le MIM, ne montre pas un grand souci de respecter les accords unitaires qu'elle a signé, ce qui n'arrange pas les choses. L'intersyndicale existe mais elle a des résultats assez restreint, en Martinique, l'Union générale des travailleurs martiniquais (UGTM) le syndicat du CNCP, a par exemple manifesté seul de son côté le jour des grèves générales et la CSTM en a fait de même.

• La situation et les difficultés de l'unité syndicales sont-elles les mêmes en Guadeloupe ?

En Guadeloupe, sur le plan syndical il y a eu une délégation commune pour aller rencontrer le ministre des DOM-TOM, Louis Perben. L'unité syndicale est peut être plus crédible en Guadeloupe. Il est intéressant de signaler le processus de fusion syndicale en cours, notamment sous l'impulsion de militants de notre organisation. Nous avons déjà réussi à pousser à une première fusion syndicale qui avait donné naissance au MASU à partir de deux syndicats - le Syndicat professionnel des employés du commerce de la Guadeloupe (SPECOG), qui était un syndicat du commerce et la Fédération des travailleurs de la Guadeloupe (FTG), un syndicat essentiellement présent dans le bâtiment. Le MASU a permis l'existence d'un syndicat très dynamique et assez radical qui a, pendant quelques années, été le syndicat qui a occupé le plus activement le champ social en Guadeloupe. A l'heure qu'il est, le travail syndical effectué jusque-là va probablement permettre de nouvelles fusions syndicales entre, d'une part, le MASU et, de l'autre, la Centrale syndicale des travailleurs guadeloupéens (CSTG) à l'origine une fédération de la Centrale française démocratique des travailleurs (CFDT). A ce jour, les discussions pour la fusion entre ces deux syndicats sont assez avancées avec également la perspective de l'adhésion au nouveau syndicat d'une grande majorité de travailleurs de fédération de l'EDF de la Centrale générale des travailleurs guadeloupéens (CGTG), un des plus gros syndicats de Guadeloupe. Une autre perspective prometteuse est l'existence de deux lieux de discussion unitaire dont nous sommes partie-prenante, le premier autour de l'UGTG et de Rosan Mounien, son principal dirigeant, où l'on débat d'une alternative politique en terme de parti (qui serait un parti pluraliste) et le second avec le Parti communiste guadeloupéen (PCG) - qui vient d'être allégé par une nouvelle scission qui a donné naissance au Parti progressiste démocratique guadeloupéens (PPDG), une organisation de type social-démocrate qui a rompu avec le PCG notamment sur la question des pays de l'Est. Le PCG reste néanmoins un parti important et nous a fait la proposition de réunir tous les marxistes dans un seul parti ; une proposition qui va être discutée avec intérêt dans le secteur Guadeloupe du GRS

• La situation est donc loin d'être désespérée ?

Il y a certes des perspectives intéressantes. L'une des nouveautés de la situation de l'extrême gauche est que les efforts pour s'intégrer à la gauche caribéenne et latino-américaine ont abouti bien davantage qu'au moment de notre création. Au début, lorsque nous défendions l'idée d'intégration caribéenne, tout le monde nous riait au nez. Aujourd'hui plusieurs organisations martiniquaises et guadeloupéennes font partie du Forum de São Paulo et, par ailleurs, s'est tenue au mois d'août 1994 à l'initiative des syndicalistes du pétrole de Trinidad et Tobago, une réunion des organisations des Caraibes pour mettre en place une Assemblée du bassin caribéen. Cette réunion a rassemblé un grand nombre d'organisations syndicales, politiques, d'Organisations non gouvernementales dans le but d'élaborer une alternative au projet intégrationniste soit de l'impérialisme, soit des bourgeoisies locales. Il y a une orientation positive qui se traduit aussi par une solidarité plus grande avec les peuples des Caraïbes, notamment un comité de solidarité avec Cuba auquel nous participons à la Martinique, qui réalise des collectes et participe à des actions de solidarité menées en ce moment. Nous avons d'ailleurs un camarade qui y a fait dans ce cadre un voyage à Cuba très riche en expériences politiques et en enseignements. Il s'agit-là d'un cadre unitaire qui a le mérite d'exister, même si tous les organisations parties prenantes ne se retrouvent pas dans l'action de solidarité avec Haiti et que les choses sont freinées par les limites locales à l'unité et également par les divisions au sein des organisations haitiennes.

• Y-a-t-il des projets à court ou moyen terme sur le plan électoral?

Les présidentielles n'ont traditionnellement pas d'intérêt aux Antilles, toutes les organisations anticolonialistes soit les boycottent soit ne s'y intéressent pas. Les prochaines échéances électorales un peu significatives pour nous vont être les municipales. Nous y travaillons activement surtout dans les deux capitales, à Fort- de- France pour la Martinique et à Pointe-à-Pître en Guadeloupe, où nous avons renforcé le travail d'intervention dans les quartiers à travers des associations de quartiers qui sont parfois assez dynamiques.*

Propos recueillis par Sonia LEITH

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