Ce mois de janvier marque le premier anniversaire du soulèvement en armes des paysans et des indiens du
Chiapas au Mexique, sous la direction de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) et, tout comme il y a un an, le risque que le gouvernement mexicain écrase militairement les troupes zapatistes assombrit encore le près le cessez-le-feu
A
décrété le 12 janvier 1994, les armes se sont incontestablement réfugiées dans un silence impatient, mais cela ne veut pas dire que la situation de guerre ait disparu, et moins encore que la dictature du PRI ait décidé de répondre favorablement aux revendications de démocratie, de liberté et de justice du peuple mexicain.
Nous avions dit alors que la révolte zapatiste ouvrait une crise sans précédent dans le régime sclérosé du parti d'Etat qui domine le Mexique depuis 1929 (cf. Inprecor n°377, février 1994), et les événements de l'année écoulée confortent ce jugement. Nous assistons à la crise finale d'un régime de domination qui, évidemment, refuse de disparaître, et qui pour les mêmes raisons entend faire payer ses obsèques au prix fort.
Avec la clarté politique qui le distingue, le sous-commandant Marcos rappelait il y quelques semaines la stratégie du gouvernement : «Il ne nous semble pas que [les autorités] recherchent une solution politique du conflit. Nous admettons qu'au niveau du discours, Monsieur Zedillo parle de dialogue et de négociation comme solution, mais nous voyons également qu'il poursuit la même politique qu'avant (celle de l'ex-président Salinas qui tout au long de 1994 s'est efforcé de laisser le conflit s'enliser de lui-même). On prétend que les problèmes seraient résolus sans les résoudre, et on fait comme s'il ne s'était rien passé.»
Un an après le début du conflit, il faut bien reconnaître que le panorama s'est excessivement compliqué pour les zapatistes et pour ceux qui dès le début se sont, à juste raison, rangés à leur côté. L'espoir de millions de Mexicains de trouver la voie vers une transition démocratique s'est embourbé au milieu du passage, quand ont été proclamés les résultats des élections en août 1994, et qu'au terme d'une fraude gigantesque, cybernétique, alimentée par le climat de crainte organisée dans une collusion presque parfaite par le PRI et l'Etat mexicain, c'est une fois encore le
EDITORIAL
La guerre latente
climat de crise déjà lourd que connaît ce pays.
Alfonso Moro candidat officialiste, Monsieur Ernesto Zedillo, qui a été imposé à la présidence.
La désillusion et l'abattement, l'absence d'alternative claire et le comportement misérable de ceux qui se déclarent prêts à entrer dans le jeu du gouvernement, ont provoqué la paralysie du mouvement démocratique, seule force sociale capable d'éviter que l'issue de la situation soit tranchée par les armes.
Cela ne veut pas dire que ce mouvement ait fait son temps, bien au contraire. Mais en l'absence d'une impulsion décisive provenant de ce qu'on appelle «la société civile», qui permettrait de se débarrasser une fois pour toutes de la dictature du PRI, la marge de manœuvre est étroite pour les zapatistes, et ils se retrouvent presque seuls face à l'appareil d'Etat et à
Conscient de cette situation, le gouvernement n'a cessé de multiplier les provocations avec l'objectif évident de pousser les zapatistes à reprendre la lutte armée. C'est ce qui explique cet acharnement à imposer comme gouverneur de l'Etat du sonne. Il en va de même de la présence des conseillers militaires argentins ; de la récente incursion sur les terres du Chiapas de forces spéciales de l'armée guatémaltèque, les fameux «kaibiles», responsables de l'assassinat de milliers d'indiens guatémaltèques ; de l'encerclement militaire par 60 000 soldats (presque la moitié de l'armée mexicaine !) de la zone contrôlée
Pareille situation, ici comme en tout lieu, s'appelle l'état de guerre, un état de guerre imposé par l'Etat mexicain. La question principale c'est de savoir combien de temps cette situation durera.
Comme dans toute crise, les variables sociales changent en permanence, et c'est ce qui se passe au Mexique aujourd'hui. Si le gouvernement pouvait se flatter d'avoir gagné en légitimité auprès de certains secteurs de la population (et à l'étranger) au vu de ses «succès économiques», il est aujourd'hui face à la fin d'un rêve construit si laborieusement et à un coût social exorbitant ces six dernières années. La dévaluation du peso mexicain est un démenti cinglant à la phraséologie triomphaliste qui avait cours dans les milieux gouvernementaux et parmi les 40 familles multimillionnaires qui contrôlent l'économie du pays.
Pas plus tard que le ler novembre dernier, Salinas de Gortari, alors toujours président en exercice, a eu le front d'affirmer : «Aujourd'hui, à l'heure du bilan, et sans passer sous silence ce qu'il reste à faire, nous pouvons nous sentir encouragés par la solidité des résultats acquis (...) C'est derrière nous que se trouvent les problèmes de la dette, du déficit, de l'inflation et de la crise.» Et voici que moins d'un mois plus tard, la «solidité» a fait place à un château de sable emporté par les vagues de la spéculation : dévaluation du peso de 45 % et perte de plus de 10 milliards de dollars de réserves par la Banque centrale. Ainsi le cauchemar de la crise économique revient avec la séquelle de la pauvreté accrue.
On en est là : à la crise politique et à la polarisation sociale vient maintenant s'ajouter la crise économique, véritable poudrière. Faut-il comme l'a affirmé bien stupidement Zedillo, la mettre sur le compte des zapatistes, ou y voir plutôt la manifestation d'un régime pourri qui se désagrège par morceaux ?
Pareille situation ne supporte pas l'immobilisme. La solidarité internationale peut et doit se mettre à la hauteur de l'enjeu. La sympathie engendrée par ce mouvement plébéien qu'incarnent les zapatistes (le Mexique du «sous-sol» dont parle le sous-commandant Marcos) doit se traduire en actes. Ce qui est en jeu, c'est la poursuite de cette guerre imposée par le système du parti d'Etat au Mexique, ou la pleine satisfaction des revendications de démocratie, de liberté et de justice auxquelles aspirent les Mexicains. Il n'y a pas de place pour des demi-mesures.*
26 décembre 1994