Témoignage
«Comme la mer»
«Une fois par mois, infailliblement se succédaient ces rites étranges qui entouraient la situation du «transfert». Le personnel policier était réduit de manière draconienne, les détenus qui avaient le droit d'être en dehors de leurs cellules pendant la journée étaient enfermés, la nourriture arrivait en retard, ou pas du tout.
Ce qui était le plus caractéristique du «transfert» était le silence, un silence sépulcral, dur, strict. Chacun d'entre nous restait là, debout à côté de la porte de sa cellule en attendant d'être appelé par quelqu'un de l'autre côté du couloir, qui lisait une liste de lettres et de chiffres. Là, on était debout quand infailliblement une fois par mois, ils venaient chercher quelques-uns, ou beaucoup d'entre nous. Et là on restait, ceux qui restaient, en pensant que peut-être la prochaine fois serait pour nous, de la même manière que «Z-36», qu'ils avaient «emmenée au sud», dans un «camp de récupération», pour travailler avec même un salaire, mais bien sûr toujours en détention jusqu'à ce qu'elle obtienne, une fois «récupérée», sa liberté. Et là on restait, ceux qui restaient, en attendant que peutêtre la prochaine fois serait pour nous, pour aller à une prison, être reconnu légalement, obtenir la liberté ou peut-être la mort.
Ils n'ont jamais dit «K-04», alors nous sommes restées là, ma fille et moi, plus silencieuses que le silence qui caractérisait le jour du transfert, en écoutant comment les coups qu'elle donnait dans mon ventre cassaient ce silence sépulcral. Cette vie que j'avais en moi, cachée, protégée par mon sang, forme partie de l'histoire d'un peuple. Aussi ma mère, enlevée et amenée à la ESMA (Ecole de mécanique de l'armée), fait partie de l'histoire de ce même peuple. Une histoire et trois générations. Et ce peuple fait partie d'un pays qui a ses côtes baignées de sang, les bords d'un continent inondé du sang de plusieurs disparus qui étaient jetés à la mer pendant leur transfert. Pour cela, comme la mer, c'est une histoire qui revient toujours. Et il n'y a ni point final, ni devoir d'obéissance, ni amnistie, il n'existe aucune loi, aucun décret qui puisse finir avec l'histoire non soldée d'un peuple. Parce qu'il y a des enfants qui n'ont pas été rendus à leur famille, parce qu'il y a des familles détruites, et une justice en suspens.*
Ana Maria Careaga.