Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

«La bestialité réunie en troupeau»

· Inprecor n° 391, mai 1995 · p. 5-6 · 1 296 mots

Indochine Femmes

La confession du capitaine Scilingo a produit un effet inattendu chez certains parents des victimes de la répression militaire : elle leur a enlevé une illusion très cachée, dont ils n'étaient même pas tout à fait conscients, celle de les retrouver vivants: «Il y avait au plus profond de moi-même la négation de la mort de mes fils et de leur assassinat», dit aujourd'hui Laura Bonaparte, psychologue et membre de Madres de plaza de Mayo (Organisation des Mères de la place de Mai). Bonaparte ne pardonne pas à Scilingo et ajoute le risque que, comme tout participant à des assassinats, il puisse récupérer un jour ce signe de bestialité. Entretien avec Laura BONAPARTE

Pagina 12 :Que signifie que Scilingo a retrouvé des traits humains?

Laura Bonaparte : D'un seul coup, quelque chose en lui, quelque chose d'enfermé, s'ouvre et le remplit. Une idéologie comme le militarisme t'oblige à enfermer ta propre subjectivité, grâce à des rationalisations qui te donnent le poids de la raison. Ce sont des inventions, on peut dire, pour se convaincre. Alors à ce moment-là, restent enfermées toutes les caractéristiques humaines d'un militaire. Les histoires de chacun sont différentes,

«La bestialité réunie en troupeau»

cela dépend de la sensibilité avec laquelle chacun d'entre eux a été élevé. Ceux qui continuent à être enfermés, j'ai d'énormes doutes qu'ils aient déjà été humains. Celui qui peut s'ouvrir, c'est parce qu'il a une pulsion de vie, une pulsion humaine à s'identifier avec un autre être humain.

• Scilingo s'est identifié avec ceux qu'il a lui-même tués ?

Oui, je pense que oui. Et cela a formé le ferment. Il y a eu une très longue période pendant laquelle ses défenses ont tenu, mais ce qu'il avait enfermé était tellement fort qu'un jour cela a fait surface. La reconnaissance publique qu'a fait Scilingo affaiblit encore plus ses défenses.

• Qu'est ce qu'a pu vouloir dire Scilingo quand il a affirmé qu'il était plus faible que d'autres officiers ?

Quand lui, il dit qu'il est faible, il sait très bien qu'il est fort. Mais lui se sent faible, et ça c'est autre chose. Il retrouve cette humanité au travers de sa femme. Corps à corps. Il couche avec sa femme. Il s'identifie avec la mort de l'autre car il a été sur le point de tomber quand il jetait l'autre de l'avion. Ce processus qu'il a fait est très inconscient. Ses enfants adolescents ont le même corps que les adolescents qu'il a jetés à la mer. Sa femme enceinte a le même corps que toutes celles enceintes qu'il avait jetées à la mer. Lui, il dit qu'il est faible, mais en fait il est plus fort que Molina Pico. Molina Pico est un type qui ne peut sortir de l'animalité du troupeau. Je dis animalité comme synonyme de non-humain. Il n'y a pas un pacte de silence entre les militaires. Il y a le troupeau. La bestialité réunie en troupeau.

• C'est incroyable qu'ils n'aient pas pu parler entre eux lors du

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retour des vols, comme le dit

Scilingo.

Les animaux qui vivent en troupeau sont en relation seulement quand il vont dévorer la proie. C'est ça leur relation. Il existe en plus une confusion. Les gens croient qu'eux se construisent un ghetto puis commettent les crimes. En fait c'est l'inverse : ils serrent les rangs au fur et à mesure qu'ils deviennent des animaux.

• Quelle différence il y a entre être un assassin qui ne s'assume pas et être un assassin qui le dit?

Scilingo a agi en troupeau, et à un certain moment s'est produit une fissure. Il a pris contact avec un reste d'humanité que le troupeau n'a pas pu lui enlever. C'est ça la différence fondamentale avec les autres militaires. C'est pour cela qu'ils le considèrent comme fou. Parce que ce qu'il dit produit un effet de vérité. Nous nous comprenons. Il parle la même langue que vous et moi. C'est pour cela que je vous ai dit qu'il n'y a plus la place pour aucune illusion. Ce qui est horrible dans tout ce qu'a dit cet homme, c'est que toutes les mères, bien que pas mal d'entre nous connaissions le destin tragique de nos fils, avaient une illusion dont elles n'étaient pas conscientes. Moi je sais quel a été le destin de ma fille aînée, comment les militaires l'ont tuée. Je connais le destin de celui qui a été mon mari. Je connais le destin du mari de ma fille, mais je ne connais pas le destin de ma fille cadette, de son mari, de mon fils Victor et de sa femme. Mon petit-fils de deux ans à l'époque, six mois après l'enlèvement de ses parents, me racontait dans son jargon enfantin, que je devais comprendre : «Ferme les fenêtres pour éviter qu'ils rentrent, les méchants pigeons», ou bien «Ferme la porte, pour qu'ils ne rentrent pas, les hommes méchants». Tous ça, moi je le sais. J'ai cru que moi-même, étais convaincue qu'effectivement mes enfants étaient morts.

• Que change la déclaration de

Scilingo ?

D'abord j'ai senti une énorme perplexité. D'un seul coup je me suis rendue compte que dans le plus profond de mon être, il y avait la négation de la mort. Ce que Scilingo a dit n'a pas de retour. Mais il a dit une grande vérité. Il ne nous rend pas la vie de nos êtres chéris. Il nous donne raison. Les organismes des droits de l'homme ne sont plus des fous et des

• Pourquoi croyez-vous que

Scilingo a révélé son histoire dix ans après ?

Les anciens du Vietnam ont commencé à devenir fous quatre ou cinq ans après. C'est ce que nous appelons le syndrome de l'abstinence. Ils ne peuvent plus ni torturer ni tuer, alors d'un seul coup ils prennent conscience.

• Il existe une similitude entre les méthodes employées par les Etats-Unis au Vietnam et ce que raconte Scilingo?

Quand je suis allée aux Etats-Unis et que j'ai eu l'opportunité de lire les histoires cliniques de ceux qui avaient été au Vietnam, cela a été quelque chose de terrible, d'aberrant. Dans tous les rapports, il apparaissait des cauchemars, des rêves. Il existe en plus une composante commune que l'on peut diviser en deux groupes : un groupe se structure sur la base de la folie messianique de ne rien reconnaître. Et s'ils reconnaissent quelque chose, ils donnent comme argument : «Nous avions raison et Dieu était avec nous.» ; l'autre groupe par contre commence à ne plus pouvoir supporter les cauchemars. Dans plusieurs histoires cliniques, j'ai pu lire que eux se souvenaient par exemple de vexations, de choses terribles qu'ils avaient faits, mais avec le visage de leur famille au lieu du visage des victimes.

• Vous pensez que la récupération d'humanité de Scilingo peut être définitive ?

Je pense qu'à tout moment il peut récupérer l'instinct de troupeau une fois de plus. Ce que lui a récupéré pour lui-même, c'est un reste d'humanité. Il y a une histoire que je voudrais vous raconter : à un moment donné, le Honduras était en train d'envahir le Nicaragua. Alors, un groupe d'anciens responsables de génocides du Vietnam qui avaient pris une nouvelle conscience ont enfilé leur uniformes et toutes leurs médailles et ont campé juste à l'endroit où allaient passer les tanks. J'ai demandé à un psychanalyste comment cela était possible, d'autant plus qu'ils savaient qu'ils allaient mourir. Mon collègue m'a répondu : «Ils disent que la seule manière de récupérer leur condition d'être humain est de donner leur vie pour quelque chose d'équivalent à ce qu'eux iont tué». Je suis d'accord. Cet homme, Scilingo, n'aura pas de paix jusqu'au moment où il donnera de lui-même quelque chose d'équivalent à ce qu'il a enlevé : plusieurs vies. *

Propos receuillis par Roxana Russo

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