La conjoncture française actuelle illustre parfaitement l'écart croissant qui peut exister entre les critères capitalistes de réussite économique et la satisfaction des besoins. Pour les possédants, la situation est bonne. Mais pour la majorité de la population, cette bonne santé n'apporte aucune amélioration et se paie au contraire par l'enfoncement progressif dans la régression sociale. Maxime DURAND
L a reprise est indéniable,
puisque la croissance du produit intérieur brut (PIB) devrait atteindre 2,5 % en 1994, et dépasser 3 % en 1995. Mais il faut immédiatement rappeler que cette évolution succède à une récession très profonde. 1993 aura été de ce point de vue une année noire, avec le plus grave recul de l'activité depuis la Seconde Guerre mondiale, et la création de 300 000 chômeurs supplémentaires. Le cycle conjoncturel est donc nettement plus marqué qu'auparavant, ce qui permet rétrospectivement de mieux distinguer les différentes phases de la période Mitterrand.
De 1981 à 1987, c'est une croissance lente, avec 1,8 % par an en moyenne. Puis, durant deux ans et demi, entre 1988 et 1990, on assiste à une reprise significative, puisque le taux de croissance passe à 3,7 % en moyenne. On voit alors fleurir les discours célébrant le retour à une croissance durable : le magazine spécialisé L'Expansion annonce par exemple que la croissance est repartie pour vingt ans. Plus de 700 000 emplois sont créés sur cette période, ce qui permet à Michel Rocard, Premier ministre socialiste de l'époque, et à Martine Aubry, son ministre du Travail, d'enterrer une nouvelle fois l'idée de réduction de la durée du travail, en misant tout sur cette croissance retrouvée. Les libéraux de tous bords voient dans ces bons résultats la confirmation de leur orientation : l'austérité salariale a semble-
FRANCE E les riches
MONSIEUR RUPTLIRE SIGNIFICATiVE... HIP t-il permis d'assainir l'économie, et celleci redémarre avec un dynamisme renouvelé. Rocard promet la fin prochaine de l'austérité.
Mais il va falloir rapidement déchanter, car l'économie replonge dans la récession au milieu de 1990, et la croissance s'arrête pratiquement pendant trois ans : 0,3 % en moyenne entre 1990 et 1993. La raison de ce retournement est assez simple à comprendre : c'est l'austérité salariale qui a empêché la croissance de durer. Les faits ont donc clairement tranché entre ceux qui tablaient sur un retour à la croissance fondé en somme sur le rétablissement du taux de profit, et les autres (marxistes ou non) qui pouvaient aisément montrer que cette croissance, provisoirement dopée par le rattrapage de l'investissement, ne pouvait s'auto-entretenir très longtemps. On ne peut investir éternellement si d'autres débouchés ne prennent pas le relais, et c'est pourquoi le retournement a été particulièrement brutal, sans n'avoir au fond rien de très surprenant. Ce retour en arrière est intéressant, parce que la conjoncture actuelle est assez comparable. Et la reprise, d'ailleurs moins affirmée que la précédente, est appelée à venir buter sur le même type d'obstacles.
Outre le fétichisme de la monnaie, la conduite de l'économie française reste soumise à un double dogme : austérité
-MONSIEUR ...ET MADAME TRANSFORMATION TENDANCE STRUCTURELLE LOLIRDE... Vous souhaitent bonne et heureuse leeture de notre dossier économique salariale d'une part, priorité à l'assainissement des finances publiques d'autre part. C'est ce second volet qui va jouer un rôle central dans les mois à venir.
L'austérité
En effet, et malgré les ressources tirées des privatisations, l'économie française est en train d'accumuler une dette publique considérable. D'un montant de 462 milliards de francs en 1980, elle est passée à
2 100 milliards à la fin de 1992, et à 2 920 milliards à la fin de 1994. Cette explosion s'explique évidemment par la mauvaise conjoncture qui diminue les rentrées d'impôts. Mais la raison structurelle de la montée de la dette publique se trouve dans la contre-réforme fiscale qui fait que, plutôt que d'imposer les riches, on leur emprunte. Telle est en effet la philosophie financière du libéralisme qui permet aux riches de gagner deux fois : ils ne sont pas imposés, et on leur propose en plus des placements sûrs et bien rémunérés. On peut estimer à plus de 250 milliards de francs les intérêts versés par les administrations publiques (hors collectivités locales), à un taux d'intérêt confortable d'environ 8,5 % Il s'agit là de flux considérables, du même ordre de grandeur que ce que coûterait en supplément de salaires le passage immédiat aux 35 heures.
Le déficit budgétaire résulte donc des choix de classe qui ont orienté la politique fiscale depuis dix ans. L'application des fameux critères de Maastricht vise en fait à prolonger cette orientation de classe en essayant d'obtenir ce qui ne l'a pas été jusqu'à présent, à savoir une baisse des dépenses sociales, qu'une sourde résistance empêche d'attaquer plus directement. Le calendrier européen suppose que le déficit budgétaire soit ramené de 6 % à 3 % du PIB, en deux ans. Cela rend évidemment impossible toute politique budgétaire de soutien à la relance, que ce soit au plan national ou au plan européen. Allégement des charges et austérité salariale
Les rodomontades de la campagne présidentielle ne doivent pas faire oublier les principes de base du libéralisme. L'objectif est de baisser le salaire, rebaptisé coût du travail. Les trois principaux candidats, citent l'allégement des charges sociales comme première mesure anti-chômage. Il s'agit pourtant d'une politique qui est menée depuis dix ans, et qui a amplement démontré qu'elle n'avait d'autre effet que d'améliorer les profits. La nouveauté consiste à s'attaquer au salaire indirect, mais cela ne change rien à l'affaire. On ne voit pas pourquoi les patrons dont on baisse les cotisations sociales, se mettraient pour cette seule raison à embaucher. Et ce cadeau doit bien être financé quelque part, ce qui implique soit un nouveau recul du niveau de protection sociale, soit un nouvel impôt qui pèsera principalement sur les salariés.
L'autre grand principe, c'est le refus en pratique de toute réduction généralisée du temps de travail. Le CNPF a rompu très rapidement la négociation qu'il avait pourtant lui-même engagée avec les syndicats sur ce point, et tous les programmes de droite en refusent clairement le principe. Ce que veulent les patrons, c'est une réduction éclatée de la durée du travail, qui prenne la forme de ce qu'ils appellent temps choisi, et qui consiste en pratique à imposer des formes d'emploi à temps partiel, les femmes étant évidemment les pre-
La situation pour les mois à venir est donc au total très contrainte : la consommation privée est bloquée par une austérité salariale globalement maintenue, les dépenses publiques sont soumises à l'austérité budgétaire, les investissements ne peuvent croître très longtemps de manière autonome. Reste le commerce extérieur. L'économie française engrange depuis plusieurs trimestres de confortables excédents commerciaux, et certains parlent de compétitivité rétablie. Cet optimisme est très discutable. Les excédents correspondent surtout à un ralentissement des importations provoqué par la récession, et secondairement à une progression des exportations un peu plus rapide que la demande mondiale. On voit mal comment on pourrait fonder sur cette amélioration une croissance soutenue sur plusieurs années. Finalement, ce tableau ressemble de si près à celui de la fin des années quatre-vingt que l'on peut prévoir, sans grand risque de se tromper, une croissance moyenne pour 1995, et un nouveau retournement conjoncturel dans un ou deux ans.
La reprise crée des emplois -220 000 en 1994 — et il serait absurde de le nier. Cela veut dire tout simplement que le lien entre croissance et emploi continue d e fonctionner. Mais ce qui est nouveau, sans être d'ailleurs propre à la France, c'est que la quasi-intégralité des emplois créés sont de type précaire, contrats à durée déterminée, intérim, temps partiel, etc. Le capitalisme apparaît de plus en plus incapable de créer de «vrais» emplois, même dans les phases dites de reprise.
Il est également incapable de faire reculer significativement le chômage. Au début de 1995 — aux trucages institutionnels près — le nombre de chômeurs est strictement égal à ce qu'il était un an plus tôt. Le taux de chômage est à ce jour de 12,3 % en France, ce qui est l'un des plus mauvais résultats en Europe. Et les projections, même les plus optimistes, montrent que cette situation restera pratiquement inchangée dans les années à venir.
Une autre caractéristique de la conjoncture (mais c'est au fond la même) est la bonne santé des entreprises. Certes, 1993 a quand même été une année difficile, mais les taux de marge ont peu reculé, et 1994 a permis un rattrapage considérable. Une étude du Crédit national sur les principaux groupes français parle du «rebond spectaculaire de l'auto-financement et des résultats». Ces derniers ont retrouvé les niveaux records de 1988-1989. Mais, dans le même temps, les salariés voient leurs salaires bloqués, tandis que les grands groupes continuent à mener une politique d'emploi extrêmement sévère, puisqu'ils ont supprimé 6 % de leurs effectifs sur les deux années 1993 et 1994 et qu'ils annoncent de nouvelles suppressions d'emplois.
Une autre indication est donnée par la dernière étude du CERC, cet organisme que le gouvernement Balladur a purement et simplement liquidé. Entre 1990 et 1993, c'est-à-dire pendant les années de croissance nulle, les revenus du patrimoine (actions, obligations, immeubles de rapport) ont connu une «période exceptionnelle» puisqu'ils ont progressé de 7 % l'an ! Cela signifie que l'économie capitaliste fonctionne de plus en plus à l'envers, c a r la stagnation économique favorise les revenus des rentiers.
Conjoncture et élections présidentielles
Cette reprise molle, sans grand effet sensible sur le chômage et en général sur les conditions de vie des salariés, n'aura donc pas permis à Balladur de se poser en sauveur de l'économie. Même quand il se situait très haut dans les sondages, les personnes interrogées ne lui faisaient pas pour autant confiance pour faire reculer le chômage. Dans le même temps, le grand écart — entre profits et rentes à la hausse et salaires obstinément bloqués — a contribué à déclencher une vague de mouvements sociaux, phénomène sans précédent en pleine campagne présidentielle.
On peut dire que le piège de la bonne conjoncture est en train de se refermer sur la droite. La conclusion que tirent les travailleurs n'est pas tellement que la reprise justifie la politique menée, mais qu'elle donne l'occasion d'entrer en lutte pour un rattrapage des salaires. De ce point de vue, l'un des éléments majeurs de cette campagne est le tournant très net dans le discours de la bourgeoisie, forcée de reconnaître — y compris par la voix de Gandois, le nouveau patron des patrons — qu'il est après tout normal que les salariés puissent bénéficier des bons résultats de leur entreprise.
Bien sûr, il s'agit d'un discours purement opportuniste qui n'est pas l'annonce d'une nouvelle orientation, dans laquelle les hausses de salaires serviraient à accompagner et soutenir la reprise, un impossible retour au keynésianisme. Sur le fond, les projets de la bourgeoisie ne s'écartent en rien de la logique ultra-libérale. Mais ce coin enfoncé dans un discours économique monolithique — de Bérégovoy à Balladur — représente un élément que le prochain gouvernement aura du mal à gérer, l'idée qu'il n'existe qu'une seule bonne politique, fondée sur l'austérité salariale, vient d'être mise à mal et de perdre, de l'intérieur, la force de la «pensée unique». Comme les salariés n'accordent plus aucun crédit aux recettes libérales, on peut penser que la rentrée sociale sera difficile et que le nouveau président - Chirac, ou Jospin — ne bénéficiera d'aucun état de grâce. Il est usé avant même d'avoir servi.*