Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Le pays des contradictions

· Inprecor n° 391, mai 1995 · p. 23-24 · 2 142 mots

Italie Syndicalisme

L'Italie est l'un des pays industrialisés où les contradictions actuelles du système capitaliste émergent le plus clairement. l suffit de regarder la situation politique. Le gouvernement est composé d'une équipe de techniciens avec une claire orientation thatchérinne d'érosion de l'Etat Providence et d'accélération du processus de privatisation (les secteurs de l'énergie, les télécommunications, les transports). Pourtant, il est soutenu par des partis qui se placent grosso modo au centre gauche, et combattu durement par les partis du centre droite. Gianni RIGACCI

S ur la base des dernières don-

nées publiées, officiellement, il est désormais possible de tirer le bilan global de l'année 1994. Le produit intérieur brut (PIB), qui en 1993 avait enregistré une baisse de 1,2 %, a connu en 1994 une croissance de 2,7 %, ce qui représente un bon résultat, même s'il y a eu un certain ralentissement au cours du 4ème trimestre. Par ailleurs, ce ralentissement a été accepté avec satisfaction du fait qu'on craignait une tendance inflationniste. La consommation privée a augmenté de 1,6 %, les exportations de 10,9 % et les importations de 14,6 % (ce dernier chiffre doit être pris en compte avec prudence, car il y avait eu un écroulement des importations l'année précédente). En revanche, les investissements ont baissé (0,1 %) sauf ceux concernant machines et outillages (+10,9 %). La production industrielle a augmenté de 6,1 % et celle des services de 1,7 % alors que la production agricole et le bâtiment ont baissé (respectivement de 4.2 % et de 4,1 %). En somme, tenant compte de la phase économique où se trouve le système capitaliste dans son ensemble et les critères courants d'évaluation de la conjoncture économique, 1994 était une bonne année. Excellente même du point de vue des patrons car l'emploi a

ITALIE diminué de 1,6 % (moins 300 000 employés), le coût unitaire du travail a diminué en moyenne de 0,6 % et même de 2,6 % dans l'industrie. Cette diminution est due non seulement à des augmentations de productivité mais également à une diminution des salaires réels pour la 2ème année de suite. Dernière donnée : si l'on considère que le chiffre d'affaires des entreprises a augmenté de plus de 10 %, on peut en tirer sans problème la conclusion que, faisant abstraction du capital constant, cette augmentation s'est traduite presque entièrement par des profits.

Cette bonne année 1994 devrait être suivie par une année 1995 autant favorable : une augmentation du PIB d'un peu moins de 0,5 %, un taux de chômage constant, une augmentation de 10 % des exportations, etc. On nourrit quelques préoccupations en matière d'inflation, mais si la lire, comme cela semble être le cas, reste liée au dollar, et si les syndicats continuent de respecter l'accord sur le coût du travail signé il y a deux ans (qui pratiquement enterrait l'échelle mobile des salaires), la dynamique ne devrait pas être pour 1995 très différente de celle de 1994.

En matière de dévaluation de la lire par rapport au deutsche Mark et aux monnaies liées au deutsche Mark, on a déclenché en Italie une polémique très dur qui est fondamentalement politique. L'idée avancée couramment est que la dévaluation de la lire, qui s'est poursuivie sans interruption, y compris pendant les premiers mois de 1995, doit être entièrement attribuée à l'instabilité politique et l'incapacité d'aborder résolument le problème structurel qui empêche l'Italie de respecter certains paramètres fixés par le traité de Maastricht. Si on considère le rapport entre la lire et les autres principales monnaies, on a l'impression que la Banque d'Italie a fait désormais son choix : maintenir l'ancrage de la lire au dollar en escomptant que l'Italie ne participe pas à la monnaie unique européenne, si celle-ci est introduite dans deux ans (ce qui n'est pas du tout certain).

En d'autres termes, on accepterait l'idée d'une Europe à deux vitesses. En ce qui concerne le rapport lire/dollar, il reste presque le même qu'il y a un an. Pour ceux qui disposent de capitaux dans le monde, cette donnée vaut plus que des dizaines de déclarations.

Parmi les éléments qui ne sont pas favorables, il y a la bourse qui est en crise permanente. Par ailleurs, il y a des banques qui ont des passifs colossaux, ce qui va pousser à des nouvelles concentrations bancaires, des secteurs qui marchent et d'autres qui ne marchent pas, etc.

Mais c'est surtout la situation sociale qui est devenue plus explosive à la suite de la reprise.

Un rapport récent établi par un important institut des Etats-Unis a souligné les déséquilibres de revenus qui se sont développés au cours des quinze dernières années. A la première place dans une telle statistique il y a toujours les Etats-Unis, mais immédiatement après il y a l'Italie où 31 % de la richesse nationale est concentrée entre les mains de 1 % de la population. La Banque d'Italie elle-même indique que 10 % des Italiens possèdent plus de 50 % du patrimoine financier existant. Mais la donnée la plus explosive est incontestablement celle concernant le chômage. Selon des données publiées il y a six mois, le taux de chômage est de 7 % au Nord, de 11 % au Centre et de plus de 20 % au Sud. Selon des enquêtes partielles, publiées plus récemment, le décalage entre les différentes régions du pays s'est accentué davantage au cours des derniers mois. Au Nord le chômage aurait diminué (dans plusieurs provinces il y aurait même le plein emploi) alors qu'il aurait augmenté au Centre et notamment au Sud. Au grand étonnement des observateurs bourgeois eux-mêmes, les syndicats, en dépit de la conjoncture favorable, s'abstiennent toujours de revendiquer des augmentations salariales, y compris dans les régions où existe le plein emploi. Evidemment ils veulent respecter les engagements «d'austérité» qu'ils avaient signés il y a deux ans.

La réformes des retraites

A l'heure où nous écrivons cet article, l'attention du pays est concentrée sur deux problèmes qui se posent à court terme : la réforme des retraites et le travail intérimaire. Tout le monde sait très bien que la reprise économique n'est que conjoncturelle et que les équilibres du système pourraient renverser très rapidement cette situation favorable. Tout le monde sait également, que chaque année on a besoin de 200 000 milliards de lires (1 franc français pour environ 350 lires), soit plus de 10 % du PIB, pour financer la dette publique. On en parle pas beaucoup, et au mieux on

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...ET MADAME TENDANCE LOLIRDE.... FiDO PAL explique qu'il s'agit de problèmes qui se poseront ultérieurement. En fait, à ceux qui demandent que le gouvernement Dini esquisse dès maintenant les axes de sa politique économique pour 1996, visant à réduite le déficit publique et à stabiliser le déficit de l'Etat, on répète que la politique ne pourra être définie qu'après avoir résolu le problème des retraites et de la flexibilité du travail. En d'autres termes, les sacrifices à imposer vont dépendre des sacrifices qu'on imposera en réalisant ces deux objectifs.

Un gouvernement de droite soutenu par des forces de centre gauche représente une occasion à ne pas manquer pour donner un coup sans doute décisif au mouvement ouvrier italien et supprimer l'«anomalie» italienne. La réforme des retraites est, incontestablement, l'objectif le plus ambitieux. Si elle devait être adopté dans les termes avancés par le gouvernement et acceptée fondamentalement par les syndicats, le pays ne serait plus le même. En l'espace de quelques années la retraite publique n'assurerait plus la possibilité de vivre dignement et les travailleurs seraient donc obligés d'avoir recours à une retraite privée. Mais cela changerait la structure du système tel qu'il avait été introduit depuis la fin de la Guerre. Ce n'est pas par hasard que l'organe de la Confindustria (organisation de patronat industriel) a publié dans son dernier numéro un article sur le développement de l'économie italienne après la Guerre en concluant, justement, qu'une époque est terminée. En effet, la réforme des retraites est très étroitement liée au processus de privatisation entamé depuis juillet 1992 par la transformation des sociétés à gestion publique en sociétés par actions et la nomination des nouveaux managers. Depuis lors, on a privatisé partiellement l'INA (Assurances) et l'IMI (Institut d'intermédiation financière) et complètement deux banques très importantes (COMIT et CREDIT) et une dizaine d'entreprises. L'Etat a encaissé 20 000 milliards environ. Maintenant, il s'agit de vendre ce qui reste de l'ENI (Pétrole) et entièrement l'ENEL (Electricité) et la STET (Téléphone). Mais comme l'explique la revue susmentionnée, «si on veut réaliser cette privatisation sur le plan financier, cela exige l'existence des banques réellement indépendantes» c'est-à-dire privées. Dans ce but il y a déjà des «investisseurs importants», comme l'on dit, institutionnels, c'est-à-dire «des fonds de retraites».

Donc, le problème posé par la réforme de la retraite n'est pas seulement celui d'économiser dès maintenant des milliards en réduisant la dette publique, comme on l'a expliqué jusqu'à maintenant, mais celui de lancer immédiatement des fonds de retraites privés, de les doter dès lors de capitaux susceptibles d'intervenir dans le processus de privatisation. C'est une course contre la montre qui exploite un moment particulièrement favorable car personne ne s'y oppose, sauf Refondation communiste (et même pas dans sa totalité s'agissant de ses parlementaires). Quant aux syndicats, ils ont oublié les promesses faites aux travailleurs pendant les mobilisations d'automne.

Le marché du travail

Selon le quotidien du patronat (Il Sole-24 Ore, jeudi 13 avril), le gouvernement doit faite vite, y compris en ce qui concerne le marché du travail. Si on veut une relance qui «stimule un tant soit peu l'emploi, il faut que le gouvernement tienne immédiatement sa promesse solennelle : demander au gouvernement une délégation qui l'autorise à procéder à la réforme de l'embauche et proposer un projet de loi sur le travail intérimaire. Le même chemin pour dérégulariser le contrat à terme, le part-time et les stages de formation et pour lancer en Italie les job sharing, la formule du même poste de travail partagé entre deux personnes».

A propos de la réforme du marché du travail, il n'y a pas en fait d'opposition. Dans certaines entreprises importantes du pays, les syndicats se sont heurtés aux travailleurs lorsqu'ils ont voulu concéder aux entreprises le travail pendant les week-ends, la nuit de samedi et la nuit de dimanche en échange d'embauches qui fort probablement auraient été réalisées de toutes les façons. Les travailleurs qui défendaient le droit de se reposer les jours de fête, ont été isolés et finalement battus. Contre eux on a mobilisé, notamment dans des zones à taux de chômage élevé, des jeunes à la recherche du premier emploi, des citoyens et l'Eglise, de même que les administrations locales, y compris de gauche, préoccupées de voir disparaître des emplois. Un chantage ignoble contre lequel il est impossible de lutter séparément usine par usine. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, par exemple FIAT, avant d'ouvrir son nouvel établissement à Melfi dans le Sud, a menacé à plusieurs reprises de se transférer hors d'Italie si les travailleurs de la région n'acceptaient pas des normes que leurs collègues au Nord rejetaient. Les ouvriers de Melfi ont accepté une plus grande flexibilité et pourtant FIAT a décidé d'investir plus de 1 000 milliards en Argentine.

Cette attaque aux conditions de travail que le gouvernement est en train de préparer présuppose de toutes les façons une réalité qui a radicalement changé par rapport au passé. Si l'on croit des analyses récentes du marché du travail, les nouvelles normes concerneront essentiellement les grandes entreprises pour la très simple raison que dans la nouvelle conjoncture économique toutes les normes ont été bouleversées pour les petites et moyennes entreprises. Les heures supplémentaires sont devenues une pratique courante dont la rémunération n'est pas explicitement fixée. Par ailleurs, la logique du just in time est en vigueur dans de très nombreuses grandes entreprises, avec des effets ravageurs également sur les horaires et le roulement de travail pour les ouvriers des petites et moyennes entreprises.

Quelques prévisions

Le gouvernement Dini est loin d'être sûr de réaliser son programme. Sous les pressions multiples, il pourrait être amené à faire des choix inacceptables, y compris pour le PDS et les syndicats. Il est vrai que l'attitude des partis de centre gauche et des syndicats ne laisse pas prévoir des obstacles insurmontables pour Dini, mais on ne doit pas oublier qu'il y a six mois personne n'aurait prévu que le pays tout entier serait insurgé contre l'attaque faite aux retraites, en provoquant en dernière analyse la chute de Berlusconi. Certes, la situation est aujourd'hui différente, le gouvernement est appuyé par le PDS et les syndicats sont disposés à faire de très grandes concessions. Toujours est-il, que dans les entreprises et au moment même où nous écrivons cet article, de nombreuses assemblées se sont prononcées aussi bien contre les projets du gouvernement que contre les propositions ultratimorées des syndicats.*

Florence, 17 avril 1995

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