Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SRI LANKA

Résistance ouvrière au Sri Lanka

· Inprecor n° 391, mai 1995 · p. 12-13 · 1 728 mots

Inde et Asie du Sud Économie mondiale

Pour la troisième fois en trente ans, des secteurs de la gauche ont rejoint comme partenaires de deuxième rang un gouvernement d'«alliance populaire» au Sri Lanka.

Mais, comme l'explique notre correspondant à

Colombo, Vickramabahu Karunaratne (Bahu), la possibilité qu'ont ces partenaires d'introduire des réformes est encore plus limitée que lors des précédents de 1964 et 1970. C'est pourquoi on peut s'attendre, tôt ou tard, à l'éclatement d'un mécontentement populaire.

Un des facteurs qui empêchent aujourd'hui le gouvernement de se prévaloir de ses lettres de créance interclassistes pour calmer la situation, est le rôle joué par le NSSP (Nava sama samaja party, section de la Quatrième internationale au Sri Lanka).

Le NSSP était membre d'une coalition de gauche avec le PC et le LSSP (Lanka sama samaja party), l'ex- section de la Quatrième Internationale, expulsée de

'Alliance populaire (AP),

L que dirige la présidente

Chandrika Bandaranaike

Kumaratunga, a accédé au gouvernement après 17 ans de pouvoir ininterrompu du parti de droite, l'UNP (United national

Party). Celui-ci avait gagné les élections en 1977 par suite du rejet populaire d'un gouvernement de coalition dirigé par Sirima Bandaranaike, mère de la présidente actuelle et premier ministre du nouveau gouvernement. Dans ce gouvernement de coalition, le LSSP et le PC contrôlaient plusieurs ministères. Néanmoins, ils étaient des partenaires secondaires, dont la tâche était de protéger le régime contre les attaques des travailleurs. Ils avaient déjà joué un rôle dirigeant dans la répression de 1971 contre la jeunesse rurale estudiantine cinghalaise, dirigée par le JVP (Front de libération populaire) (1). Dès qu'ils se sont opposés aux tentatives du gouvernement de faire des compromis avec les multinationales et les investisseurs institutionnels, Madame B. les a chassés du gouvernement. Lors des élections de 1977, le

LSSP et le PC n'avaient pas pu apparaître aux yeux des travailleurs comme une alternative crédible à l'UNP du fait même d'avoir joué auparavant le rôle de briseurs de grèves. Pour sa part, l'UNP avait fait

SRILANKA

Lanka

Freedom Party). gouvernement en place. actuel. Vickramabahu KARUNARATNE campagne en expliquant qu'il fallait «aller au-delà du marxisme» et construire le «socialisme démocratique». Une fois élu, il avait aboli la plupart des réformes réalisées par le gouvernement précédent, en permettant aux pillards étrangers de s'installer au Sri Lanka et de faire des profits exorbitants.

La première résistance à ce cours réactionnaire s'est exprimée par la grève générale de 1980, dont le gouvernement de l'UNP s'est saisi comme prétexte pour écraser le mouvement ouvrier. Des dirigeants syndicaux ont été arrêtés, et des locaux syndicaux ont été fermés. Plus de 100 000 travailleurs, aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public, ont été licenciés. C'est ainsi que le gouvernement a repris l'initiative. En 1989, il a profité de la vague de terrorisme d'inspiration chauvine petite-bourgeoise pour proscrire le NSSP, le JVP et le PC. Par ailleurs, une répression féroce s'abattait sur le Nord et le Sud du pays.

L'opposition de gauche modérée n'est pas restée inactive pendant cette période. Chandrika, avec son passé de gauche, s'est avérée capable de redorer le blason du SLFP aux yeux des masses orientées à gauche, après que sa mère l'eut terni.

Le NSSP a refusé de rejoindre la nouvelle coalition, tout en restant disposé à ses rangs en 1964 pour avoir rejoint le gouvernement de Mme Bandaranaike. Ces deux dernières organisations ont choisi de rompre la coalition de gauche, en 1989, pour s'allier de nouveau avec le parti bourgeois de «Mrs. B.» (Madame B.), le SLFP (Sri Lanka

Le NSSP s'efforce aujourd'hui de combiner actions extraparlementaires de masse et regroupement des députés de gauche critiques du programme du

Comme le NSSP l'a expliqué lors de la campagne électorale d'août 1994, un véritable regroupement de gauche devrait être fondé sur le rejet du programme de privatisations, et les autres éléments du programme de libéralisation économique imposé par la Banque mondiale et le FMI, et acceptés par le gouvernement participer à des luttes et à des campagnes communes avec le SLFP contre le régime réactionnaire de l'UNP. Une telle attitude s'est concrétisée par des actions de masse communes lors de l'arrestation de militants aussi bien du NSSP que du SLFP.

Mais le NSSP s'est néanmoins présenté aux élections avec son programme et ses propres candidats et proposait un bloc de partis ouvriers avec un programme de gauche comme alternative aux partis capitalistes. C'est pourquoi le SLFP a systématiquement dénigré la direction du

NSSP, notamment dans les organes de presse qu'il influence. Chandrika n'a réussi cependant qu'à entraîner un secteur minoritaire du parti.

Au Sri Lanka, les élections parlementaires comportent l'application d'un système proportionnel au niveau des départements avec des sièges additionnels pour les partis majoritaires. L'Alliance populai-

1) Le JVP était une organisation populiste d'extrême- gauche, qui connut au cours des années 80 un virage chauvin anti-tamil et une dérive militariste jusqu'au point de s'attaquer aux dirigeants de la gauche, un peu à la manière du «Sentier lumineux» péruvien. Ces demières années, la mouvance JVP a connu une décantation et une scission entre l'aile chauvine connue sous le nom des «Amis du peuple» et une majorité de gauche revenue du chauvinisme et du militarisme, s'affirmant marxiste et connue sous le sigle historique JVP.

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re prétendait que ce système obligeait à présenter un seul candidat dans chaque district pour garantir que la majorité de gauche au niveau des départements donne une majorité nationale, même si l'UNP était le parti de la majorité relative. En réalité, cet argument n'a été avancé que contre des candidats de gauche en dehors de l'Alliance populaire. Un certain nombre de groupes de droite ou des représentants de minorités nationales se sont eux aussi présentés de façon indépendante en accord avec l'AP. Mais, dans ces cas, les dirigeants de l'Alliance ont expliqué que c'était le moyen d'arracher des voix à l'UNP et aux partis nationalistes les plus

En fait, l'AP était plus qu'une coalition. Dès son apparition, elle a eu sa propre identité politique, son propre programme et sa propre direction. De surcroît, son programme était si droitier que l'UNP a pu accuser Chandrika et sa mère d'avoir volé un projet préparé par l'UNP et de l'avoir publié avant eux !

Apparemment, les masses ont voulu d'abord se débarrasser de l'UNP. La nouvelle génération n'avait pas fait l'expérience de la débâcle de la coalition de «gauche» en 1970 et les travailleurs plus âgés étaient influencés par l'attitude favorable à Chandrika du LSSP et du PC. En fait, la vague de soutien populaire à Chandrika a commencé dans la classe ouvrière urbaine et s'est rapidement propagée dans les régions rurales de langue cinghalaise, mais elle n'a pas été aussi forte dans les zones des plantations ou parmi les minori-

Chandrika n'a pas fait autant de promesses que sa mère en 1970. Toujours est-il qu'elle a fait des promesses qu'elle n'a pas l'intention de tenir. Elle est notamment

• arrêter la guerre, en donnant aux Tamils au Nord et à l'Est une autonomie substantielle ;

• rétablir les droits civils et humains ;

• convoquer une assemblée constituante et remplacer le système présidentiel par une démocratie parlementaire constitutionnelle ;

• purger l'appareil d'Etat des pratiques de tortures, des assassinats, des disparitions et de la corruption ;

• contrôler le processus de privatisation ;

• réglementer les activités des multinationales et des agences impérialistes comme le relais local de la Voice of America.

La bourgeoisie savait qu'elle n'avait pas d'alternative à la victoire de Chandrika. Par conséquent, tous ses efforts ont visé à consolider l'aile droite de l'Alliance.

Les deux partis de gauche de la coalition, le LSSP et le PC ont obtenu dans la coalition gouvernementale des positions beaucoup moins importantes qu'en 1964 et en 1970. Dans les deux cas précédents, ils s'étaient efforcés d'arracher des réformes radicales et ils avaient renforcé les illusions sur la possibilité de supprimer le pouvoir du capitalisme par une stratégie parlementaire réformiste. Mais, tout comme en 1975, être le médecin du capitalisme, ce n'est pas la même chose qu'être son fossoyeur. Dans la coalition actuelle, le LSSP et le PC se comportent une fois de plus en laquais du capital.

Contre le FMI et la BM

La classe ouvrière est prête à lutter pour des réformes. Le mot d'ordre du NSSP «Rejetons les diktats de la Banque Mondiale! Respectez les engagements pris avec le peuple !» est devenu presque immédiatement populaire. L'UNP a riposté par son propre mot d'ordre : «Défendons l'économie ouverte et respectons les engagements pris !» Les engagements en question sont ceux que Chandrika a pris avant les élections devant les principaux

Jusqu'ici, l'UNP n'a pas lancé ouvertement de campagne contre le gouvernement de l'Alliance populaire. Mais il est très actif dans son effort de consolider l'orientation de droite au sein du gouvernement. La direction de l'UNP espère faire disparaître du programme de l'Alliance le soutien à l'autonomie des Tamils et la réforme constitutionnelle. Dans le même temps, elle accorde un appui tactique à l'Alliance et s'efforce de neutraliser les commissions créées pour enquêter sur la corruption, les disparitions et les tortures sous le gouvernement précédent de l'UNP. Par ailleurs, les leaders de l'UNP se rendent compte que s'ils provoquent les masses, ils risquent d'unifier les forces à leur gauche : ils sont donc prudents pour l'instant. Parallèlement, on a mis en garde les militants de base de l'UNP : ils ne doivent participer ni aux luttes ouvrières, ni à des campagnes contre la hausse des prix.

Du fait de l'incertitude politique et de la lutte sourde au sein de l'élite dirigeante, des marges existent pour une liberté d'expression et une agitation publique. Le nombre des travailleurs syndiqués augmente. Les débats et les campagnes publiques suscitent un intérêt croissant. La « gauche » au gouvernement est obligée de critiquer les orientations droitières de la direction Chandrika. Le gouvernement dans son ensemble pourrait même esquisser des zigzags à gauche et à droite pour résorber toutes les tensions avant d'être suffisamment fort pour tourner résolument à droite. Dans une telle éventualité, la gauche de l'Alliance pourrait être amenée à quitter le gouvernement.

Le NSSP vise à unir les forces de gauche, y compris celles qui participent aujourd'hui au gouvernement, dans le but de former un bloc ouvrier et paysan antiimpérialiste et anticapitaliste. L'analyse que nous avons esquissée, suggère que la formation d'une telle alliance a des chances réelles de se réaliser dans la période à venir.*

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