Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EQUATEUR

Leçons de guerre

· Inprecor n° 392, juin 1995 · p. 10-13 · 3 677 mots

La guerre opposant l'Equateur au Pérou a non seulement ouvert une nouvelle période de la lutte de classes en Equateur mais elle a également réveillé les pires monstres de l'Amérique latine. Dans son article notre camarade Carlos ROJAS REYES analyse les conséquences de cette guerre et les nouveaux rapports de forces qu'elle a engendrés. Carlos ROJAS REYES u-delà des envolées

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patriotardes qui ont atteint leur apogée dans la marche de Guayaquil quelques jours avant la signature de l'accord de cessez-le-feu, on a pu observer certains changements profonds et leurs manifestations dans la société civile équatorienne, impensables il y a encore quelques années.

Quand le gouvernement équatorien a annoncé qu'il en appelait à l'autorité des garants et qu'il reconnaissait ainsi que les négociations devaient se dérouler dans le cadre du Protocole de Rio de Janeiro, l'ensemble de la population, en apparence, n'a même pas réagi, à part une ou deux voix isolées.

La thèse frappant de nullité le protocole de Rio, qui avait constitué l'arme fondamentale des secteurs patriotards, s'avérait soudain parfaitement obsolète.

Peut-être ce phénomène s'expliquait-il à la lumière de la réaction de la population face à la paix. Du gouvernement à l'ensemble des secteurs populaires, à l'exception surprenante de quelques intellectuels de gauche, tout le monde s'est lancé dans un discours sur la nécessité de résoudre le conflit par la voie pacifique, affirmant que la guerre en cours avait un caractère purement défensif.

Pourtant, au-delà de la démagogie qui se cachait derrière ce discours dans la bouche de la droite politique, il représen-

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Leçons de la guerre

tait une véritable conscience dans la société civile.

En témoignent, même si cela n'a pratiquement pas été rapporté par les médias, les initiatives pour aboutir à une solution pacifique, nombreuses et diverses, certaines de grande portée mais qui malheureusement ne convergèrent pas dans un mouvement unifié.

Ainsi, les femmes d'Equateur et du Pérou adoptèrent une déclaration commune pour exiger la paix, tout comme des groupes de personnalités et d'universitaires des deux pays, d'entrepreneurs équatoriens et péruviens : l'Eglise catholique elle-même a lancé un manifeste signé par les deux représentants au plus haut niveau de chaque pays pour exiger la paix ; et bien sûr les indigènes de l'Amazonie.

A l'évidence, ce mouvement n'était pas homogène, marqué par des différenciations plus ou moins importantes, avec notamment l'introduction de notions ambiguës dans le discours pacifiste : la paix dans la dignité, la paix dans la justice, la paix sans annexions, etc.

Toutefois, c'est le sentiment de la nécessité d'une solution pacifique qui l'a emporté sur tous ces processus de diffférenciation.

Au cours des derniers mois, l'Equateur a connu un discrédit accéléré du gouvernement, un affrontement accru entre les pouvoirs - exécutif contre législatif —, une polarisation des intérêts des principaux secteurs de la bourgeoisie et, tout spécialement, un mécontentement croissant de l'ensemble de la population, dû à la dégradation des conditions de vie.

L'unité nationale

Cela s'est manifesté en particulier dans le débat sur la gouvernabilité, une question qui a pris naissance chez certains secteurs intellectuels de droite et a rapidement été reprise par les politiques.

La crise de gouvernabilité avait deux aspects : il y avait d'abord le bourbier politique qui rendait de plus en plus difficile que l'exécutif et le législatif puissent fonctionner sans se paralyser mutuellement, et la prolifération de protestations sociales de la part de secteurs de masse.

Avec la guerre, le gouvernement équatorien s'est retrouvé face à une situation où tous les secteurs politiques, emportés par leur élan patriotard, ne pouvaient faire autrement que de se joindre au discours de l'unité nationale contre «l'ennemi commun».

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Après la période des affrontements armés, le gouvernement et les secteurs politiques de droite ont essayé de préserver l'unité nationale en encourageant un grand consensus national sur des thèmes transcendants.

Toutefois les questions de fond quant au maintien de l'unité nationale sont apparues immédiatement : comment mettre en œuvre le projet néolibéral national sans coût politique majeur, comment défaire les secteurs populaires sans qu'ils réagissent pour défendre leurs droits. Ainsi, au beau milieu du conflit armé, on a accéléré les processus de privatisation dans le secteur nationalisé ; et on en a profité pour lancer un projet de loi pour porter la semaine de travail de 40 à 48 heures.

L'opposition bourgeoise est face à un dilemme ; d'un côté, elles est parfaitement d'accord avec les mesures antipopulaires ; mais de l'autre elle a besoin de s'en démarquer de façon à capter des voix au cours des élections de 1996.

Quant à la gauche légale, y compris l'Alliance populaire révolutionnaire équatorienne (l'APRE) du général Frank Vargas Praxos, plus empêtrée encore dans ses propres convictions, pour avoir préconisé un discours ouvertement patriotard, alors qu'elle doit opter pour une opposition frontale, elle n'a plus aucun moyen d'y parvenir, et elle n'aura même pas la crédibilité nécessaire dans la mesure où comme le Mouvement populaire démocratique (MPD), elle a pris la tête de mobilisations en faveur de la guerre et en fait du

Pourtant, l'unité nationale est une tactique tout à fait fragile parce que les secteurs populaires n'accepteront jamais docilement les charges économiques et les décrets antipopulaires sans réagir ; et parce que les partis politiques de droite finiront par rompre cette unité sous n'importe quel prétexte pour se singulariser aux yeux de Les conséquences internationales

Si les conséquences nationales sont graves, elles le sont plus encore au niveau international.

Cette guerre locale opposant l'Equateur et le Pérou a réveillé les pires monstres de l'Amérique latine : alors que s'engageait le débat sur la consolidation de la société civile et des fragiles démocraties, les militaires trouvent de nouveaux arguments pour se renforcer et revenir sur le devant de la scène.

Face au nombre incommensurable de conflits frontaliers irrésolus, les militaires pensent que l'heure est venue de leur modernisation : achat d'armements sophistiqués et préparation à un nouveau type de guerre.

Le militarisme, qui semblait être en franc recul, reprend vigueur dans le rôle d'arbitre des disputes entre nations, tout en jouant son rôle traditionnel de garant de la sécurité nationale à l'intérieur de chaque pays ; c'est-à-dire qu'il se charge de réprimer toute tentative de protestation contre la pauvreté, le chômage, la marginalité.

Pendant le conflit armé, l'impérialisme nord-américain est intervenu discrètement, plutôt comme spectateur face aux événements ; mais ce comportement cache d'autres motivations qui ont fini par se manifester.

En premier lieu, l'impérialisme utilise cette guerre locale comme un nouvel échantillon de guerre concrète qui permet de tester tactiques et armements qui seront ensuite utilisés dans des conflits similaires.

En deuxième lieu, à un niveau beaucoup plus important, les Etats-Unis avaient tout intérêt à ce que la guerre suive son cours pour en tirer des leçons à leur avantage. En plein conflit, le ministre de la Défense argentin a effectué une visite officielle aux Etats-Unis. Le secrétaire de la Défense, William Perry, s'est alors livré à un tour de force : il a proposé que les ministres de la Défense de tout le continent se réunissent afin de mettre sur pied une force d'intervention commune destinée à «résoudre» de tels conflits.

Les Etats-Unis cherchent clairement à justifier une intervention militaire en Amérique latine, aux côtés d'autres armées, dans un cadre autorisé, intervention qui s'étendrait aisément à des mouvements insurrectionnels ou révolutionnaires.

Les transformations dans les rapports de forces

La guerre a induit des changements importants dans le panorama politique équatorien. Les partispris politiques, les préférences électorales qui se portaient principalement sur la droite traditionnelle, et les alliances électorales ont été altérées et il est encore difficile d'en apprécier la profondeur.

Avant la guerre, à grands traits, le panorama était le suivant.

Un candidat largement en tête des intentions de vote, en campagne permanente pensant les trois années de gouvernement : Jaime Nebot, du Parti social-chrétien. A l'autre extrême du spectre électoral, l'Alliance populaire révolutionnaire équatorienne (APRE), du général Frank Vargas, avait réussi à canaliser, en s'alliant au Mouvement populaire démocratique (MPD) — d'orientation maoïste à l'origine, castriste aujourd'hui, même si dans la réalité il se comporte comme un mouvement populiste de gauche —, une bonne part du mécontentement face au gouvernement et à la débâcle de la socialdémocratie, qui ne s'est pas relevée de l'expérience du gouvernement Borja.

Les autres forces de la bourgeoisie se trouvaient dans une sorte de paralysie politique, incapables d'échapper à leurs propres conflits internes ou à la décadence politique, comme dans le cas du populisme d' Abdala Bucaram, prisonnière du discrédit de certains de ses coreligionnaires.

Le Parti socialiste équatorien, touché par la confusion qui a suivi la défaite électorale de 1994, ne voyait pas quelle voie emprunter pour s'engager dans la reconstruction de son projet, essentiellement électoral ; pis encore, les profondes divergences en son sein, apparemment irréconciliables, éclataient au grand jour.

Enfin, de façon encore souterraine, mais avec une portée qui peut bouleverser l'ensemble des rapports de forces et le panorama de la gauche équatorienne, les indigènes ont commencé, de façon isolée, à se poser le problème de leur participation aux prochaines élections, avec l'idée de créer une force politique autonome, alors que lors des élections de 1994 ils ont dû passer des accords avec diverses forces, avant tout pour résoudre le problème de l'absence de candidats d'envergure nationale.

Ce panorama d'avant la guerre a subi des changements importants.

La candidature de Nebot n'apparaît plus si clairement, dans la mesure où se présentent deux forces nouvelles, qui pourraient être amenées à fusionner. D'une part, le général Gallardo, ministre de la Défense, qui apparaît comme le responsable de la stratégie de guerre et qui a réussi le coup de génie de faire croire au peuple que cette guerre s'est conclue sur une victoire. Le général Gallardo a manifesté clairement son intention de se lancer dans la politique et s'il le fait, comme cela semble devoir être le cas, il a de fortes chances de gagner les élections présidentielles de 1996.

D'autre part, Ricardo Noboa, ancien député social-chrétien a quitté ce parti et, après la guerre, s'est lancé comme candidat indépendant. Face au discrédit des partis, Noboa a gagné une audience considérable, et cela pose la question d'une alliance avec le général Gallardo. Cela ne veut certes pas dire que Jaime Nebot et le Parti social-chrétien aient perdu toute possibilité, mais ils n'apparaissent plus comme la seule force à qui la présidence serait pratiquement promise. Il va leur falloir se remonter les manches.

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La solution qu'incarne le général Frank Vargas, qui avant la guerre apparaissait également comme la possibilité pour certains secteurs radicaux de battre les sociaux-chrétiens, est confrontée aujourd'hui à l'influence grandissante du général Gallardo et de l'armée, qui sont beaucoup plus populaires et dont le prestige est difficilement attaquable dans la marée chauviniste qui submerge les moyens de communication. Ainsi, et sans qu'il s'agisse à proprement parler d'un effet de la guerre, mais c'est un élément supplémentaire de la situation politique nationale, on peut considérer comme acquise la fusion entre le Parti socialiste et l'APRE, tout cela alors que fait rage au grand jour l'affrontement des deux fractions.

Nous ne pouvons pas examiner ici toutes les conséquences complexes de cette fusion, de portée considérable, mais il faut souligner que le panorama des forces socialistes s'en trouve radicalement modifié: Suite aux événements d'Europe de l'Est, et de par leur propre crise interne, une série de petites et de moyennes formations qui se définissaient comme socialistes ont disparu et il ne reste plus, en tant que parti légal, que le Parti socialiste, et en marge de la légalité, Démocratie socialiste.

Maintenant, le Parti socialiste disparaît en tant que tel, et cela marque la fin de toute une époque, parce que dans ses rangs coexistaient deux histoires parfois parallèles, parfois confondues, celle du socialisme social-démocrate de fait et celle du socialisme révolutionnaire. La fusion signifie la disparition de ces deux tendances. Les forces bourgeoises du centre se retrouvent comme avant, sinon plus, perdues dans un panorama politique qu'elles n'arrivent pas à appréhender, et elles commencent à se tourner vers différentes alternatives : essayer de tirer parti du prestige des militaires, s'unir à l'APRE, s'unifier entre elles.

Pour le mouvement indigène, la guerre a représenté un frein dans le développement d'une alternative indigène et populaire qui permette de conquérir des gouvernements locaux, et il se trouve assez désorienté.

Le mouvement de masse

Dans les analyses antérieures à la guerre, on insistait sur le fait que le soulèvement indigène de 1991 avait ouvert une nouvelle période dans la lutte de classe, avec l'entrée en scène d'un secteur social qui prenait le relais de la classe ouvrière et empêchait que le mouvement populaire ne se retrouve totalement orphelin et désorienté.

A cela s'ajoutaient les luttes du secteur public, qui au-delà de leur dispersion, représentaient des foyers de résistance locale, et un obstacle face à la voracité de la politique néolibérale.

Mais aujourd'hui la situation s'est assombrie et il est bien tôt pour tirer des conclusions définies et définitives. On peut toutefois avancer certaines idées.

Les luttes sociales ont été coupées à la racine avec le déclenchement de la guerre, et leur dynamique totalement bloquée. Ce n'est même pas principalement la répression, mais la vague chauviniste et la démagogie de l'unité nationale face à «l'ennemi commun» qui ont empêché que se manifeste la lutte pour les revendications, et en particulier une bataille commune pour que les pauvres n'aient pas à payer le prix de la guerre comme cela se passe effectivement.

La dynamique des luttes sociales a donc été inversée, ou tout au moins paraly-

Ces derniers jours, on assiste à un tout début de reprise des luttes sociales, mais le gouvernement a pu s'appuyer sur la Loi de sécurité nationale pour opposer la répression à ces manifestations embryonnaires de mécontentement social.

Comme on voit, les gouvernements bourgeois passent très vite de la guerre externe à la guerre interne, de la guerre contre le fameux ennemi extérieur à la répression contre leur propre peuple à qui on dénie jusqu'au droit élémentaire de protester ou de s'exprimer, alors que dans tous les secteurs de la droite à la gauche, on chante les louanges des militaires et des héros de la patrie. Mais la patrie n'existe plus pour la classe dominante dès que le peuple manifeste son mécontentement.

Pourtant cette situation de blocage brutal de toute mobilisation par la guerre ne peut pas durer indéfiniment, comme le voudrait la bourgeoisie, même si elle s'efforcera de la prolonger au maximum, vu la proximité des élections de 1996.

En fait, l'ensemble des partis bourgeois ne peuvent plus attendre pour lancer leurs campagnes et prendre rapidement leurs distances avec l'exécutif, en rompant l'unité nationale.

Cela peut redonner un espace politique aux luttes populaires, et ouvrir la possibilité que se développent des alternatives électorales de la part de la gauche légale, ou des secteurs indigènes alliés à certaines couches urbaines.

De toutes façons, c'est une situation très indécise et peu claire. Le comportement des électeurs est obscurci par l'apparition de nouvelles forces politiques et la dynamique propre à la guerre ne s'est pas encore épuisée. Le gouvernement peut s'en servir s'il le juge nécessaire pour faire pression sur l'opposition en brandissant le spectre de l'ennemi extérieur et en récla-

Cela dépendra essentiellement de la capacité des secteurs populaires, et en premier lieu du mouvement indigène, des services publics et des initiatives concrètes que prendra la gauche légale, si elle ne s'enferme pas dans un électoralisme

Plus qu'en toute autre occasion, la combinaison exacte des luttes populaires avec la lutte légale peut relancer le mouvement de masse et lui permettre de freiner l'offensive de la bourgeoisie.

L'Equateur face à de profondes transformations

La guerre a permis en outre que des changements radicaux en cours dans la société équatorienne apparaissent en pleine lumière et profitent de la conjoncture pour se consolider. Bien sûr, ces transformations sont en gestation depuis des années, mais elles se sont pleinement développées au sortir de la guerre.

C'est pourquoi nous avons souligné que le soulèvement indigène de 1991 a enclenché un processus qui débouche maintenant sur une nouvelle configuration des rapports entre les classes, et marque de son empreinte toute la dynamique de la lutte de classe pendant cette période.

Deux de ces transformations sont pleinement visibles au lendemain de la guerre : en premier lieu, l'existence d'un projet social et politique des militaires équatoriens ; et en second lieu la difficulté historique de la bourgeoisie à passer de l'économie au politique. Ces deux éléments sont intimement liés.

Le projet des militaires

Depuis plusieurs années et de façon assez souterraine, les militaires équatoriens ont lancé une stratégie visant à établir des liens avec la société civile, en particulier dans les secteurs que leur état de pauvreté pourrait rendre explosifs.

Ces liens sociaux qui se sont d'abord manifestés vigoureusement dans le mouvement indigène de la sierra équatorienne, ont rapidement gagné les villes, avant tout Quito et Guayaquil, dans les vastes quartiers déshérités et privés de tout service public.

Les actions des militaires concernent la fourniture de main-d'œuvre gratuite, l'aide technologique, l'alimentation gratuite, l'aide à la construction de voiries, d'installations sanitaires.

L'intervention des militaires dans une communauté ou un quartier donné

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implique soit la dissolution de l'organisation populaire quand elle est incompatible avec le projet de l'armée, soit, ce qui est plus fréquent, sa captation et sa sujétion rapide.

Le projet de l'armée concernant ces réseaux sociaux vise à freiner la mobilisation populaire ; en contrôlant directement les secteurs potentiellement explosifs, il a atténué de façon paternaliste l'extrême pauvreté. Il s'agit donc d'abord d'une stratégie de contrôle de la population et de sa capacité à se manifester de façon indépendante.

Mais ce projet de réseaux sociaux a un fondement politique.

Les militaires se dotent d'une base sociale, mais cela n'a de sens que si derrière se dessine un projet politique visant à la conquête du gouvernement par la voie électorale, en engageant un ou deux de ses généraux dans la bataille électorale.

Ces éventuelles candidatures de militaires ne sont pas du même ordre que celles que nous avons connues jusqu'ici, avec quelques militaires en retraite qui s'engagent dans la politique, comme dans le cas de Frank Vargas, parce qu'il ne s'agit que d'initiatives personnelles ou de groupes marginaux.

Dans ce nouveau scénario, les candidats militaires sont directement liés à une perspective d'insertion de l'armée équatorienne dans la vie civile et politique de ce pays pour en prendre la direction.

Cette stratégie politique lance aussi ses filets vers la petite bourgeoisie qui, dans ce climat désolant quant aux idées et aux alternatives, va où souffle le vent et accepte rapidement de se convertir en intellectuels organiques au service des militaires.

Comme nous l'avons vu pendant Taffrontement armé, les intellectuels ont fait la preuve d'une formidable capacité politique en théorisant «le nouveau rôle des militaires» ou en décernant à l'armée équatorienne le titre «d'armée illustre».

Pour parvenir à une compréhension correcte de ce phénomène, il faut analyser le second phénomène que nous avons relevé, les problèmes politiques de la bourgeoisie.

La situation de la bourgeoisie

Traditionnellement, le débat a porté aussi bien sur la perspective politique que sociologique de la «crise de représentativité» de la bourgeoisie équatorienne, qui a pris dernièrement la forme d'une crise de gouvernabilité.

Pourtant, cela fait longtemps qu'il ne s'est pas manifesté de crise de représentativité parce que la bourgeoisie a fini par

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trouver un secteur de la société qui prenne en charge ses intérêts.

Le problème est ailleurs et tient à ce que la bourgeoisie en tant que classe n'a pas réussi à se transformer en classe politique qui administre directement les affaires de l'Etat, et s'est trouvée soumise sous les derniers gouvernements à un forcing entre différents groupements de droite, où aucun n'a réussi à se faire reconnaître par l'ensemble des autres.

Les gouvernements apparaissent comme gouvernements de fractions de la bourgeoisie plus ou moins restreintes, quand bien même ils mettent en œuvre une politique au service de l'ensemble de

Cette difficulté à se transformer en classe politique a acquis sa plus haute expression dans la crise de la structure même de parti et l'apparition de ceux qu'on appelle indépendants, qui pourront participer à la vie politique et aux élections de plein droit et en marge des partis poli-

Appelé à se généraliser lors des élections de 1996, ce phénomène n'est pourtant pas nouveau. Nous pouvons relever des faits qui témoignent de cette tendance : la rupture de Roldos avec le Parti populiste qui l'a porté à la présidence, le départ de Sixto Duran du Parti social-chrétien pour pouvoir se faire élire président.

Le parti que Sixto Duran a créé immédiatement est entré dans une crise si profonde qu'elle conduira probablement à sa

Il est clair que l'ouverture légale des candidatures à des personnalités indépendantes aura une profonde répercussion sur la gauche équatorienne et sur les possibilités d'expression propre des secteurs populaires, mais cela mérite une analyse détaillée ultérieure.

Même si en apparence ces deux phénomènes, le projet des militaires et l'apparition de personnalités indépendantes, se sont développés de façon parallèle et à des moments différents, ils répondent néanmoins à une même vague de fond, à des problèmes similaires que la classe dominante s'efforce de résoudre.

Face à l'impossible consolidation d'une classe bourgeoise pleinement définie qui assume l'ensemble des intérêts de la classe dominante, ses propres intérêts poussent à ce que divers personnages se déguisent en indépendants et s'efforcent de canaliser aussi bien le mécontentement populaire que les intérêts de la bourgeoiSIe.

Mais dans le même temps les militaires, institution clé pour la défense de l'Etat et la domination de la bourgeoisie, tendent à assumer une position bonapartiste, à se placer au-dessus des différences entre les secteurs de la bourgeoisie et à gouverner en son nom.

A ces transformations de la société équatorienne s'ajoutent des changements importants qui ont ouvert une nouvelle période de la lutte des classes : la déconstruction de la gauche qui s'est manifestée récemment dans la fusion du Parti socialiste et de l'APRE, sa substitution par le mouvement indigène en tant que fer de lance dans la lutte contre la domination du prolétariat, et la consolidation du projet

Equateur, avril 1995.

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