Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Un déplacement à opérer

Inprecor n° 392, juin 1995 · p. 18-20 · 2 091 mots

Afrique australe URSS et Russie

Jeremy Cronin, secrétaire général adjoint du Parti communiste sud-africain (SACP), a bien voulu nous accorder une interview, où il présente les décisions prises lors de la dernière conférence du parti, tenue pour la première fois sous le gouvernement d'unité nationale, et explique le contenu actuel donné par son parti à la «révolution démocratique et nationale». Entretien avec Jeremy CRONIN

Inprecor : Le Parti communiste sud-africain (South African

Communist party SACP) vient de tenir sa première conférence sous le gouvernement d'unité nationale dans lequel l'African

National Congress (ANC) est la force dirigeante : peux-tu nous décrire l'atmosphère de la conférence et ses principaux résultats ?

Jeremy Cornin : Il y avait une atmosphère de fête. Etaient présents 70 invités internationaux qui représentaient des partis communistes et socialistes de gauche (Cuba, Viêt-nam, Argentine, Espagne, etc.). Le résultat principal a concerné la réaffirmation de notre conception stratégique. Lors de la conférence de décembre 1991 il y avait pas mal de confusion et même des divergences au sein du SACP, du fait que la conférence se tenait au moment où les négociations étaient entamnées et juste après l'écroulement de l'Union soviétique. Le congrès avait pour but d'unifier le parti autour d'une conception stratégique qui nous a permis d'atteindre une plus grande cohérence. Après le 9e congrès, au niveau de la direction large, notre document sur la stratégie et la tactique, amendé au congrès d'une façon positive, a clarifié davantage dans le parti notre vision stratégique. Un autre succès de la conférence a été un engagement fondamental à développer les cadres, de façon à donner au parti une plus grande

• AFRIQUE DU SUD opérer

ANC cohérence. Cela est crucial pour la construction du parti. Un troisième résultat a été qu'on est sorti de la conférence avec un très fort comité central, ce qui est très encourageant pour des permanents du parti comme moi-même. Il s'agit d'un comité central (CC) où se retrouvent des leaders importants du mouvement syndical, des ministres et des vice-ministres, des premiers ministres provinciaux, des députés et d'autres représentants institutionnels de notre société, ce qui rend possible des débats très intéressants. Par exemple, de vieux dirigeants du COSATU (Congres of South-Africa trade unions) comme Enoch Godongwana, le secrétaire général du NUMSA (Syndicat des métallurgistes), le secrétaire général du NUM (Syndicat national des mineurs) et son adjoint ont accepté de siéger au comité central. Nous avons aussi au CC des ministres, Jeff Radebe et Sidney Mufamadi, et deux vice-ministres. Ronnie Kasrils et Geraldine Fraser, Alec Erwin, ministre des Finances, a préféré ne pas se représenter.

Cela démontre que les syndicalistes et les ministres prennent le parti au sérieux et le considérent comme un cadre politique important.

• Les changements rapides qui se sont produits en Afrique du

Sud, combinés aux changements historiques qui ont eu lieu dans le monde après l'écroulement de l'URSS et des régimes bureaucratiques de l'Europe de l'Est, ont semé la confusion parmi de nombreux militants aussi bien en Afrique du Sud qu'ailleurs. Dans ces conditions il a été nécessaire bien que difficile de redéfinir le rôle du mouvement ouvrier et d'esquisser les principales tâches stratégiques dans la nouvelle période. Dans quelle mesure le parti a-t-il réussi à redéfinir son rôle dans cette nouvelle situation et quelles sont ses principales tâches stratégiques ?

Depuis longtemps Joe Slovo (ancien porte-parole du SACP) avait contribué à ouvrir le débat dans le parti sur les implications de l'écroulement du bloc soviétique, qui s'est développé depuis. Ce processus n'est pas terminé mais il s'est élargi à cette conférence. Les événements qui se sont déroulés entre 1989 et 1991 en

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Europe orientale ont eu aussi un profond impact stratégique sur le mouvement de libération nationale progressiste au Sud. En tant que mouvement de libération dirigé par l'ANC, nous n'avons pas réfléchi collectivement d'une façon systématique aux implications de la nouvelle situation mondiale sur notre révolution démocratique et nationale. L'existence de deux blocs était au centre de notre conception de la révolution démocratique nationale. La disparition du bloc soviétique a laissé une série de questions sans réponse. Même si certains pays socialistes subsistent, il n'y a pas un deuxième bloc bien dessiné qui soit capable de constituer une alternative au niveau du commerce international, de l'aide ou du soutien militaire et politique. Nous estimons toujours que la perspective de la révolution démocratique nationale . reste valable (et nous utilisons toujours cette terminologie), mais nous devons la cadrer dans la nouvelle situation mondiale. Sinon nous courons le risque de suivre une politique naïve et opportuniste.

• Le SACP a insisté sur l'idée que la révolution démocratique nationale doit être achevée et a présenté la victoire de l'ANC aux élections d'avril comme une avancée importante de cette révolution. Quel est le contenu actuel de la «révolution démocratique nationale» et dans quelles conditions pourrait-on la considérer comme achevée ?

Le contenu essentiel reste l'émancipa tion des Noirs et en particulier de la majorité africaine de l'héritage des siècles d'oppression coloniale et de décennies d'oppression par la minorité blanche. Dans la nouvelle situation cela implique la défense et l'approfondissement de l'avancée démocratique d'avril 1994, dans le cadre d'une reconstruction d'ensemble et d'un programme de développement. Dans un sens la révolution démocratique nationale sera probablement un projet très long et continu. On peut en définir les traits

• consolider l'autodétermination nationale, la capacité relative de poursuivre son propre chemin démocratiquement choisi dans une situation globale complexe ;

• approfondir l'unité nationale ;

• démocratiser complètement tous les aspects de la société.

Mais la question qui se pose est, sans doute, la suivante : à quel moment une avancée décisive vers le socialisme sera-t-elle à l'ordre du jour ? Je ne crois pas qu'il soit utile de fixer une série de critères qualitatifs métaphysiques.

Ce qui est beaucoup plus nécessaire dans la situation actuelle, c'est l'engagement des forces socialistes en tant que telles en impulsant le progrès, l'approfondissement et la défense de la transformation démocratique. C'est dans ce sens que le parti avançait le mot d'ordre «le socialisme est le futur, construisons le maintenant». Plutôt que de spéculer sur le moment exact de la «deuxième étape», nous estimons que nous devons être au centre du mouvement démocratique en nous efforçant de créer le potentiel pour une avancée vers le socialisme et même des éléments de socialisme, ici et mainte-

• Quel est le rôle que le parti doit jouer à cette étape dans les luttes et les campagnes de masse pour garantir le maintien des promesses contenues dans le Programme de reconstruction et de développement

L'engagement des masses est absolument décisif pour assurer la réalisation du RDP et la plus large transformation démocratique en cours, et cela serait vrai dans tous les cas de figure.

Dans la situation spécifique où le mouvement de masse dirigé par l'ANC a obtenu une certaine forme de participation partielle au pouvoir politique institutionnel, la participation des masses est particulièrement importante. Le pouvoir de l'Etat et le pouvoir des masses sont les deux piliers essentiels de la transformation en

Certes, l'engagement des masses exige maintenant un déplacement d'une approche largement oppositionnelle à une approche qui vise plus le développement ; toutefois, ce déplacement ne doit pas être trop accentué. Les luttes pour le développement (brigades pour la construction des maisons, transformation des postes de travail, redistribution de la terre) entreront forcément en opposition avec les intérêts d'autres classes. Les mobilisations de masse doivent donner du pouvoir aux travailleurs et notre vieux refus d'adapter les mouvements de masse aux besoins d'une élite politique reste valable. En particulier, je me réfère à l'exploitation démagogique des préoccupations populaires par des fractions de l'ANC. Une telle exploitation vise à donner une marge de manœuvre à telle ou telle fraction et non pas à réaliser une transformation dans l'intérêt du peuple. Nous devons également tracer une distinction claire entre une participation réelle des masses et des actions illégales. Par exemple des revendications estudiantines peuvent être légitimes, mais le vandalisme contre la propriété publique et les prises d'otages sont absolument inacceptables. Des actions de ce type font le jeu des forces qui considèrent la transformation comme le cadeau de l'Etat, qui veulent de plus en plus faire appel à l'Etat et à l'ordre.

• Existe-t-il une contradiction entre le fait que le parti exprime une ligne dure contre la privatisation, l'augmentation des dépenses militaires et d'autres orientations et le fait que de vieux membres du parti en tant que membres du gouvernement jouent un rôle important et parfois dirigeant dans l'application orientations ?

Voilà une question difficile : tu te réfères aux positions de Ronnie Kasrills et Alec Erwin en particulier. La façon dont les discussions sur le budget militaire et la privatisation se sont déroulées a été très encourageante et a démontré notre capacité à débattre démocratiquement. Les camarades Ronnie Kasrills et Alec Erwin ont défendu leurs positions d'une façon principielle. Kasrills a essayé convaincre les délégués en expliquant que nous devons saisir l'occasion pour construire une armée moderne et a fait référence à l'armée vietnamienne. D'habitude la référence au Viêt-nam aurait été suffisante pour clore le débat mais les délégués n'étaient pas convaincus. La résolution sur cette question a été renvoyée aux régions et sera adoptée finalement à la prochaine réunion de notre CC. Je crois qu'elle reconnaîtra qu'on ne peut pas aborder cette question d'une façon trop mécanique en disant tout simplement que nous ne devons pas dépenser de l'argent pour la défense, nous devons aborder la question militaire d'une façon démocratique. La résolution soulignera aussi en matière de dépenses gouvernementales la priorité pour la réalisation des objectifs sociaux du

Sur les privatisations Erwin a défendu sa position d'une façon principielle et il y a eu un accord que certaines propriétés de l'Etat comme des régions militaires, Moss Gas, etc. pourraient être privatisées pour contribuer à la réalisation du programme de redistribution des terres. Je crois qu'il y a eu un accord sur le fait que tous les secteurs publics clés comme Telkom et Escom restent sous contrôle public.

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• L'Alliance avec l'ANC a été considérée très importante par le Parti communiste, maintenant que l'ANC est au gouvernement, est-ce que le rôle et la nature de cette alliance ont change?

Nous considérons toujours cette alliance très importante. Certes, toute nouvelle situation comporte de nouveaux défis. C'est le cas maintenant surtout si on considère que le SACP a des membres dans l'ANC qui sont ministres, vice-ministres et premiers ministres provinciaux et plus de 50 députés. Puisque des membres du SACP occupaient des postes de direction dans l'ANC avec un rôle de premier plan déjà dans la période de négociation, il ne s'agit pas d'un problème entièrement nouveau. Dans une large mesure, le cadre dans lequel nous opérions auparavant reste valable. Nous n'agissons pas comme une fraction au sein de l'ANC. Mais, selon les critères démocratiques de l'ANC et dans le cadre des structures institutionnelles de celui-ci. Cela malgré le fait que la conférence a réaffirmé la nature d'avant-garde de notre parti. Sur des problèmes cruciaux comme la transformation de la Reserve Bank Board, sur la privatisation des secteurs publics clés sur lesquels le parti pourrait prendre une position indépendante, nous n'avons pas encore tranché.

En tout cas nous considérons l'alliance avec l'ANC comme plus forte que jamais et cela parce que nos cadres peuvent jouer un rôle progressiste et unificateur efficace évitant tout esprit fractionnel.

• La conférence socialiste avec le COSATU et le SAP réalisée au mois de novembre 1994 a été une tentative d'amorcer un dialogue à gauche, et une série de propositions avait été avancée concernant l'organisation de forums socialistes. Quel est le bilan du SACP sur la conférence socialiste et le parti se considère-t-il toujours engagé dans cette initiative?

Globalement le parti a tiré un bilan assez négatif. L'aspect positif de la contérence a été que nous avons été capables d'entretenir un dialogue avec un certain nombre d'intellectuels indépendants socialistes, cela est positif et nous devons poursuivre ce dialogue sous différentes formes dont des forums socialistes régionaux. Mais nous estimons que ce dialogue positif s'est transformé en un dialogue de sourds à cause de l'intervention de petits groupes d'extrêmes gauche expliquant que rien n'a changé en Afrique du Sud et que la tâche fondamentale reste le renversement de «l'Etat bourgeois actuel». Ils ont le droit d'avoir cette opinion mais elle est toutefois différente de la nôtre, ce qui rend toute discussion utile virtuellement impossible.

Aux yeux du SACP le débat socialiste au sein des principales organisations de masse (ANC, COSATU, NACTU, SANCU, SASCO, COSAS) est une priorité plus importante qu'un débat avec l'extrême gauche.*

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