Il est trop tôt pour savoir quel sera le dénouement des deux événements récents susceptibles d'infléchir le cours de la guerre en Bosnie-Herzégovine : la prise en otage des observateurs et soldats de la FORPRONU par les forces serbes bosniaques de Radovan Karadzic, d'une part; la contre-offensive de l'armée bosniaque autour de Sarajevo, d'autre part. Catherine Samary
M ais l'humiliation
subie dans la prise d'otages n'a nullement entamé la détermination commune aux grandes puissances occidentales quels que soient leurs objectifs partiellement différents : ne pas entrer en guerre et rester dans le cadre du «plan de paix» proposé par le «groupe de contact» (Etats-Unis, Allemagne, France, Grande-Bretagne et Russie). Ce plan s'efforce de préserver les frontières de la Bosnie-Herzégovine (et ne reconnaît donc pas les Etats dans l'Etat que sont la République serbe de Karadzic et l'Herceg-Bosna croate). Mais il organise en même temps un découpage territorial sur des bases ethniques, à l'origine en trois entités, actuellement en deux (51 % pour la fédération croato-musulmane bosniaque, 49 % pour la partie contrôle par Karadzic). Radovan Karadzic, quant à lui, poursuit un objectif constant : obtenir une reconnaissance internationale de la «République serbe» de Bosnie, au nom du droit d'autodétermination du peuple serbe, étape vers une unification de tous les Etats serbes. L'union déjà proclamée avec les dirigeants des Krajinas de Croatie dominée par les Serbes scissionnistes vise à faire admettre ce point de vue comme un droit «incontournable» imposé sur le terrain par les nettoyages ethniques. Au plan poli-
• Bosnie-Herzégovine
tique et militaire Milosevic a un intérêt réel à consolider son pouvoir à la tête de la fédération serbo-monténégrine par la levée des sanctions et une reconnaissance internationale. La guerre pour une Grande Serbie, qui se mène sur un front de 1 000 km, est très coûteuse et de moins en moins populaire en Serbie même. La rupture de Milosevic et de son extrême-droite radicale (avec Vojislav Seselj en Serbie puis avec Karadzic) est donc une réalité depuis plus d'un an. Mais Karadzic n'est pas un pion de Milosevic et le projet de Grande Serbie a une base sociale réelle chez les Serbes de la diaspora qui, à tord ou à raison, se sentent menacés hors d'un Etat serbe. Construire leur Etat est, en outre et surtout, la raison d'être des chefs de guerre comme Karadzic. Ceux-ci n'y renonceront pas facilement. Milosevic n'a pas été en mesure de balayer ces dirigeants au profit d'autres qui lui soient plus proches. C'est même l'inverse qui s'est produit récemment dans les Krajinas où «son» candidat a été écarté par les radicaux. Dans ce contexte, «toutes choses égales par ailleurs» (c'est-à-dire si le rapport de force sur le terrain n'est pas détérioré pour Karadzic à l'issue de l'offensive bosniaque) l'issue paradoxale de la prise d'otages risque d'être un renforcement de la position internationale de Karadzic. C'est alors vers un compromis boiteux et instable que l'on s'orienterait. On ne connaît pas la teneur des négociations qui se sont déroulées en coulisse, mais on peut imaginer que Karadzic ait accepté de «rendre» les otages (processus qui semble s'achever actuellement) moyennant une forme de reconnaissance des autorités de la «République serbe» de Bosnie. Ceci serait sans doute «compensé» par une reconnaissance par Milosevic des frontières de la Bosnie-Herzégovine, acceptée par Karadzic parce qu'assortie du droit reconnu à la Bosnie-Herzégovin de se confédérer à la Croatie et à la Serbie. La dynamique d'un tel scénario dépend évidement de la logique des forces en présence. Elle demeurera plus que jamais explo sive en l'absence d'une défaite politico-militaire de Karadzic. Au lieu d'un coup d'arrêt porté au processus de désagrégation et de polarisation nationaliste de la Bosnie-Herzégovine (et de l'espace yougoslave), on n'aurait alors qu'une étape vers le regroupement d'une Grande Serbie avec ses conséquences en chaîne en Croatie, au Kosovo et en Macédoine.
L'objectif de la récente offensive de l'armée bosniaque est au moins d'affaiblir sinon de briser la logique d'unification des territoires contrôlées par les nationalistes serbes. L'armée bosniaque s'est professionnalisée et s'est construite dans la guerre. Elle est bien plus nombreuse que les troupes serbes dont la supériorité est en armes lourdes. Mais il n'y a ni défaite ni
victoire radicale comme en témoigne y compris les combats qui se poursuivent à Bihac. Par contre on sait comment les forces tchetniks serbes peuvent décider de bombarder d'obus des concentrations urbaines en guise de rétorsion (les puissances occidentales qui ont commis les bombardements de Dresde, pire ceux d'Hiroshima ou de Nagasaki, sont évidemment mal placées pour critiquer cette prise des populations en otage de la guerre). C'est sans doute en conscience de ces risques qu'Izetbegovic — après de premières avancées de l'armée bosniaque s'efforçant de contrôler des routes stratégiques reliant Sarajevo et Pale le fief de Karadzic — a proposé de suspendre tous les combats si Karadzic signe le plan de paix.
Incertitudes...
Car, bien que non satisfaite par les 51 % qui lui sont attribués, la fédération croato-musulmane a choisi de signer ce plan préservant au moins formellement l'Etat bosniaque. la volonté politique de faire retomber sur Karadzic la responsabilité d'une non-signature limite aussi sans doute l'actuelle offensive. Mais les questions essentielles sont politiques : l'alliance croato-bosniaque est fragile parce que «l'ennemi commun serbe» est en même temps, depuis le début de la guerre, un allié des forces nationalistes croates contre la partie musulmane ; et parce même dans un cadre laïque souhaité par une partie du SDA musulman et de l'armée, la fédération reste dominée par des partis nationalistes qui tentent chacun de consolider leur emprise territoriale et idéologique exclusive. Les quelque 150 000 Serbes de la fédération demeurent en position précaire en l'absence d'un statut égal à celui des autres peuples. Telle est en fait la principale faiblesse de cette fédération dans sa lutte contre la politique de Grande Serbie. Mais la fédération demeure le cadre privilégié de la résistance aux logiques nationalistes en défense d'une Bosnie-Herzégovine multi-ethnique, qui implique que soit aussi reconnue l'identité du mélange. Le regroupement des «conseils civiques serbes» de plusieurs villes de la fédération, favorables au maintien de la Bosnie-Herzégovine, demeure la preuve que Karadzic n'incarne pas l'autodétermination des Serbes bosniaques et que la fédération n'est pas (encore) une alternative garantissant la possibilité d'une Bosnie-Herzégovine multi-ethnique. Mais celle-ci doit-elle être (encore) défendue alors même que la Yougoslavie pluriculturelle et pluri-ethnique a éclaté et que la guerre a semé ses souffrances et ses haines ? Elle doit l'être, mais pour de bonnes raisons. Les mauvaises, le plus souvent entendues, sont de deux ordres : on nous dit qu'il faut défendre un Etat reconnu — mais la Yougoslavie l'était. C'est là un argument «juridique» qui fait abstraction d'une crise réelle et du droit des peuples à se séparer. On nous dit alors qu'il faut défendre un Etat reconnu agressé de l'extérieur. Il est vrai que le déclenchement initial des conflits armés a été planifié à Belgrade, en connivence avec Zagreb. Mais le projet de dépeçage a été relayé sur le terrain par les partis nationalistes arrivés au pouvoir en Bosnie-Herzégovine. La réalité de plus en plus dominante est celle d'une guerre civile où des partis bosniaques à base nationaliste exclusive se livrent un combat pour des enjeux de territoire et de pouvoir, impliquant dans leur politique une bonne partie des communautés bosniaques. Parler de guerre d'agression (généralement d'ailleurs réduite à l'agression serbe), c'est aussi nier toute base sociale aux nationalismes qui se combattent en Bosnie-Herzégovine — et donc ne pas voir quels sont les problèmes à résoudre pour que vive à nouveau une communauté de plusieurs peuples. Certains rétorquent alors que cette pluralité de peuples est une invention, et qu'il n'existe qu'un seul peuple, bosniaque, né d'un mélange séculaire (qui serait donc subjectivement plus solide que le peuple yougoslave).
Get histoire
Mais c'est alors faire abstraction de l'histoire. Histoire d'abord des différenciations séculaires, où la religion s'est mélangée aux dimensions socio-culturelles pour forger des communautés distinctes ; histoiempires au XIXe siècle, accompagné d'une fatale polarisation des communautées bosniaques serbes et croates vers les Etats voisins — d'où l'impossibilité d'affirmation d'une identité bosniaque commune que cherchait à favoriser l'Autriche-Hongrie contre les nationalismes serbe et croate, lorsque la province est passée sous sa domination après 1878 ; histoire actuelle ensuite, où l'Etat bosniaque comme cadre commun de défense des intérêts des uns et des autres a été profondément fragilisé par l'arrivée au pouvoir de partis nationalistes et par un président aux aspirations islamistes. Par contre, il est vrai que l'histoire séculaire est également celle d'une longue coexistence et de tolérances. Mais surtout l'urbanisation et l'industrialisation réalisées sous le titisme au cours des dernières décennies ont permis l'élargissement des horizons, l'affaiblissement du poids des religions et les mélanges familiaux. Cette réalité du mélange est évolutive et fragilisée par la fragmentation de la Yougoslavie — avec au plan idéologique la polarisation dominante par les nationalismes, contrairement à la force d'attraction des Partisans et de leur lutte antifasciste multi-ethnique dans la Seconde Guerre mondiale. La Bosnie du mélange est aussi moins réelle dans les campagnes qui sont une juxtaposition — d'où la dimension de siège des villes par les campagnes dans ce conflit. Pourtant, même dans les campagnes il n'y avait pas de fatalité de la haine et de la lutte fratricide. Le rôle des milices provoquant l'engrenage de la violence, celui de la propagande mensongère jouant sur la mémoire des traumatismes passés sont des réalités qui ont piégé les populations. Leurs manipulations ont été facilitées par l'absence d'un pôle progressiste prônant à l'échelle yougoslave et balkanique un Etat de tous les peuples, comme l'ont fait les dirigeants titistes — tout en distribuant la terre aux paysans. Aujourd'hui, le démantèlement de la propriété sociale au profit de chaque Etat s'est accompagné d'une vraie peur (fondée) de perdre son emploi et sa terre si l'on n'est pas à l'intérieur des «bonnes frontières». Il faut renverser un tel processus. Voilà pourquoi (et comment) il faut se battre pour une Bosnie-Herzégovine multi-ethnique. Cela signifie répondre à toutes ses peurs pour isoler et battre les chefs nationalistes — quels qu'ils soient, en Bosnie-Herzégovine et dans les Etats voisins. C'est pourquoi, il faut renverser l'argument fataliste qui tend à justifier les nettoyages ethniques («la Bosnie-Herzégovine ne peut qu'éclater si la Yougoslavie éclate») : pour que la Bosnie-Herzégovine multi-ethnique puisse vivre, il faut une nouvelle union des peuples de l'espace yougoslave et balkanique. C'est le coût de la guerre qui fait progresser cette idée Mais il n'existe pas de «modèle», encore moins de réponses simple, pour défendre ces objectifs. Ni seulement le «modèle» d'intégration jacobin unitariste, ni évidement la construction d'Etats basés sur une ethnicité exclusive. La distinction de la citoyenneté (universelle, indépendamment de l'origine ou des différences) et des droits collectifs (incluant notamment ceux de peuples distincts mais en dépassant l'approche territoriale exclusive) est une des clés de la démocratie à trouver. Mais la question essentielle demeure le développement socio-économique qui permet de vivre ensemble sans rejet de «l'étranger» qui vous prend votre travail et vos avantages sociaux. Il faut que se construise à l'échelle européenne incluant les Balkans cette logique alternative.*