Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOSNIE-HERZEGOVINE

Halte à l'intervention impérialiste

· Inprecor n° 395, octobre 1995 · p. 25-26 · 1 886 mots

Ex-Yougoslavie Europe de l'Est

La crise dans lex-Yougoslavie a provoqué un grand debat dans le mouvement ouvirer européen et international. Nous publions ci-dessous une contribution de Livio Maitan, notre collaborateur et membre du Parti de la refondation communiste (PRC) d Italie.

DEPUIS LE MOIS D'AOUT, la situation dans l'ex-Yougoslavie a connu de nouveaux développements dramatiques. L'intervention de l'armée croate dans la Kraijina et l'attaque militaire massive de l'OTAN ont créé une situation nouvelle en mettant davantage en lumière la dynamique fondamentale du conflit.

Revenons, d'abord, sur les responsabilités et les objectifs des forces et des dirigeants en présence, en commençant par celui qui reste le principal dirigeant serbe, Slobodan Milosevic. Pour éviter toute ambiguité, répétons que ce personnage a eu une responsabilité primordiale de la désagrégation de la Fédération yougoslave. Pour maintenir son pouvoir dans le cadre d'un régime bureaucratique en crise, il avait lancé à l'époque une virulente campagne nationaliste, qui ne pouvait qu'alarmer les autres peuples de la Yougoslavie en nourrissant les tendances sécessionnistes. Ajoutons, au bénéfice de ceux qui s'obstineraient à croire que la Serbie reste un rempart du « socialisme » ou de l'anti-impérialisme, que, de même que les dirigeants des autres républiques, Milosevic avait déjà fait auparavant des ouvertures à l'« économie de marché », en d'autres termes, n'avait guère fermé ses portes à une restauration du capitalisme.

A l'heure actuelle, il nous semble incontestable qu'il a mis beaucoup d'eau dans son vin et les raisons sont assez claires. Il était plus facile d'agiter le leitmotiv idéologique de la Grande Serbie que de le traduire dans un véritable projet politique et encore plus de mettre en pratique ce projet. Milosevic a dû le constater à ses frais. Il a accéléré l'explosion de la impérialiste

Livio Maitan 24 septembre 1995 Fédération et provoqué dans les autres républiques des sentiments et des choix politiques antiserbes, alors que la crise de l'armée yougoslave ne lui permettait pas de régler la question par la force. Pour reprendre une expression employée par Stojan Cerovic dans l'hebdomadaire indépendant Vrema (2 septembre), il ne peut désormais projeter qu'une « petite grande Serbie ». A L'INTÉRIEUR MEME de sa république, il est pris comme dans un étau : d'un côté, il est devenu la cible de courants outranciers, avec qui il avait scellé une alliance pendant toute une période mais qui désormais l'accusent de faiblesse voire de trahison, de l'autre, il doit prendre en compte la lassitude croissante des couches populaires, de moins en moins disposées à supporter le fardeau d'une guerre qui a provoqué une chute verticale de leur niveau de vie. C'est dans ce contexte qui, sans renoncer à ce qu'il considère des acquis (le régime imposé au Kosovo, par exemple) ni à d'autres révendications territoriales, il a choisi le chemin du compromis, dans le but notamment d'obtenir la suspension de l'embargo, d'enrayer la décomposition de l'économie et d'éviter une aggravation ultérieure du conflit aux conséquences imprévisibles pour la Serbie elle-même. Les Serbes bosniaques ne pouvaient pas accepter de gaîté de cœur ce changement de route : d'où les conflits entre Palé et Belgrade, des actions meurtrières déséspérées de la part de soldats de Mladic dont la malheureuse ville de Sarajevo a payé encore une fois le prix, et l'attaque contre Srebrenica et Zepa avec

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de nouvelles « purifications » et le cortège dramatique de gens désespérés quittant leurs villes et villages.

Pour en venir à la Croatie, pendant un certaine temps ses dirigeants ne se sont pas engagés dans des opérations militaires majeures, sans pour autant renoncer à intervenir en Bosnie-Herzégovine — non seulement pour régler des comptes aux Serbes, mais aussi pour contrecarrer l'influence musulmane. Mais, au fur et à mesure qu'ils ont compris que Milosevic n'était plus en état de rélancer le conflit sur une grande échelle, qu'ils pourraient compter sur des complicités internationales concrètes et que le gouvernement bosniaque les soutiendrait, ils sont passés à l'offensive dans la Krajina en employant massivement leur armée restructurée et « modernisée » avec l'aide directe des Etats-Unis. Une bonne partie de la presse internationale a glissé sur les consé quences de cette intervention sur les populations serbes. Toujours est-il qu'on a assisté à nouveau au spectacle bouleversant de dizaines, voire de centaines de milliers de personnes en fuite. LA POLITIQUE DU TROISIEME larron, c'est-à-dire le gouvernement bosniaque, était fixée depuis un certain temps, au-delà des divergences dans son sein. Selon lui, aucun accord n'était possibile, donc aucune trêve durable ne pouvait être réalisée sans arracher auparavant un rap port de forces plus favorable du point de vue militaire. C'est cette considération qui a été à l'origine des offensives lancées à plusieurs reprises, en 1994 et en 1995, par l'armée bosniaque. Les échecs qu'elle a

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ADRIATIQUE subis ne pouvaient que renforcer l'autre option, qui dès le début a été conçue comme complémentaire et non comme alternative : obtenir que les puissances européennes et surtout les États-Unis interviennent militairement de façon directe et non par personne interposée. La demande de suspension de l'embargo sur les armes n'était, somme toute, qu'accessoire (par ailleurs, malgré l'embargo, les Bosniaques ont reçu des armes dans des quantités non négligeables).

Pour en venir à ce dernier problème, c'est-à-dire à l'attitude des puissances impérialistes face à la crise yougoslave, rappelons qu'au début les Etats-Unis auraient préféré maintenir le statu quo de la Fédération. Ils craignaient qu'une situation incontrôlable ne se produise et, par ailleurs, les choix économiques déjà faits aussi bien par le gouvernement fédéral que par les gouvernements républicains impliquaient pour les impérialistes des marges plus importantes à la pénétration de leurs capitaux. Mais, une fois déclenché le processus de sécession, on a assisté assez rapidement à une cascade de reconnaissances de nouveaux Etats « indépendants », l'Allemagne étant la première à s'engager sur cette voie. Plus tard, face à un conflit de plus en plus déchirant, aussi bien les puissances européennes que les Etats-Unis ont longuement hésité. Puisqu'il n'y avait pas d'enjeux économiques majeurs et que les impératifs stratégiques de la guerre froide ne subsistaient plus, les impérialistes pouvaient se permettre de piétiner sur place et de ne s'engager que très partiellement, de préférence derrière l'écran de l'ONU. Mais à la longue, le conflit devenant de plus en plus grave avec un écho croissant dans l'opinion mondiale, la situation devenant de plus en plus incontrôlable et ses développements imprévisibles dans toute une région d'Europe, malgré de divergences multiples, la décision a été prise : il fallait intervenir et le plus énergiquement possibile. L'enjeu était crucial en premier lieu pour les Etats-Unis qui, en tant que grande puissance à vocation hégémonique, démontrer que, dans une situation devenue si critique, ils étaient en état d'imposer leur volonté et de jouer leur rôle de contrôleurs du monde, en exploitant leur supériorité militaire. Dans ce sens, leur intervention s'inscrit, malgré toutes les différences évidentes, dans la même logique que la guerre du Golfe. Qui plus est, elle crée un précédent extrêmement grave qu'on pourrait faire valoir

L'intervention a changé de toute évidence la situation sur le terrain. RappeIons-nous que l'une des raisons des hésitatons avait été la conviction qu'une intervention aérienne ne suffirait pas, qu'il serait nécessaire d'employer des soldats, et une décision dans un tel sens était bien difficile à prendre aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis. Mais désormais la difficulté est, pour l'instant, surmontée : les Etats-Unis et leurs alliés européens bombardent du ciel et de la mer en détruisant les structures militaires serbes sans épargner, en passant, des objectifs civils, alors que l'armée croate et l'armée bosniaque occupent les territoires contestés. CE N'EST PAS LE BUT de cet article d'esquisser des pronostics sur ce qui pourra se passer dans les prochains mois : nous partageons, en ligne générale, l'idée que rien n'est encore réglé et que toutes sortes de rébondissement restent possibles. Cette incertitude est une raison de plus pour essayer d'être clair sur l'attitude que des communistes doivent assumer. Premièrement, nous estimons que, du point de vue social aussi bien que politique et idéologique, il n'y a pas de dittérence qualitative entre les régimes en place dans les républiques de l'ancienne Yougoslavie. Ces régimes ont entamé la restauration d'une économie capitaliste, fût-elle précaire et contradictoire, et sup-

You profondément érodé les conquêtes ouvrières, paysannes et démocratiques de la révolution et de la Féderation née de la révolution. Politiquement, aucun des gouvernements en place ne respecte les droits démocratiques les plus élémentaires. Tous ont recours à des méthodes autoritaires et c'est par la guerre qu'ils ont changé ou s'efforcent de changer la carte de la région. Ils s'inspirent d'une idéologie nationaliste réactionnaire prônant une purification ethnique qu'ils ont tous pratiquée, à différents degrés et à des échéances différentes. Pour reprendre les mots prononcé le 6 septembre à Rome par Selim Beslagic, maire de Tuzla, « ce n'est pas un affrontement entre les peuples, mais entre les oligarchies nationales » (malheureusement, cette définition pertinente n'a pas empêché Beslagic de prôner l'intervention militaire de ¡'OTAN). Cela vaut aussi pour le régime, le gouvernement et l'armée bosniaques qui sont désormais entraînés dans la même dynamique. Les partisans courageux d'une solution multiethnique — solution qui en principe reste la seule valable de notre point de vue communiste et internationaliste — ne représentent plus qu'une petite minorité, qui mérite notre solidarité et notre soutien, mais ne peut guère influencer l'orientation et l'action du gouvernement et de son armée. DEUXIEMEMENT, IL FAUT que la guerre s'achève, que toutes les opérations militaires soient immédiatement arrêtées. C'est la condition sine qua non pour que la dynamique perverse de délire nationaliste et raciste, de destructions et de massacres soit renversée, qu'une société civile réapparaisse, fût-ce sous les formes les plus élémentaires, et qu'on puisse esquisser des solutions politiques respectant les intérêts et les aspirations des peuples concernés. A ceux qui douteraient du bien-fondé d'une telle attitude, nous suggerons une simple réflexion. Il y a environ six mois la trêve, certes précaire, qui avait été établie, a été rompue. Résultat : le conflit a rébondi en provoquant, à Sarajevo, dans d'autres régions bosniaques, dans la Krajina et ailleurs, de nouvelles tueries, de nouvelles purifications ethniques et des exodes de populations, dans leur majorité des paysans pauvres, à une échelle encore plus massive qu'auparavant (plus de 350 000 réfugiés selon la Croix Rouge internationale). Aucune peuple, aucune nationalité, aucune ethnie en aura bénéficié : tous ont payé une nouvelle fois le prix tragique EST-CE QUE LES BOSNIAQUES ont raison de se féliciter maintenant du changement du rapport de forces et des échecs essuyés par les Serbes bosniaque ? D'un point de vue nationaliste, dans une perspective myope, peut-être. Toujours est-il que la situation reste éminemment instable et la paix n'est pas du tout assurée. L'espoir insensé de rescousse et de vengeance s'est sans doute transféré, mais il subsiste, nourri par la haine. Qui plus est, dans le contexte nouveau qui s'est dessiné, le sort de l'ancienne Yougoslavie, et de la Bosnie en premier lieu, sera déterminé beaucoup plus par les intérêts et les exigences des grandes puissances impérialistes que par la volonté des peuples

Des communistes et des internationalistes ne sauraient accepter sous aucun prétexte une telle perspective. C'est pourquoi, face à une entreprise impérialiste caractérisée, il est impossible de louvoyer ou de se taire. Il faut dire halte aux bombardements, halte à l'intervention militaire

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