Quand la bourgeoisie grecque décida de lier son sort à celui de Miloçevic, elle ne pouvait pas imaginer qu'elle était en train de jouer aux apprentis sorciers, elle commence à en payer le prix.
Par Georges Mitralias Athènes, septembre 1995 BIEN QUE N'ÉTANT PAS UN PAYS BELLIGÉRANT, la Grèce a été dès le début dans la crise yougoslave, d'abord en soutenant sans condition le régime de Belgrade et ses représentants en Bosnie-Herzégovine, et ensuite en refusant de reconnaître l'existence de la République de Macédoine à laquelle elle a même imposé un blocus économique. Les conséquences ont été multiples et très graves. Balayé par une vague d'hystérie nationaliste, le pays a vu son paysage politique se transformer de fond en comble. Sous l'influence combinée du conflit yougoslave et de l'affaire macédonienne, la classe politique grecque a dérivé, toutes tendances confondues, vers le chauvinisme le plus extrême, ce qui a aboliti à l'émergence d'une nouvelle carte politique. Alors au gouvernement, le parti de la droite classique « Nouvelle démocratie » a souffert d'une scission importante à l'initiative du ministre des affaires étrangères A Samaras. Cette scission a conduit non seulement à la création du parti du « Printemps politique », mais aussi à la chute du gouvernement de droite en 1993 et au retour du PASOK (social-démocrate) au pouvoir. Mais il y a plus. A l'intérieur du PASOK et de tous les autres partis, y compris de la gauche traditionnelle, ont émergé des tendances nationalistes et même bellicistes se caractérisant par leurs références soit à « l'orthodoxie menacée par le papisme et l'impérialisme », soit à une « Grèce qui aurait des frontières communes avec la Serbie » (ce qui impliquerait la disparition par la force de la République de Macédoine). En réalité, la dérive chauvine a conduit très vite à l'émergence d'une nouvelle ligne de démarcation au sein de la classe politique grecque. La polarisation traditionnelle droite-gauche perdait progressivement du terrain en faveur de la polarisation entre les chauvins isolationnistes qui prônaient une politique musclée (envers l'Albanie et la Macédoine) et les nationalistes modérés qui tempéraient leurs
Grèce
ardeurs expansionnistes par leur souci de maintenir leurs références à l'Europe unie. Mais ce qui a été encore plus grave est que ces changements profonds au sommet ont été accompagnés par un véritable bouleversement à la base de la société grecque. Au nom des affinités électives des Grecs et des Serbes (même culte de l'État ethniquement « pur », même paranoïa du peuple historiquement assiégé, même croyance indéfectible à la mission messianique de « peuple élu »), et surtout au nom de la lutte contre la « conspiration internationale anti-grecque et anti-orthodoxe », des millions de Grecs sont descendus dans les rues manifestant contre « l'encerclement du pays » par la République de Macédoine, l'Albanie, la Turquie, le Papisme, l'Amérique, l'Occident, l'Arc islamique et en faveur de la création d'un « axe orthodoxe » constitué par les Grecs, les Serbes et les Russes. Encouragé par des démagogues, les médias, l'écrasante majorité des intellectuels et surtout par les gouvernements tant de la Nouvelle démocratie que du PASOK, ce véritable mouvement populaire est même passé aux actes. Les ratissages systématiques et ouvertement racistes contre les immigrés clandestins Albanais, les actions terroristes à l'intérieur de l'Albanie (par exemple attaques meurtrières des commandos fascistes manipulés par les services secrets grecs qui se battent en Bosnie aux côtés des soldats du général Mladic (1) sont devenus monnaie courante et ont été « légitimés » pendant une période par les autorités et par l'opinion publique. Ce n'est donc pas un hasard si des sondages successifs ont confirmé ce que tout le monde soupçonnait, c'est-à-dire que la société grecque était majoritairement (plus de 80 %)
1) Le lendemain de la chute de Srebrenica, plusieurs grands quotidiens d'Athènes ont pavoisé rapportant que « le drapeau grec flotte sur Srebrenica ». En réalité les volontaires grecs du général Mladic ne se sont pas contentés de cet acte hautement symbolique. Comme a déclaré l'un d'eux à la plus grande chaîne de télévision du pays, « quand l'artillerie s'est arrêtée nous y sommes entrés pour entreprendre le travail de nettoyage »
raciste, chauvine et xénophobe. Du premier ministre (Papandreou) aux grands quotidiens, et des syndicats ouvriers à l'Eglise Orthodoxe, tous professaient sans vergogne leur foi en l'Etat « ethniquement pur et homogène », ce qui les conduisait, tout naturellement, à appuyer totalement le nettoyage ethnique en Bosnie. Cependant, le temps passant, cette orientation de la bourgeoisie grecque aux très forts accents isolationnistes, anti-occidentaux et surtout nationalistes et « va-t-en guerre » a la contestent. conduit à des impasses grandissantes et à des désastres diplomatiques. Passant progressivement à la contre-offensive, le grand capital grec qui est intéressé à étendre son champ d'action dans les pays voisins (Bulgarie, Macédoine, Albanie), a commencé à dénoncer comme suicidaire la politique suivie par la majorité de sa classe politique. Faisant le bilan de l'option « visionnaire » qui avait promis non pas la pénétration économique « normale » du capital grec, mais le véritable pillage des voisins soumis aux diktats d'Athènes , les « modérés » de toute affiliation politique ont pris peu à peu pris le dessus. C'EST AINSI QU'AU NOM du réalisme nouvellement redécouvert, les promoteurs de la « Grande Grèce » qui ferait sa loi aux Balkans, se sont calmés et ont fait de nouveau volte face. Profitant de la désorientation de l'opinion publique et de la passivité de la gauche traditionnelle, ces éternels « pragmatistes » ont tiré les leçons de leur aventurisme précédent et avec la même facilité ils ont opté pour la normalisation de leurs rapports avec l'Albanie et la Macédoine. Et finalement, même du bout des lèvres et sans avouer sa volte face, le gouvernement Papandreou a quand même signé (le 13 Septembre à New York) l'accord en vertu duquel il reconnaît enfin l'existence de la République de Pourtant, il serait bien naïf de considérer la phase d'explosion du chauvinisme grec comme une simple parenthèse définitivement close. En réalité, cette dangereuse aventure laisse la société grecque avec des plaies ouvertes qui ne vont pas se cicatriser de sitôt. Les grands partis politiques (PASOK et Nouvelle démocratie) qui ont retardé leur déclin irrémédiable en jouant à fond la carte nationaliste, en sortent finalement tellement affaiblis et discrédités que nul n'exclut plus leur prochaine désagrégation. Leur crise met à l'ordre du jour leur lâchage par les courants dominants de la bourgeoisie qui préparent déjà la relève. QUANT À LA GAUCHE (PC stalinien et Coalition de gauche), son bilan est presque aussi catastrophique. Bien qu'ayant refusé de cautionner les ratissages anti-immigrés et le délire antimacédonien et anti-albanais, elle a brillé par son incapacité à défendre ce qui aurait pu constituer sa force principale : la solidarité entre les travailleurs et l'internationalisme le plus élémentaire. Incapable de s'orienter dans le monde qui a suivi la fin du socialisme « réellement existant », elle a cru découvrir en Milocevic et plus récemment en Karadgic et Mladic « Les derniers combattants anti-impérialistes en Europe ». Ne dédaignant pas les alliances ponctuelles avec l'Eglise rétrograde et même avec des courants extrémistes du néo-nationalisme grec, la gauche bien-pensante et surtout le PC se sont distingués par la caution « anti-impérialiste » qu'ils ont offerte à la politique chauvine des autorités. En glorifiant la « lutte héroïque de nos frères Serbes contre le Pape, les Américains et les Allemands revanchards », en restant insensible et muette devant les souffrances des victimes de ses « héros » serbes et en baptisant « agent de l'impérialisme »
GRECE * tous ceux qui par hasard étaient considérés « ennemis jurés de la Grèce » (Bosniaques, les Albanais et les Macédoniens ainsi que les rares « cosmopolites » Grecs qui osaient exprimer leur dégoût devant les exploits macabres de Karadjic et Mladic), la gauche grecque a raté son test le plus décisif et a Maintenant, bien que le pire soit déjà derrière nous, l'aventure nationaliste, raciste et xénophobe de ces dernières années laisse la société grecque profondément transformée. Ayant subi un véritable lavage de cerveau et ayant été totalement abandonnée par la gauche et les syndicats aux mains de la racaille pogromiste et néo-orthodoxe, la société grecque a perdu la boussole et a pris des vessies pour des lanternes. Sa juste colère pour sa paupérisation croissante a ainsi été canalisée contre des boucs émissaires (« les étrangers qui prennent notre pain », etc.). Découvrant l'impérialisme et l'ennemi de classe là où il n'y avait que des pauvres Etats voisins cherchant une place au soleil, les Grecs se sont battus contre des fantômes. Alors, ils ont chassé l'Autre, tous ceux qui étaient différents ou encore plus pauvres qu'eux-mêmes. Le réveil de ce cauchemar collectif réservera quand même quelques surprises très douloureuses. Bien qu'apparemment presque intacte, la carte politique du pays est en réalité profondément déplacée vers la droite. Inexistants avant le début de la crise yougoslave, des noyaux fascisants, professant ouvertement l'épuration des minorités de toute espèce, existent aujourd hui même au sein des groupes parlementaires de deux grands partis. Quant à la « fine fleur » de l'intelligentsia du pays qui auparavant penchait clairement vers la gauche, elle découvre maintenant les « valeurs » éternelles de l'orthodoxie et cultive le culte de la « Grèce immortelle » quand elle ne s'exhibe pas aux côtés du général Mladic à Pale ou à Banja Luca. LA CONCLUSION ne peut être que provisoire. Etant donné que l'éclatement de la Yougoslavie a marqué profondément la vie politique et la société grecques, on peut s'attendre à ce que la crise (et encore plus la défaite) des frères Serbes ne passe pas inaperçue à Athènes. Malgré les récents efforts des directions de deux grands partis grecs pour se détacher un peu de Belgrade et de Pale et rééquilibrer leur politique balkanique, il n'y pas l'ombre d'un doute que la classe politique grecque payera elle aussi la note du naufrage de la « Grande Serbie ». Ayant choisi de jouer aux apprentis sorciers, la bourgeoisie grecque se débat maintenant dans ses propres contradictions et paye déjà le prix de son aventurisme. Alors, au moment même où elle tend désespérément à faire oublier ses errements expansionnistes et commence à normaliser ses rapports avec ses voisins du Nord, elle découvre avec stupéfaction qu'il est autrement difficile de « normaliser » ses propres créatures, c'est-à-dire les « monstres » racistes et fascistes qu'elle a enfantés : moins de 24 heures après la signature très officielle de l'accord avec la République de Macédoine, le conseil communal de Florina décidait en session plénière d'extirper la honte que constituait pour sa ville la présence du siège du parti « Arc en ciel » de la minorité slavo-macédonienne. Une heure plus tard, il n'en restait plus rien. L'incendie avait tout effacé.