est désormais irréversible.
Par Poul FUNDER LARSEN Moscou, août 1995 LA SUPERSTRUCTURE POLITIQUE qui est à l'origine de ce « succès » gouvernemental est le quasi-officiel « Parti des patrons », « Notre Maison la Russie », formé par le Premier ministre Viktor Tchernomyrdine. Lors des élections législatives prévues le 17 décembre ce parti défendra les couleurs du gouvernement pro-capitaliste, avec l'ultime perspective de maintenir le tandem Eltsine-Tchernomyrdine au pouvoir, y compris après les élections présidentielles de mois de juin 1996. L'absence d'une opposition forte et crédible au « Parti au pouvoir » donne une chance de succès à un tel pari, mais le résultat final est loin d'être certain, puisque non seulement la propagande gouvernementale n'est pas en mesure d'amortir les conséquences de cinq ans de ravaudage provoqué par la « réforme » économique pro-capitaliste (pour ne citer que quelques exemples : la chute de la production de 50 %, destruction de l'industrie, taux de chômage estimé à 13 %, développement de la criminalité, etc.), ni de stopper les guerres à la frontière de l'« empire » en Tchétchénie et au Tadjikistan. Depuis la libéralisation des prix en janvier 1992 qui a conduit à l'hyper-inflation, la priorité principale du gouvernement a été l'adoption de la « stabilisation financière » du type FMI. Dès lors, l'avènement de cette politique a été
Russie
, celle du « consensus national » et de la « stabilité ». Le proclamé régulièrement au moins deux fois par an, néanmoins sans aucun résultat concret. La dernière tentative de réduction de l'inflation au-dessous de 2 % par mois par le biais d'une restriction budgétaire a échoué d'une manière surprenante, les prophètes officiels ont fini par admettre finalement que l'inflation en décembre sera de 7 à 8 %, exactement comme en été 1992, c'est-à-dire trois ans et demi avant l'application de la douzaine de « plans de stabilisation ». Par ailleurs, les dépenses gouvernementales ont été fortement réduites (avec des conséquences désastreuses sur l'éducation, la santé, la culture, la science, etc.). Les vastes monopoles commerciaux formés au cours du processus de privatisation de la propriété nationalisée opèrent, dans une large mesure, dans des marchés fictifs, et utilisent leurs positions privilégiées pour accumuler des superprofits. L'exemple le plus frappant est le géant Gazprom, le plus grand producteur de gaz naturel et probablement en terme de revenus la plus grande compagnie au niveau mondial. Cette dernière ne se contente pas d'éviter de payer les impôts mais procède également à une augmentation des prix à la consommation dépassant de loin le développement général des coûts et des prix à la demande. Incidemment, Gazprom est le fief personnel de Tchernomyrdine.
Loin de faciliter la prospérité générale et la décentralisation, ce qui fut l'argument clé des libéraux dans la conjoncture des années 1982-1992, la privatisation a ouvert la voie à une gigantesque centralisation d'énormes fortunes entre les mains d'une minorité. Avec comme conséquence politique l'apparition de nouvelles alliances parmi des groupes au sein de l'appareil de l'Etat qui reflètent les intérêts des différents monopoles, alors que la criminalité économique, y compris la pratique de l'assassinat, ne cesse de croître dans tous les sphères de l'économie LE « NEW DEAL » DE TCHERNOMYRDINE Le gouvernement de Tchernomyrdine est devenu le symbole de ce « New deal » réalisé au détriment de l'écrasante majorité de la population. Après l'exclusion des monétaristes les plus haïs (Yegor Gaidar et Boris Fyodorov) au lendemain de la défaite des libéraux aux élections de la Douma en 1993, Tchernomyrdine a réussi à forger une large alliance entre le secteur de l'industrie russe, plus dépendant des investissements et des débouchés occidentaux (par exemple l'industrie du pétrole, du gaz et de la métallurgie), et ceux qui ont constitué l'essentiel du capital russe « avec orientation nationale » (les secteurs bancaires, des franges du secteur de la défense et de l'agro-industrie). Le gouvernement est devenu l'institution centrale des négociations entre les lobbies et les appareils luttant pour le pouvoir et l'influence. Dans ce processus la présidence de Eltsine a été inévitablement marginalisée en cédant en pratique la position prédominante à Tchernomyrdine. La base matérielle de la convergence d'intérêt est la privatisation des entreprises qui a transformé « le directeur rouge » (en qui l'opposition dure du début des années 90 avait assez confiance), en manager de la propriété dans un cadre marchand, sinon entièrement capitaliste. L'expression commerciale de cela est la position de plus en plus dominante de nouvelles banques russes, c'est-à-dire les banques commerciales organisées dans la période 1988-1991. Ce tournant est apparu très clairement lorsqu'au début de l'année 1995 un consortium de banques « a offert » de venir au secours du gouvernement qui avait de sérieux problèmes de trésorerie en échange d'une participation substantielle dans des grandes entreprises de l'Etat qui doivent être mises aux enchères dans la période 1995-1996. Finalement cette proposition concrète ne s'est pas réalisée, néanmoins elle a révélé l'assurance croissante de la bourgeoisie russe en formation. Certes, le futur de cette nouvelle classe dépend de la lutte politique dans la société dans son ensemble et notamment de la lutte pour le contrôle de l'appareil de l'État. La fortune de « ces nouveaux Russes » a été créée uniquement par le pillage de la propriété et du patrimoine d'État. Leur avenir est lié à celui de l'appareil de l'État au sein duquel ils ont vécu comme des parasites. La réforme économique à la Tchernomyrdine a été une bénédiction pour ces couches tout en détruisant de larges secteurs de l'industrie russe qui produisent pour le marché intérieur. Une partie considérable de l'industrie légère est en stagnation et même après cinq années de déclin constant, la production de ce secteur devrait diminuer encore de 35 % en 1995. Toutefois, malgré les coûts sociaux de la « réforme », et la concurrence entre les lobbies sectoriels au sommet, le gouvernement de Tchernomyrdine a réussi à main-
RUSSIE * tenir cette fragile alliance sur la base du dénominateur commun minimum, à savoir, la poursuite de la privatisation, les subventions aux lobbies les plus forts et la liberté d'action pour le monopole. Voilà la formule qui réunit dans le même gouvernement le libéral dur Chubais et le « kolkhozien rouge » Zaveryukha. Le succès de cette approche, qui illustre en même temps les « principes » de l'opposition, est confirmé par le fait qu'au mois de juin le gouvernement a facilement évité un vote-sanction en assurant une nouvelle tranche de crédit au complexe agro-industriel. C'est ainsi que la majorité de la fraction parlementaire du parti agraire s'est rangée du côté du gouvernement. LA FACE VIOLENTE DU CAPITALISME RUSSE La poussé pro-capitaliste des dernières années a provoqué une vague sans précédent de crimes qui, à plusieurs occasions a secoué la société russe et contribué à faire tomber d'une façon spectaculaire la popularité de Eltsine et de son gouvernement. En 1994, il y a eu plus de 500 assassinats d'hommes d'affaires et de figures publiques, commis par des tueurs à gage. Parmi les victimes figurent trois membres du parlement, Vlad Listyev, le principal journaliste russe et d'innombrables managers de banques et de sociétés importantes. Ce nombre indique dans quelle mesure la privatisation formelle — qui est en réalité un pillage de la propriété de l'État — en l'absence d'une infrastructure marchande et d'un cadre légal susceptibles d'assurer une forme au moins primaire de compétition économique, a conduit à la pure barbarie. Dès lors, la seule forme prise par la « compétition » devient l'élimination physique des concurrents, dans un milieu monopolistique dominé par des clans maffieux, bénéficiant de ramifications dans l'appareil d'Etat. L'allocation massive de ressources au ministère de l'Intérieur et les sept remaniements au sein des services secrets en moins de 4 ans, n'ont donné aucun résultat réel, du fait que ces organismes sont eux même infiltrés par les structures criminelles et la corruption. C'est pourquoi, pour être efficace toute lutte systématique contre le crime organisé devrait être une lutte contre l'appareil d'Etat existant qui a commis lui-même des crimes atroces. La guerre en Tchétchénie en est un exemple. Jusqu'ici des dizaines de milliers de citoyens russes ont été tués par l'armée de leur propre pays et une région toute entière a été détruite par une aventure militaire qui aura des répercussions sérieuses dans les années à venir. Cette guerre non déclarée a été lancée et conduite par Eltsine et par « les ministères du pouvoir » (ministère de la Défense, ministère de l'Intérieur et services secrets) sans la moindre décision démocratique ou la possibilité d'un veto parlementaire. Les divisions au niveau gouvernemental dont on a beaucoup parlé entre des faucons (le ministre de la Défense Gratchov) et la colombe Tchernomyrdine se réduisent en réalité à une discussion sur la question de savoir si, après une destruction systématique de la Tchétchénie, on devrait rechercher un accord négocié dans l'esprit de « diviser pour régner » ou si l'on devrait continuer la guerre pour les années à venir. C'est finalement la première option qui a pris le dessus compte tenu des contraintes économiques, et surtout du désastre de Budyonovsk qui a révélé au grand jour l'incompétence de la police et des militaires russes.
* RUSSIE Toutefois, il reste à voir s'il est possible de trouver une solution politique durable. Si on tient compte des attitudes adoptées jusqu'ici par Moscou dans ce conflit, il semble probable qu'on exigera une capitulation de fait les Tchétchènes ou on insistera sur une partition à la suite de laquelle la partie nord de la Tchétchénie serait intégrée dans la Russie en ne laissant aux Tchétchènes qu'un espèce de Bantoustan. Le processus de purification ethnique des chetchenes dans la région russe de Stavropol, à la frontière tchétchène, semble aujourd'hui, plutôt, favoriser cette dernière hypothèse. DEUX ÉLECTIONS Ce développement représente un mauvais présage pour les élections à la Douma de décembre 1995 et les élections présidentielles de juin 1996. La constitution de Eltsine adoptée lors des élections d'octobre 1993 a transformé le parlement (Douma et Chambre haute) et le Conseil fédéral en clubs de discussions. Le grand nombre de partis et d'alliances qui se préparent à se présenter au parlement rend le résultat final peu prévisible. Le parti de Tchernomyrdine « Notre Maison la Russie » qui se confond complètement avec l'administration de l'État, bénéticiant de ressources illimitées et d'un grand accès aux médias, devrait assurer un score convenable au « Parti au pouvoir ». Incontestablement, les élections à la Douma donneront le ton des élections présidentielles de juin 1996. En dépit du poids politique croissant de Tchernomyrdine et des tendances sociales qui font de cet ancien directeur d'entreprise et homme d'affaires un candidat mieux placé que l'ancien bureaucrate Eltsine (les sondages lui donne 7 à 8 % de popularité) celui-ci est décidé à tenter sa chance pour être réélu. Le systeme électoral a deux tours rend également le résultat final peu prévisible. Seul un éparpillement du vote au premier tour entre les différents candidats, pourrait conduire à un face à face entre Eltsine et le leader de l'extrême droite Vladimir Zhirinovsky où le premier serait avantagé. Quelque soit le cas de figure, le plus grand avantage de Eltsine réside dans la faiblesse de l'opposition tous courants confondus. L'OPPOSITION À LA RECHERCHE D'UNE IDENTITÉ Les courants libéraux sont en crise. Lors des élections de décembre 1993, ces courants ont réussi à obtenir 25 % des votes, néanmoins ces votes sont aujourd'hui éparpillés entre de faibles partis qui n'auront aucune emprise sur les prochaines élections. Le vieil establishment libéral, est aujourd'hui plus préoccupé par la prédominance des éléments compradores dans l'émergence d'un « capital national » et le déplacement consécutif des politiques russes vers un consensus étatiste, que par la question du rétablissement du marché. Notons par ailleurs, que ce même vieil establishment a été choqué par les atrocités de la politique de Eltsine en Tchétchénie. Ce qui reste de l'opposition « dure », à savoir communiste et forces chauvinistes « patriotiques » a subi un changement générationnel. Les leaders pré-décembre 1994 comme Rutskoi ont été mis à l'écart. Le parti et les leaders susceptibles de percer lors des élections de décembre 1995 et juin 1996 sont plus modérés. Ils sont pro-capitalistes tout en acceptant le consensus qui a suivi octobre 1993. Du côté nationaliste, la force principale (à part l'imprévisible Zhirinovsky) sera sans doute représentée par le Général Aleksander Lebed et son bloc de patriotes modérés qui sont pour une réforme capitaliste. Ce que sera exactement le profil de cette coalition de nombreux groupes reste à voir. Mais un score important pour Lebed, qui a déclaré que Pinochet est un de ses idoles politiques, serait un mauvais présage pour le futur de la démocratie en Russie. Le Parti communiste de Gennady Zyuganov a la possibilité de revenir à la nouvelle Douma en tant que groupe de majorité relative mais son leader qui est un mélange de bureaucrate vieux style et de conférencier nationaliste, n'a, de toute façon, aucune chance de gagner les élections présidentielles. Le programme qu'avanceront les communistes et leurs cousins du parti agraire, demeure un mystère. Zyuganov, toujours fort en matière de rhétorique nationaliste, a toujours évité de préciser par quelle politique concrète on devrait renverser cinq années de Eltsinisme. On a l'impression qu une victoire du part communiste comporterait tres peu de changements dans les orientations économiques générales mais fort probablement une accentuation de la conception « Russie d'abord » en politique étrangère. Dans cette situation le choix pour les militants de gauche n'est pas facile. Certains d'entre eux ont essayé de travailler dans les syndicats mais il est improbable qu'un bloc bien défini du mouvement ouvrier puisse y surgir. D'autres travaillent dans le parti communiste en s'efforçant d'y construire une opposition internationaliste et socialiste ou, tout au moins, d'obtenir une place pour des candidats socialistes indépenL'OPTION NAZARBAYEV La situation politique générale demeure instable. Plusieurs observateurs dans les médias russes ont prédit que les tensions sociales et économiques allaient se renforcer créant ainsi un climat imprévisible pour la campagne électorale. En effet, sans la perspective d'une véritable stabilisation et avec la baisse des salaires réels un tel pronostic reste envisageable, même si les travailleurs sont largement passifs et les luttes incapables de générer une claire opposition dynamique. Si un tel processus devait se développer et les élections de décembre aboutir à un résultat en contradiction avec les intérêts du « parti au pouvoir » Eltsine aurait encore l'option Nazarbayev : à savoir organiser un référendum pour éviter de telles élections, comme ce fut le cas au Kazakhstan avec Nazarbayev ou en Uzbekistan avec le Président Karimov. Il n'est pas difficile de trouver des partisans de cette solution parmi les politiciens pro-Eltsine ou parmi la nouvelle élite d'hommes d'affaires. Cependant une telle option ne pourrait guere garantir la stabilité à court et moyen terme Une telle situation pourrait, en revanche, déclencher une crise politique à l'instar de celle de septembre-octobre 1993.