Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CINEMA

Un regard radicalement solidaire

· Inprecor n° 395, octobre 1995 · p. 10-11 · 1 517 mots

Femmes

A propos du nouveau film de Ken Loach Tierra y Libertad, sortie nationale en France le 4 octobre 1995

Par Miguel Romero Viento Sur, Madrid, 21 juin 1995 JE NE CROIS PAS QUE QUICONQUE PARMI les gens de gauche puisse rester indifférent à ce film. Je dois avouer que je le détendrais becs et ongles même si ce n'était qu'un film de propagande, mauvais par définition. Je lui saurais gré par dessus tout de vouloir sauver de l'oubli, en ces temps obscurs, ces gens qui ont lutté pour la révolution avec lucidité et générosité, et m'ont enseigné certaines choses parmi les plus importantes que j'ai apprises dans ma vie. Mais si Tierra y Libertad n'avait que cette qualité, Loach (qui abhorre le « cinéma de propagande ») aurait échoué et ne mériterait alors guère plus qu'un pieux silence. S'il faut parler de Tierra y Libertad, et s'il mérite la plus passionnée des discussions, c'est parce qu'il s'agit d'un film magnifique, qui ouvre la porte sur une chambre secrète, où se trouvait enfermée au plus grand secret une part douloureuse et nécessaire de l'histoire de la guerre civile espagnole. « C'est l'histoire d'un grand espoir. C'est ce qui m'attirait le plus. C'est l'un de ces rares moments dans l'histoire de l'humanité où on voit les gens prendre le contrôle de leur propre vie. C'était très important pour moi de partager cette sensation d'accomplissement et de comprendre pourquoi cela s'est mal terminé.» Loach travaille toujours avec des moyens très modestes, mais son œuvre est beaucoup plus ambitieuse et complexe que ce qui apparaît à première vue. Il appartient à une souche rare de cinéastes (Rossellini, Nicholas Ray, Víctor Erice, etc.) attachés non pas à raconter mais à révéler la réalité. Nous devons les juger au niveau de leurs ambitions Nous sommes en droit d'exiger d'eux qu'ils recherchent la vérité, tout comme la petite-fille de Dave cherche dans la vieille valise le sens d'une poignée de terre enveloppée dans un mouchoir rouge. TIERRA Y LIBERTAD EST CONSTRUIT comme un demi cercle, un voyage aux antipodes : l'itinéraire politique et moral d'un jeune prolétaire anglais, que la solidarité antifasciste pousse à combattre en Espagne, où il se trouve incorporé, par pur hasard, dans les milices du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM. Dave découvrira la révolu-

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tion d'abord et la contre-révolution ensuite, par son expérience vécue, sans que pèse sur lui la moindre considération idéologique. Quelle révolution vit Dave ? Avant tout, la révolution c'est la solidarité. Cette solidarité commence dans le train qu'il emprunte à la frontière, où les gens l'accueillent sur le champ comme un des leurs, avec une générosité spontanée et inconditionnelle. Elle se poursuit dans les rapports entre hommes et femmes dans la milice. Blanca et Maité sont des personnages d'une force impressionnante qui marqueront subtilement l'évolution politique des événements. Dans les premiers temps, dans la milice, quand les gens « prennent le contrôle de leur propre existence », elles y trouvent toute leur place : elles luttent, elles vivent et elles aiment librement ; elles s'expriment quand elles le veulent, parmi les femmes du peuple, dans l'assemblée qui discute de la collectivisation. Mais quand le processus révolutionnaire commence à refluer, le rôle des femmes change : même si le groupe de miliciens refuse de s'intégrer formellement à l'armée régulière (qui à cette époque, octobre 1936, s'attachait à structurer au plus vite les gouvernements de Largo Caballero et de Tarradellas), la pression pour « institutionnaliser » le camp republicain tinira par intecter la milice et enverra Maïté à la cuisine et Blanca à l'infirmerie ; ce retour aux rôles traditionnels des femmes anticipe sur l'involution générale des événements. ENFIN, LA SOLIDARITÉ S'EXPRIME dans toute son intensité dans l'internationalisme de la milice. La solidarité internationale dans la guerre civile espagnole a toujours été identifiée avec les Brigades internationales — sans aucun doute la force la plus nombreuse —, qui sont intervenues dans la guerre à partir de novembre 1936 et ont été dans leur très grande majorité recrutées et encadrées par les partis communistes. Loach a sauvé de l'oubli ces autres internationalistes, libertaires, trotskystes, mais aussi des militants des partis communistes, comme Dave et Lawrence, et a réussi, par des moyens simples mais extraordinairement efficaces, à transmettre le sentiment fraternel qui les unis-

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sait (la cohabitation des langues, vécue comme la chose la plus naturelle qui soit ; l'amitié entre le communiste anglais Dave et le républicain irlandais Coogan, etc). Mais Loach va au-delà du sens moral et sentimental de la solidarité de la milice : il cherche à en comprendre le contenu politique. C'est là un aspect essentiel du film, mais aussi particulièrement risqué et difficile. Je crois que Loach relève avec succès ce défi en combinant trois éléments. D'abord, la valeur de l'auto-organisation comme principe politique et moral : la milice n'est pas une armée, et ne veut pas l'être ; elle ne pratique pas le salut militaire, ne connaît pas la hiérarchie ; les décisions qui la concernent sont prises par voie de vote. Ce sens de la vie, plus libertaire que « poumiste », s'exprime formellement dans le contre-uniforme de la milice (face au caractère hostile et menaçant des uniformes de l'armée républicaine dans la scène du désarmement). Ensuite, le projet de révolution sociale : la collectivisation, la nécessité de changer la vie immédiatement, d'exprimer dans une nouvelle organisation sociale solidaire la victoire remportée sur les fascistes. ENFIN, LA FRATERNITÉ DÉMOCRATIQUE : dans le groupe de la milice, non seulement on s'habille différemment, mais on pense aussi différemment. Dans l'assemblée

CINEMA * sur la collectivisation, et dans celle qui discute plus tard de l'intégration à l'armée régulière, tout le monde peut s'exprimer et être écouté. Lawrence abandonnera la milice quand il le voudra, et non pas parce qu'on aurait pu penser à l'en expulser pour ses idées différentes de celles de la majorité L'expérience que Dave va vivre à Barcelone s'éloignera de ce projet - radicalement solidaire, et de ce fait même révolutionnaire — jusqu'à la tragédie finale. Mais Dave n'est pas un converti. Loach le laisse vivre. Il s'enrôle d'abord dans les Brigades internationales sans imaguner qu'Il trahit ses anciens amis et amies qu'il a laissés sur le front d'Aragon ; d'où sa sincère perplexite quand, apres la scène d'amour pudique et tendre, il essuie les paroles très dures de Blanca qui le met face au dilemme de choisir sa tranchée dans le conflit dévastateur qui a éclaté dans les rangs républicains. Il prend de plein fouet l'affrontement militaire de la Teletónica (une scène magistrale, pour moi la plus émouvante du film) et confesse alors son désarroi, son incapacité à comprendre ce moment tragique et absurde de la guerre civile. Enfin, il comprend la signification de ce qui se passe en écoutant dans un bar les commentaires sectaires, grossiers et machistes des jeunes soldats donnant la version stalinienne des événements de mai 1937. Le bar est l'image antinomique à la milice : Dave y est seul ; on l'y traite même comme un étranger. C'est un lieu insolidaire et hostile à la milice et à tout ce qu'elle représente. Dave prend le parti de la loyauté envers ses camarades miliciens, envers ce qu'ils sont et ce que cela signifie. ON A ACCUSÉ LE FILM DE MANICHÉISME. Je crois que Loach était conscient de ce risque, par ailleurs inévitable quand il s'agit d'un conflit violent opposant deux conceptions antagoniques. L'accusation me semble injuste : Dave n'est en rien un personnage construit sur des critère manichéens et c'est lui l'axe du film. Mais peut-être Loach aurait-il pu aller plus loin, en donnant à l'Anglais Lawrence un rôle plus important dans l'histoire. Parce que Lawrence est Pionnaire. Les stes qui datend est passembleesur la col- politiquement stalinien, mais ce n'est lectivisation sont les plus élaborées, les plus politiques. Il abandonnera la milice pour s'enrôler dans l'armée régulière par conviction, persuadé qu'il servait ainsi la lutte pour la cause des travailleurs. Il y sera un des responsables de la répression armée contre ses anciens camarades et, à l'opposé de la sûreté avec laquelle il s'exprimait dans l'assemblée sur la collectivisation, il ne saura alors que répéter, et répéter encore, la consigne officielle : « Vos chefs vous trompent. » Ce crime perpétré, Lawrence pourra devenir un héros de la lutte contre Franco, prêt à y risquer sa vie. Si on ignore Lawrence, je crois qu'on ne peut pas comprendre complètement le stalinisme, dont l'accusation la plus dure qu'or puisse lui adresser est d'avoir détruit une formidable géné ration révolutionnaire, en obtenant qu'une partie liquide l'autre, au nom de « la révolution et le socialisme ».Tierra y Libertad nous parle de ceux qui, plongés dans cette horreur, ont combattu pour tout, pour vivre et pour taire la révolution ; et qui ont tout perdu. Sauf une poignée de terre dans un mouchoir rouge, que Loach a eu le talent et le courage de projeter du passé vers l'avenir. Elle n'appartient plus qu'à celui qui la fait sienne. Comme ce pourrait bien être le cas de la petite-fille de Dave et de ses amis *

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