Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CONFERENCE DE PEKIN

La Banque mondiale dénie les droits des femmes

· Inprecor n° 396, novembre 1995 · p. 18-20 · 1 842 mots

Femmes Économie mondiale Chine

DOSSIER

CONFERENCE

En pressant les gouvernements nationaux à

« investir davantage pour les femmes de façon à réduire l'inégalité entre les sexes tout en stimulant le développement économique », la Banque mondiale (BM) s'est érigée en défenseur du droit des femmes. Pas moins de deux rapports de la BM ont été présentés à la Quatrième conférence sur les femmes de

A TRAVERS SON PROGRAMME pour les Femmes dans le développement

(WID) que tous les pays en voie de développement ont fait leur, la BM dicte les règles de base d'une politique des sexes.

Une approche « orientée vers le marché » est prescrite et l'égalité des sexes se voit affectée une valeur monétaire : les projets pour les femmes doivent être conçus avec le souci des « coûts occasionnés » par les droits des femmes et de leur « efficacité économique ». Tout en reconnaissant la possibilité d'un « échec du marché » (et donc la nécessité d'une intervention de l'État), la BM prétend que le marché libre encourage massivement la « prise de confiance des femmes » et pousse à l'égalité des sexes : « il est important que l'Etat prenne le relais là où le marché n'a pas su comprendre tout le bénéfice qu'il y a pour la société à investir pour les femmes... Les investissements pour les femmes sont vitaux pour atteindre l'efficacité économique et la croissance. »

La BM se comporte comme un conservateur de musée. Elle détermine les concepts, les catégories méthodologiques et des bases de données pour l'analyse des questions de rapports entre sexes. La les droits des femmes

Michel Chossudovsky * Ottawa, octobre 1995 « communauté des donateurs » contrôle le cadre institutionnel (au niveau du pays qui est aidé financièrement) y compris les secrétariats pour les femmes ou le ministère des Affaires féminines. Etant donné que la Banque mondiale constitue la principale source de financement, les organisations nationales de femmes associées aux pouvoirs en place, vont souvent reprendre à leur compte les positions de la Banque mondiale sur l'égalité des sexes. L'objectif principale de cette dernière étant de démobiliser le mouvement des femmes tout en confortant les intérêts des bailleurs de fonds internationaux. SOUS LA TUTELLE des institutions financières internationales, la « prise de confiance des femmes » doit se faire à travers les recettes macro-économiques habituelles : dévaluation, austérité budgétaire, contribution des usagers à la santé et à l'éducation, suppression de l'aide de l'État au crédit, libéralisation du commerce, dérégulation du marché des céréales, élimination de la législation sur le salaire minimum et ainsi de suite. En d'autres termes, la contribution du « donateur » aux programmes en faveur des femmes

Pékin. Le premier s'intitulait « Vers l'égalité des sexes : le rôle des politiques publiques » et l'autre « Des sexes : des concepts à l'action ».

On peut lire par ailleurs que « la Banque

[mondiale] doit promouvoir l'égalité des sexes pour des raisons de justice sociale et pour élargir la participation des femmes au développement économique. » (1)

(par le biais des projets financés par le

WID) est conditionnée par le fait que les droits des femmes se « conforment de façon satisfaisante » aux exigences du

Fonds monétaire international (FMI) et de la BM. Par exemple, la mise en place de crédits destinés aux femmes rurales par la

BM requiert invariablement la dérégulation préalable des institutions financières, une augmentation drastique des taux d'intérêts et la disparition des coopératives de crédit rurales. Il en est de même des programmes « anti-pauvreté » Ces derniers sont conditionnés par l'adoption préalable de mesures macro-économiques qui engendrent la pauvreté à une échelle de masse. Les programmes « anti-pauvreté » sont mis en place sous l'égide du

« réseau pour la sécurité sociale » et s'adressent aux groupes prétendument vulnérables : « les femmes sans ressources, les femmes indigènes, les femmes qui sont à la tête d'une famille, les femmes réfugiées ou migrantes et les femmes han-

• Michel Chossudovsky peut être contacté au département d'économie de l'Université d'Ottawa, Ottawa

K1N6N5 ; fax : 1 613 7892051 ; e-mail : [email protected].

1) The gender Issue as Key to Development, Banque mondiale HCO, 95/01 p. 1, Washington.

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dicapées. » Les causes structurelles de la pauvreté et le rôle des réformes macro-économiques sont complètement ignorés. UN AUTRE CHAMP d'intervention de la BM consiste en la mise en place de bourses et de subventions pour aider des filles à payer les frais de scolarité dans le primaire et le secondaire, y compris pour l'achat de livres et de matériel scolaire. L'aide de la BM dans ce domaine est néanmoins conditionnée au licenciement d'enseignants, à une sévère restriction du budget de l'éducation et à une rationalisation de l'enseignement (équipes d'enseignants décalées, classes à plusieurs niveaux, etc.). Le service d'agrément des prêts pour le secteur éducatif de la BM exige d'un ministère de l'Education qu'il licencie des professeurs et qu'il augmente le rapport élèves-professeurs. La mise en place de financements pour le prêt de livres ou pour la gratuité des frais de scolarité sous la houlette de la BM conduit, en général, à un déclin significatif des taux de scolarisation tant des filles que des garçons. L'objectif de la Banque mondiale est de promouvoir des « programmes ciblés », aux coûts parfaitement maîtrisés, tout en prescrivant le désengagement de l'État dans le financement de l'enseignement primaire.

La politique de maîtrise des coûts et visant à faire payer les usagers des services de santé (toujours sous la supervision de la BM) bafoue également le droit des femmes à la santé en matière de reproduction. Les programmes d'ajustement structurel ont conduit à la disparition des programmes de santé maternelle et infantile — les chiffres indiquent d'ailleurs une recrudescence de la mortalité maternelle et infantile. En Afrique subsaharienne, la tendance est à la « déprofessionalisation » des services de santé ce qui, poussé à l'extrême, mène à l'effondrement des services de soins de base. Parfois, les villageois « volontaires de la santé » et les guérisseurs traditionnels ont remplacé les infirmières des services de santé de l'État. Les économies ainsi réalisées par le Trésor peuvent ensuite être affectées au service de la dette extérieure du pays. Selon la Banque mondiale, « les services de santé informels » ne contribuent pas seulement à « maîtriser les coûts », ils seraient bien plus « démocratiques » parce qu'ils impliquent les communautés locales dans le fonctionnement des centres de santé à l'échelle du village. Ironie du sort, la « déprofessionnalisation » des services de santé de base a entraîné la fin de la collecte de données sur la mortalité et la morbidité, ce qui a pour effet de faire baisser les taux de mortalité infantile enregistrés par les gouvernements et les organisations internationales.

Le dispositif des Nations unies adopte tacitement les propositions du programme du FMI et de la BM, y compris en matière d'égalité des sexes. Aucune critique d'ensemble du cadre politique néolibéral n'a été avancée dans le Plate-forme d'action de la Conférence de Pékin. Cette dernière consiste essentiellement en une collection de principes généraux. De même qu'à Copenhague lors de l'édition 1995 du Sommet mondial pour le développement social, beaucoup des éléments les plus controversés des documents officiels (qui concernaient parfois des questions très graves) ont été purement et simplement éliminés. De même que dans les Conférences précédentes, les organisateurs de l'ONU ont maintenu une structure d'« apartheid physique » entre la conférence « officielle » et le forum des Organi-

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sations non-gouvernementales. Les organisations de la société civile, notamment les organisations de femmes du monde entier, ont été maintenues à distance du processus officiel. LES POSITIONS DE LA BM en matière d'égalité des sexes sont largement reprises dans la Plate-forme pour l'action de Pékin. Cette dernière propose la création d'un « environnement favorable qui permette aux femmes de se bâtir et de maintenir des conditions de vie décentes », appelle au réexamen de « la répercussion des programmes d'ajustement structurel sur le développement social par le biais d'estimations traduisant les différences des impacts sur les deux sexes ou de toute autre méthode, de façon à développer des politiques pour réduire leurs effets négatifs et pour développer leur côtés positifs, afin de s'assurer que les femmes ne portent pas une part disproportionnée du poids des coûts de la transition ; on peut envisager des prêts d'ajustement complémentaires couplés à des prêts de développement social plus importants et plus ciblés. » (2) Ce qui précède illustre bien l'activité de bailleur de fonds de la BM. La Plate-forme pour l'action apporte, sans le dire, une légitimité à l'action de la BM, la validité générale de l'ajustement structurel n'étant à aucun moment remise en cause.

De plus, cette Plate-forme pour l'action envisage « la violence contre les

2) Voir le paragraphe 61 de la Plate-forme pour l'action de la Conférence de Pékin.

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femmes » et « l'exclusion des femmes des institutions du pouvoir et des gouvernements » comme les causes principales de l'inégalités qui requièrent à ce titre « une transformation radicale des relations entre les hommes et les femmes » (3). L'angle d'observation des conflits sociaux est complètement déformé : dans l'optique de la BM, le statut social de la femme dépend dans une large mesure des relations entre hommes et femmes (en tant qu'individus) au sein du foyer.

La BM dépeint une société de marché « libre » composée d'individus des deux sexes. Dans ce contexte, les femmes sont identifiées comme appartenant à une catégorie sociale séparée, distincte des hommes (comme si les femmes et les hommes appartenaient à des classes sociales différentes !). En d'autres termes, la confrontation entre hommes et femmes (en tant qu'individus) est considérée comme la source principale de conflit social. La concentration du pouvoir et de la richesse industrielle n'apparaît aucunement dans cette analyse des rapports entre sexes. La modernité et « la prise de confiance des femmes » par le processus de marché seraient les moyens pour atteindre l'égalité des sexes. Le système du commerce et de la finance international n'est jamais remis en cause, le rôle des institutions internationales (dont l'Organisation mondiale du commerce et les institutions de Bretton Woods) ne fournit pas matière à un débat sérieux. Pourtant, ce système économique mondial (basé sur le « travail bon marché » et l'accumulation individuelle de la richesse) constitue en dernière analyse un des principaux obstacles à la réalisation de l'égalité des sexes. Au contraire, l'optique néolibérale en matière de rapports entre sexes (sous l'autorité des « donateurs »)

est largement responsable des divisions au sein des sociétés nationales et de la démoleur rôle au sein de ces rencontres ne se limite-t-il pas à les légitimer ?

faisant ainsi de la rencontre un véritable contre-sommet.

est leur marge de manœuvre ?

représentent-elles réellement?

naises.

bilisation des femmes et des hommes dans leur combat contre le modèle macro-économique dominant.

3) Voir paragraphe 19, Idem.

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