Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAÏTI

La montée des tensions

· Inprecor n° 396, novembre 1995 · p. 21-23 · 2 429 mots

Économie mondiale États-Unis

L'impopularité du programme d'ajustement structurel en préparation et le mécontentement croissant de la population ont provoqué la démission du premier ministre Smarck Michel. Il a été remplacé par Claudette Werleigh, qui détenait jusqu'à présent le portefeuille des affaires étrangères. A la Maison blanche comme au siège de l'ONU, on craint qu'Haïti ne connaisse à nouveau une période agitée.

Et, ici et là, on évoque avec insistance la possibilité de laisser quelques troupes en

Haïti au delà du 7 février 1996, date à laquelle Jean-Bertrand Aristide doit, en principe, quitter le palais présidentiel.

Par Arthur Mahon LE 15 OCTOBRE 1994, dans la liesse générale, le président Aristide revenait à Port-au-Prince à bord d'un avion de l'armée des Etats-Unis. Le premier anniversaire de cette journée mémorable ne s'est pas déroulé comme on avait pu en rêver à Washington. Quelques jours plus tôt, le premier ministre Smarck Michel avait présenté sa démission au président Aristide. Il n'attendait que le départ d'Al Gore et de Boutros Ghali, venus assiter aux festivités du 15 octobre, pour rendre officielle sa démission . Durant son bref séjour en Haïti, le vice-président américain Al Gore s'est surtout préoccupé de faire la leçon à Aristide durant ce qu'il a appelé «un intense tête à tête». PRIVATISATIONS Smarck Michel a présenté sa démission au moment même où le parlement issu des élections de cet été était en train de prendre ses fonctions. La question de la formation d'un nouveau gouvernement se trouvait posée de toute manière. Jusqu'à récemment, il pouvait sembler naturel que Smarck Michel se succède à lui-même. Mais, depuis quelques semaines, le mécontentement social s'était cristallisé autour du débat sur les privatisations de neuf entreprises d'Etat, et il était loin d'être sûr que le parlement vote sa confiance à Smarck Michel. Le premier ministre était en effet monté en première ligne pour défendre la politique de privatisations. Le 28 septembre, lors d'une conférence de presse, il exhorta la population et le nouveau parlement à soutenir un programme d'ajustement structurel d'une durée de trois années. «Le moment de choisir est venu», affirma-t-il, ajoutant que si le parlement ne votait pas les mesures qui lui seraient proposées, alors le pays connaîtrait de grandes difficultés financières dès le mois de novembre et lui-même démissionnerait de ses fonctions.

Haïti

Le 9 octobre, Smarck Michel présenta au gouvernement la lettre d'intention adressée au FMI qu'il s'apprêtait à aller signer à Washington. Certains ministres manifestèrent leur scepticisme, voire leur désaccord. Et on dit que le président Aristide aurait demandé au premier ministre de retarder ce voyage afin de donner plus de temps au débat public sur les privatisations. Quelques heures plus tard, Michel rédigeait sa lettre de démission. Depuis un an, une série de mesures ont été prises allant dans le sens de ce que souhaitait le FMI. Début mars, le FMI avait approuvé un accord de confirmation d'un montant de 31 millions de dollars. Le FMI donnait ainsi son aval au memorandum de février 1995 du gouvernement haïtien qui s'engageait à «faciliter le développement du secteur privé» en «améliorant les infrastructures économiques, en réformant le régime du commerce extérieur, en se dégageant des entreprises publiques et en déréglementant le cadre des affaires», ainsi qu'en liquidant ses retards de paiement de la dette extérieure. Dans le communiqué de presse annonçant l'accord de confirmation de mars, le FMI écrivait que «ces mesures pourraient être la base d'un programme économique à moyen terme», c'est-à-dire un plan d'ajustement structurel, susceptible d'être appuyé par un prêt du FMI et des financements de la Banque mondiale et de la Banque intérimaire de développement. LES DIFFICULTÉS DE CLINTON Le 15 octobre, à Port-au-Prince, le vice-président nord-américain répéta à des journalistes ce que Michel annonçait depuis des semaines : sans privatisations et sans plan d'ajustement structurel, le FMI et la Banque mondiale ne débloqueront pas les prêts sur lesquels le gouvernement comptait pour boucler le budget de l'année fiscale 1995-

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15 octobre 1994 : retour du Président Aristide à Port-au-Prince 1996. Parce que Smarck Michel était devenu le symbole de la mise en place d'un plan d'ajustement structurel, sa démission représente un échec pour l'administration Clinton. Elle arrive après un autre revers : les élections tenues cet été sous l'égide de l'ONU et des Etats-Unis ont été marquées par un fort taux d'abstention, et certains élus ayant des attaches avec le mouvement populaire, ne sont pas du goût de Washington. C'est le cas du chanteur Manno Charlemagne, connu pour ses prises de position anti-impérialistes, qui a été élu maire de Port-au-Prince. En se rendant à Port-au-Prince pour les commémorations du 15 octobre, Al Gore avait un sujet supplémentaire de préoccupation. Le président Aristide doit quitter le palais national le 7 février. Pour que l'élection présidentielle se tienne comme prévu au mois de décembre, on devrait être actuellement en pleins préparatifs. Or tout est au point mort. Cela ne serait pas grave si la Maison blanche n'était pas aux prises avec le parti républicain, qui a choisi de faire d'Haïti un terrain de confrontation. L'administration Clinton a intérêt à ce qu'Haïti n'ait pas de problèmes financiers. Mais elle est prise dans une terrible contradiction. Elle ne peut ni exercer publiquement trop de pressions sur Aristide, ni le laisser s'écarter des engagements pris avant son retour en Haïti. Dans les deux cas, ce serait avouer que la politique menée en Haïti n'a pas le succès escompté, et ce serait donc donner des armes à ses adversaires. Déjà, les porte-parole du parti républicain assurent qu'Aristide fait régner une situation de terreur et menacent de bloquer toute aide destinée à son pays. La situation de l'administration Clinton est d'autant plus délicate que, par ailleurs, elle doit répondre à des accusations en provenance d'Haïti. C'est ainsi qu'au mois de septembre, interviewé par l'hebdomadaire The Nation, le ministre de la justice reprocha aux Etats-Unis d'avoir fait sortir de prison, puis d'Haïti, un homme accusé de plusieurs crimes politiques et lié aux services secrets américains. Autre affaire scandaleuse: relayant les revendications d'organisations de défense des droits de l'homme, une commission du sénat haitien demande maintenant que les

Etats-Unis rendent à Haïti les archives de l'organisation paramilitaire FRAPH, saisies il y a un an par l'armée américaine. Or elles ont été classées top secret. On y trouve sans doute des détails sur les liens qui existaient entre le FRAPH et des agences nord-américaines. CE QUE CRAINT LA MINUHA Pourquoi tant de difficultés à mettre en oeuvre un plan d'ajustement structurel, pourquoi une méfiance grandissante vis-à-vis des Etats-Unis ? C'est que depuis quelques mois on assiste à un aiguisement des contradictions sociales. Un rapport interne à la MINUHA (Mission des Nations unies pour Haiti), dévoilé par la presse haitienne, s'en est récemment inquiété. On y notamment : «L'économie ne s'est pas améliorée suffisamment pour rassurer une population aux abois (...). La population, qui avait montré sa volonté d'attendre que sa situation s'améliore à la suite du retour du président Aristide, proteste maintenant de plus en plus sur sa condition. Les statistiques de la MINUHA indiquent qu'il y a eu une augmentation constante du nombre des manifestations à thème économique au cours des six derniers mois. (...) Les incessantes manifestations de rues, jointes à la victoire massive de la Plate-forme politique Lavalas aux récentes élections parlementaires et locales conduiront à une pression croissante pour bloquer les privatisations, augmenter les salaires et établir un contrôle des Même s'il est un peu exagéré de parler, comme le fait ce document, des «incessantes manifestations de rues», il est néanmoins vrai qu'on assiste depuis quelques semaines à une série de mobilisations à travers le pays. Les revendications portent sur une grande variété de sujets : l'absence de justice, les projets de privatisation, la corruption dans les administrations de l'Etat, les difficultés de la vie quotidienne. Le document de la MINUHA fait l'éloge de la politique de réconciliation menée par le président Aristide, dont il est dit qu'il est «le seul homme politique à avoir une large base nationale» et qu'après son départ «les masses craindront

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d'être trahies en faveur de l'élite». L'auteur du document craint que les tensions sociales ne débouchent sur des affrontements avec la MINUHA. La politique suivie par Aristide depuis un an n'est pas sans conséquence sur la manière dont il est perçu par la population. Un doute commence en effet à s'insinuer : certes le retour du président a mis fin à la répression, et il faut lui être reconnaissant d'avoir quasiment fait disparaître l'armée, mais comment se fait-il qu'à part cela, rien n'ait changé en un an ? DÉMAGOGIE C'est sans doute là une des raisons du fort taux d'abstention lors des élections. Aristide a d'ailleurs subi un échec personnel au mois d'août lorsqu'en tournée dans le plateau central il a exhorté la population à se rendre aux urnes le dimanche suivant : dans cette région le taux d'abstention fut un des plus élevés d'Haïti. Face à cette situation difficile, le président tente de manoeuvrer, use de démagogie et s'efforce de préserver sa popularité. En même temps, poursuit ses tentatives de manipuler et contrôler le mouvement populaire. Il essaime à travers le pays des «projets présidentiels», qui coûtent très cher au trésor public et court-circuitent l'action du gouvernement. Il tente de rejeter tous les problèmes sur ses ministres et de dégager sa responsabilité. Ainsi, confronté aux revendications sur l'absence de justice, il a appelé la population à lui indiquer des personnes plus compétentes que le ministre de la Justice. Le débat sur le plan d'ajustement structurel l'a mis mal à l'aise. Cette discussion a commencé à prendre de l'ampleur à la mi-août lorsque Smarck Michel a annoncé les premières mesures de privatisation. Cela a donné lieu à de nombreuses manifestations, des émissions de radio et de télévision, des colloques et la publication d'une série de documents. Aristide a oscillé dans ses prises de position. Récemment, il était allé jusqu'à promettre la prison à ceux qui oseraient vendre les biens de l'Etat. Mais, quelques semaines plus tôt, il appuyait fermement la politique de privatisation, assimilée dans sa bouche à une «démocratisation». Il sait très bien qu'en fait de démocratisation, les entreprises privatisées aboutiront entre les mains de l'oligarchie (une opération dont des cercles proches du pouvoir espèrent tirer quelque profit). La nomination de certaines personnes connues pour leur incompétence ou leur corruption à la tête d'entreprises d'Etat peut-il être interprété autrement que comme un encouragement à leur privatisation ? Il serait bien hasardeux d'affirmer qu'il existe un réel désaccord entre le président et son ancien premier ministre sur l'objectif à poursuivre. Smarck Michel ne s'est d'ailleurs pas gêné pour dire que le président ne lui a jamais demandé de changer de plitique économique. Et il a rappelé qu'il ne faisait qu'il ne faisait qu'appliquer un plan présenté en août 1994 aux bailleurs de fonds par des membres du cabinet présidentiel. Il aurait pu ajouter que, rédigé par Leslie Delatour, un chantre du libéralisme, ce document allait même au delà de ce que demandaient les institutions de Bretton Woods. Comme l'a expliqué froidement Smarck Michel, lui-même était en charge de la gestion économique, tandis qu'Aristide s'occupait de la gestion politique. Or ce dernier craint des mesures maladroites qui seraient rejetées par la population. Il y a quelque semaines, prenant l'exemple de ce qui s'est passé au Costa-Rica cet été, il affirmait sa volonté d'éviter que des troubles graves n'éclatent.

НАЇТІ * UN NOUVEAU PARLEMENT L'évolution de la situation dans les mois qui viennent est liée à de nombreuses inconnues. Ainsi, on commence à se demander si l'élection présidentielle va réellement se tenir. Le président Aristide semblait avoir abandonné l'idée qu'on lui prêtait de proposer un amendement à la constitution afin de rester au pouvoir au delà du 7 février 1996. Cependant, ces dernières semaines on a vu se multiplier tracts et graffitis «spontanés» demandant que son mandat soit prolongé des trois ans passés en exil. Et lors d'un grand rassemblement populaire organisé à Port-au-Prince après la démission de Smarck Michel, Aristide a dit clairement qu'il n'était pas insensible à cette revendication, clamée par une partie de la foule. La politique que va suivre le nouveau parlement est une autre inconnue de taille. Il est entré en fonction au début du mois d'octobre à l'issue d'un interminable processus électoral. Le premier tour, qui s'était tenu le 25 juin, fut recommencé le 13 août dans le quart des circonscriptions. En ettet, il y eut de nombreuses irrégularités lors du premier tour, dûs à la fois à des problèmes d'organisation (pour lesquels l'ONU et les Etats-Unis portent une lourde responsabilité), à des tentatives d'empêcher le scrutin et à une volonté de frauder de la part de certains candidats. Les formations d'opposition, dont la plupart s'étaient rendues complices de la dictature militaire, et qui en conséquence ont été marginalisées par le vote des électeurs, ont alors sauté sur l'occasion et ont mené tout l'été une guérilla contre le pouvoir Lavalas, accusé de tous les maux. Ils ont reçu l'appui du parti républicain et de certains cercles du parti démocrate. Ils ont appelé au boycott de la suite du processus électoral, ce qui n'a pas empêché leurs partisans qui pouvaient être élus de maintenir leur candidature. Finalement, à l'issue du second tour, tenu le 17 septembre, la Plate-forme politique Lavalas a obtenu les trois-quarts des sièges de députés. Presque tous les sièges de sénateurs qui étaient à renouveler ont également été remportés par des candidats Lavalas. Dans un nombre significatif de circonscriptions, des candidats Lavalas ont mené une réelle campagne électorale, notamment sur les thèmes de l'abolition de l'armée et du refus des privatisations, voire même de la souveraineté nationale. Mais, en général, cela n'a pas été le cas. Coalition hétéroclite dénuée de programme, constituée à la demande d'Aristide, la Plate-forme politique Lavalas était composée de trois formations politiques, deux nées dans la lutte contre la dictature, mais qui ne prennent guère de position claire (l'Organisation politique Lavalas et le Parti Louvri Barye), et un petit parti issu d'un courant populiste des années 50 (le MOP). Un grand nombre de candidats présentés par la coalition n'étaient membres d'aucun parti. Et, parmi les élus, on trouve nombre de notables locaux ou simplement d'arrivistes, tout prêts à se laisser corrompre. n peut cependant penser qu'au contraire de ce qui s es ›assé avec la précédente législature, un certain nombre d députés et de sénateurs se feront les avocats des intérêts populaires et ne plieront pas trop facilement l'échine devant l'une ou l'autre des ambassades étrangères, devant les émis saires de l'oligarchie ou bien ceux du palais présidentiel. Ce serait un grand événement en Haiti!

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