Les rendez-vous manqués de la classe ouvrière devait être le théâtre d'une nouvellé configuration politique, conjuguant dans une même dynamique libération nationale anti-impérialiste et construction d'un pôle socialiste. Agissant au sein de T'ANC et du Parti communiste sud-africain, la gauche ouvrière et populaire espérait que l'élection de l'ANC serait une étape importante dans la réalisation de ces buts. Or presque deux ans après l'élection de Nelson Mandela et de son équipe, la situation se présente sous un autre angle.
Par Pierre Beaudet LES SYNDICATS, QUI CONSTITUENT le secteur central du mouvement ouvrier, semblent désarçonnés, comme l'affirme Enoch Godongwana, dirigeant du puissant syndicat des métallurgistes (NUMSA) : « les patrons disent à l'ANC qu'il faut choisir entre le marché et le peuple. On a l'impression que ( ANC est en train effectivement de choisir, et ce n'est pas le peuple ». Dans un virage marqué par rapport aux discours passés sur la «transformation» de l'économie sud-africaine, l'ANC prêche maintenant les vertus du «marché» et de l'«austérité fiscale». Pendant ce temps, les luttes ouvrières plafonnent. Dans ce contexte, la gauche sud-africaine s'interroge : quel est l'avenir du socialisme en Afrique du Sud?
Dans les années 80, l'Afrique du Sud de l'apartheid semblait fléchir. Grèves à répétition, mouvements semiinsurrectionnels dans les townships, fronde généralisée de la petite bourgeoisie noire et mobilisations ininterrompues du mouvement étudiant, plusieurs indicateurs pointaient dans la même direction : la situation sud-africaine devenait « pré-révolutionnaire ». Pour beaucoup de Sud-Africains, le « nouveau » mouvement ouvrier organisé (1) constituait l'épine dorsale de cette résistance contre l'apartheid, mais aussi, le porteur d'un projet radical. La confédération syndicale FOSATU, lors de son congrès de 1982, plaçait la classe ouvrière au centre de la dynamique politique du pays.(2) Cette potentialité, qui terrifiait l'État et une large frange du patronat, faisait aussi frémir les dirigeants des mouvements nationalistes, principalement l'ANC, où on se méfiait d'un mouvement dont on soupçonnait la puissance et l'indépendance d'esprit. D'une force émiettée et relativement petite au début des années 1970, le mouvement syn-
Afrique du Sud
dical avait en effet réussi à acquérir en quelques années une puissance considérable. Au début des années 80, plusieurs centaines de milliers de travailleurs noirs, notamment dans l'industrie manufacturière et dans les mines, étaient organisés au sein de syndicats militants et ouvertement politisés. En 1984, une grève quasi générale paralysait la grande région métropolitaine de Johannesburg, le cœur industriel du pays. LE BOOM DES ANNÉES 70-80
C'est dans le contexte d'une telle croissance qualitative et quantitative que s'ouvre à la fin des années 1970 un grand débat sur le rôle de ce mouvement ouvrier dans la lutte contre l'apartheid. Plusieurs études et recherches théoriques et politiques furent alors réalisées sur la question, aussi bien au sein même du mouvement syndical que dans les milieux universitaires et ceci, en fonction de plu-
• Pierre Beaudet spécialiste de l'Afrique australe, dirige à Montréal le réseau ALTERNATIVES (ONG agissant dans le domaine du développement), et collabore régulièrement au Monde diplomatique. Il a bien voulu nous communiquer son analyse du processus en cours en Afrique du Sud.
1) A partir des années 70 et notamment de 1973, une nouvelle vague d'organisation syndicale a balayé le pays et s'est traduite dans une multitude de mouvements organisés. C'est ce processus qui a abouti en 1985 à la formation du COSATU. Par contre, le mouvement syndical en Afrique du Sud a une histoire qui remonte aux années 1920-30, pendant lesquelles des organisations se sont mises en place à la suite de luttes très dures. Cette première vague connut son zénith durant la deuxième guerre mondiale. Par la suite, dans les années 50, le mouvement ouvrier s'affaiblit jusqu'à sa quasi désintégration au début des années 60. Le Parti communiste dont l'influence restait déterminante dans certains secteurs syndicaux adopta alors l'option de la lutte armée qui conduisit les militants à pratiquement cesser tout travail syndical.
2) Fondée en 1979, la Federation of South African Trade Unions a été le principal véhicule de la gauche syndicale des années 1970-80. En 1985, la FOSATU de même que d'autres syndicats se dissolvaient pour créer le COSATU.
RADE 1942-1993
Manifestation après l'assassinat de Chris Hani.
dirigeant du SACP en avril 1993. sieurs options politiques. Autour du South African Labour Bulletin, par exemple (cette revue joua à l'époque un grand rôle dans les débats politiques en Afrique du Sud), plusieurs estimaient ainsi que les syndicats devaient constituer une «école de la démocratie » permettant aux travailleurs de « prendre leur place » sur la scène politique et économique. Quel que soit le pouvoir politique en place, le movement ouvrier organisé devait se constituer en « interlocuteur » sérieux face à l'État et au patronat. Eddy Webster (un des principaux animateurs de SALB) proposait au movement syndical sud-africain, à l'instar des situations brésilienne et philippine, de devenir un « movement social », une force capable de déterminer, dans une relation d'égalité avec les organisations politiques, la stratégie révolutionnaire. Les organisations syndicales devaient donc être « plus » que de simples intermédiaires dans la négociation du prix de la force de travail, mais jouer en même temps deux rôles, politique et économique. (3)
Confiant en sa propre croissance et appuyé par ces théorisations, une bonne partie du mouvement syndical affirmait la volonté de jouer un rôle politique de manière autonome, pas nécessairement contre les organisations nationalistes dont l'ANC, mais en toute indépendance, sur la base des « intérêts de la classe ouvrière ». Cette position fut notamment défendue lors du congrès de 1982 de FOSATU durant lequel la centrale syndicale déclarait envisager la mise en place d'un « parti des travailleurs ». (4)
Ces élaborations théoriques qui ont accompagné le développement assez spectaculaire du syndicalisme sud-africain, surtout à partir de la fin des années 70, n'ont toutefois pu déboucher, comme l'a bien démontré Claude Jacquin (5), sur une orientation claire. Les organisations ont en effet oscillé entre plusieurs options. Des positions social-démocrates « radicales » étaient mises en avant par certains secteurs syndicaux, notamment le syndicat du textile, préconisant une
RIS action politique sous forme de « pression », pour influencer les acteurs politiques, y compris l'ANC, mais sans poser la question du pouvoir. Le « socialisme » restait une lointaine utopie et non un programme politique pour lequel lutter. La classe ouvrière devait donc se contenter d'améliorer son sort, réformer les institutions et imposer un nouveau cadre politique, « post apartheid », dans lequel ses « droits » seraient davantage reconnus.
Parallèlement et de manière partiellement convergente, une tendance « conseilliste » ou « autonomiste », proposée entre autres par les syndicats de la métallurgie et de la chimie, fut formulée pour préconiser un movement ouvrier « libre de toute affiliation», exprimant sur le terrain syndical et politique sa pleine autonomie de classe. Cette autonomie devait imposer une transcroissance immédiate de la lutte de « libération nationale » et déboucher sur une lutte contre le capitalisme historiquement constitué en Afrique du Sud autour de l'apartheid, dans l'objectif d'imposer un projet politique non seulement anti-raciste mais carrément socialiste. Mais les conseillistes ne surent pas mener leur logique jusau'au bout et carrément entreprendre la formation d'un parti ouvrier en bonne et due forme (la fameuse résolution du 1982 resta lettre morte).
Une des raisons importantes de cette incapacité à « aller jusqu'au bout » des orientations politiques social-démocrate ou radicale alors mises en avant fut de toute évidence la grande offensive déclenchée par l'ANC et le Parti communiste sud-africain contre ces efforts de constituer un projet politique ouvrier autonome. Essentiellement relayée par la
3) Eddie Webster, «The Rise of Social Movement Unionism: the Two faces of the Black Trade Union Movement in South Africa», in P. Frankel, N, Pines et M. Swilling, State, Resistance and Change in South Africa, Croom Helm Publishers, 1988.
4) La proposition vint du secrétaire général de FOSATU, M. Joe Foster. Le rapport quil soumit au congrès de FOSATU est reproduit en annexe dans le livre de Claude Jacquin, Une gauche syndicale en Afrique du Sud (1978,1993), L'Harmattan, 1994.
5) Claude Jacquin, op. cit.
* AFRIQUE DU SUD South African Congress of Trade Unions (SACTU) (6), la « branche syndicale » de l'alliance ANC-PC, cette offensive fut déclenchée à la fois sur les terrains théorique et pratique. Le PC accusa le nouveau mouvement syndical de tomber dans I'« ouvriérisme », le gauchisme et le réformisme. Pour les communistes, la lutte de libération nationale contre le système de « colonialisme interne » mis en place par l'apartheid devait prendre la priorité. De cette lutte contre l'apartheid et uniquement de cette lutte émergerait une « deuxième phase » du combat autour d'objectifs explicitement socialistes. En attendant, les syndicats n'avaient pas à proposer un programme ouvrier et socialiste autonome, mais à prendre leur place dans la grande alliance contre l'apar-
En réalité, les forces politiques alignées sur l'ANC et le PC à l'intérieur du pays, notamment dans la mouvance du Front démocratique uni (le « United Democratic Front », une coalition de groupes communautaires et de quelques syndicats), imposèrent à plusieurs reprises aux syndicats de suivre leurs mots d'ordre, par exemple dans l'organisation de grèves générales à caractère politique. Devant cette offensive concertée, les organisations ouvrières, y compris la gauche, ont dû reculer. En 1985, la constitution de COSATU, qui avait été le résultat d'âpres négociations entre la gauche syndicale de la FOSATU et des forces alignées sur 'ANC et le PC, se faisait sous le signe du ralliement au› thèses et orientations nationalistes (symbolisé par l'acceptation par le COSATU de la Charte de la liberté, le programme emblématique de l'ANC).
A la fin des années 80, le tournant s'accentua alors que plusieurs militants syndicaux de premier plan, y compris certaines têtes d'affiche de la gauche autonome, annoncèrent leur adhésion au Parti communiste. Lors de la dernière phase de la transition, le processus s'accéléra lorsque des dirigeants syndicaux devinrent membres du Parlement en tant que porte-parole de l'ANC. Quelques mois plus tard alors le gouvernement de l'ANC était mis en place, Alec Erwin, ex-dirigeant du syndicat de la métallurgie et ex-intellectuel organique de la gauche syndicale, devenait ministre adjoint des Finances. Parallèlement, Jay Naidoo, ex-secrétaire général de COSATU, prenait la responsabilité du programme de reconstruction et de développement, lequel avait été, sous l'impulsion syndicale, le cœur du programme électoral de l'ANC.
Tout au cours de la période, la centrale COSATU a appuyé sans hésiter cette évolution. Dans le contexte de débats post-électoraux sur la politique économique largement conservatrice élaborée par le gouvernement, les syndicats sont restés largement en marge. Même lorsqu'il fut question de formuler un nouveau cadre juridique concernant les relations industrielles, les syndicats ont fini par accepter ce qu'il n'y a pas si longtemps était inacceptable, notamment toute une série de restrictions concernant le droit de grève et une « juridisation » prononcée de l'ensemble du processus de négociation. Pendant ce temps, les grèves déclenchées en 1994 par les métallos et les travailleurs de l'alimentation, entre autres, se sont terminées en queue de poisson. Refoulés par l'inertie de la direction syndicale, des mouvements spontanés et sans lendemain ont traversé plusieurs secteurs (le transport, les services éducation). Face à l'évolution d'une politique macro éco nomique qui s'aligne sur le FMI et le GATT, les syndicats se sont contentés de protestations de principe.
Avec ces changements, un cycle semble terminé. L'hypothèse d'un mouvement ouvrier se constituant comme protagoniste principal et autonome de la lutte pour la transformation sociale et politique semble remis à plus tard. La classe ouvrière sud-africaine qui devait, selon certaines théorisations, constituer, avec les travailleurs du Brésil, de Corée, des Philippines, l'avant-garde d'un nouveau mouvement ouvrier international, semble rentrer dans le rang, du moins temporairement. UNE HISTOIRE EN DENTS DE SCIE
Certes, les raisons qui expliquent cette évolution récente sont multiples et complexes. Autant on ne peut expliquer cette incapacité d'« aller jusqu'au bout » par la « trahison des chefs », autant une explication strictement structuraliste (la classe ouvrière sud-africaine n'aurait pas été encore « dépaysannisée ») est insuffisante. Une relecture de histoire des luttes et des organisations ouvrières s'impose.
Déjà en 1991, le chercheur Robert Fine dans un ouvrage décapant sur l'histoire des résistances ouvrières en Afrique du Sud (8) proposait les paramètres d'une relecture critique. À contre-courant de l'historiographie officielle, Fine décrit la trame qui va du renforcement du mouvement ouvrier dans les années 30 jusqu'à sa désintégration à la fin des années 50. Pour Fine, le Parti communiste chercha d'abord et avant tout à subordonner les luttes ouvrières au mouvement anti-apartheid. Si le rôle du PC est à juste titre souligné, Fine ne fait cependant pas l'économie d'une analyse sociologique du mouvement ouvrier, de ses origines et de ses racines paysannes, de l'impact du type d'industrialisation mis en place en Afrique du Sud. La montée rapide du secteur manufacturier entre les deux guerres permit la progression numérique d'un prolétariat jeune. Mais aux lendemains de 1945, un virage s'effectua. L'industrie embryonnaire entra en pleine stagnation pendant que le rôle traditionnel de l'Afrique du Sud de pourvoyeur de minerais revenait au premier plan. Les syndicats enracinés dans ce jeune prolétariat industriel furent alors les grands perdants du virage pendant que l'État sud-africain, avant même l'apartheid, consolidait le système de main d'œuvre migrante non qualifiée, destinée à approvisionner les mines. En 1946, une grève puissante mais mal organisée dans les mines aboutissait à la catastrophe (les mineurs mettront plus de trente ans à se relever de cette défaite).
Au début des années 50, le PC, en proposant d'arrimer
6) SACTU constituée dans les années 1950 comme «le» syndicat de l'ANC et du PC ne put jamais décoller comme centrale syndicale, puisque le tourant vers la lutte armée des années 60 conduisit les cadres syndicaux à abandonner le terrain syndical au profit de la guérilla. Reconstituée en exil comme « centrale syndicale », SACTU se contentait tout au long des années 60-70 d'être le porte-parole «syndical» de l'ANC et du PC dans les congrès et tribunes internationales, tout en prétendant animer les luttes ouvrières en Afrique du Sud par le biais d'un appareil clandestin. Dans les faits cependant, SACTU fut dans une large mesure laissée de côté par la vague syndicale des années 70, laquelle se structura autour d'organisations syndicales totalement indépendantes et étrangères à l'organisation et à la tradition de SACTU. Les dirigeants du PC décidèrent finalement de liquider SACTU en 1991.
7) Voir notamment l'article signé par Ruth Nhere dans la revue théorique du PC (African Communist), * The danger of legal marxism in South Africa », et reproduit par C. Jacquin dans « Une gauche syndicale en Afrique du Sud » (op.cit.)
8) Robert Fine (with Dennis Davis), Beyond Apartheid, Labour and Liberation in South Africa, Ravan Press, 1991.
le mouvement ouvrier à la lutte nationale, semblait mettre la seule proposition alternative sur la table. Par contre, contrairement aux communistes vietnamiens ou chinois, le PC sud- africain persista à voir dans l'action du parti un simple rouage du mouvement nationaliste. Autrement dit, il n'était pas question de lutter pour que le Parti se substitue à la direction nationaliste et prenne lui-même en charge l'organisation de la lutte nationale. Le facteur racial dans cette évolution n'était pas négligeable puisque le PC était encore à l'époque une organisation dominée par les Blancs et dans une moindre mesure, les Indiens et les Métis. Mais cette situation fut elle- même le résultat d'un manque d'audace de la part des communistes qui auraient eu, tout au moins, selon Fine l'opportunité de carrément prendre la tête du mouvement national dans les années 20 et au début des années 30, lorsque l'ANC était sans influence, dominée par une élite noire très restreinte et majoritairement conservatrice.
Un tournant de type maoïste (comparable au virage des communistes chinois, après l'échec de l'insurrection de Shanghai, vers la guerre populaire prolongée dans les campagnes), axé sur la mobilisation des paysans prolétarisés, aurait-il été possible en Afrique du
Sud ? La question reste posée.
Pour sa part, Fine, qui ne croit pas à une telle optique, explique que la stratégie adoptée fut le pire des choix.
D'une part, les embryons d'un mouvement ouvrier militant établi dans le secteur manufacturier et qui cherchait à s'implanter dans les mines furent carrément mis à mort par la ligne du PC préconisant le virage nationaliste et la surpolitisation des luttes (il était davantage important de planter le drapeau du nationalisme de l'ANC que d'organiser des sections syndicales viables)
D'autre part, en se subordonnant à l'ANC, le PC s'empêchait même de développer un nationalisme populaire et militant, enraciné sur les résistances à la base.
par une formidable défaite, non seulement pour le mouvement ouvrier, mais aussi pour l'ensemble du mouvement national et démocratique sud-africain, fut sciemment occulté par le Parti communiste. C'est ainsi que, selon les intellectuels proches du PC, la défaite de la grève des mineurs de
1946 fut transformée en « victoire » aboutissant à la « radicalisation » du mouvement nationaliste.(9) En effet, au début des années 50, l'ANC proclamait une nouvelle orientation axée sur la lutte armée, selon l'expérience africaine alors en cours. Mais sur le fond, le mouvement resta confiné à une ligne très modéré. D'autre part, la direction de l'ANC (et du
PC) préconisa une stratégie basée sur une ANC « professionnalisée », impliquée par exemple dans la préparation de la
NO WORK
NO SCHOOLS
NO
FOoD
NO WATER
Cet obscur tournant des années 50-60 et qui se traduisit
1o
LIGHTS de la conscience noire.
parvient!
AFRIQUE DU SUD * lutte armée, dans une conception de type « foco » (avant le nom), isolée des masses et centrée sur de petits groupes de guérilleros prétendument professionnels. Cette dérisoire tentative de lancer la lutte armée dans des conditions d'impréparation et d'aventurisme provoqua une nouvelle catastrophe où l'ensemble du mouvement démocratique fut fourvoyé. Décapitée ou forcée à l'exil, la résistance subit une formidable régression, qui durera jusque dans les années
Plus de quinze ans plus tard, la vieille taupe refait pourtant surface. Encore là, des changements dans l'organisation du capitalisme sud-africain font effet. La défaite des résistances ouvrières des années 50 catalysa un boom capitaliste important, d'abord dans le secteur minier, secondairement dans l'expansion d'un secteur manufacturier de substitution d'importations.
Peu à peu dans les usines se stabilisa un
«nouveau« prolétariat semi-qualifié et de ce processus, un «nouveau» mouvement syndical prit pied en apparaissant au grand jour à Durban en
1973. Trade-unioniste dans le bon sens du terme
(près et issu de la base), impulsé par ses luttes et animé par une nouvelle génération de militants
(des gauchistes blancs et indiens aux jeunes noirs éduqués par l'action ouvrière chrétienne), ce mouvement, organisé à l'extérieur de l'influence politique et organisationnelle de l'alliance
ANC-PC, ne cessa de croître.
À la fin des années 70, tel qu'évoqué auparavant, les organisations les plus militantes comme FOSATU commençaient d'ailleurs à poser la question de l'organisation et du pouvoir politique. D'autant plus que les liens tissés entre l'usine et la township avaient un effet d'entraînement sur la nouvelle génération de mouvements jeunes rejetant la passivité de l'ANC et tentés par le discours militant du Mouvement
Face à ces changements, le PC déclencha une bataille
9) Le pire exemple de cette falsification historique fut publié sous forme de l'histoire de
SACTU, "Organize or Starve, the History of SACTU", écrit en 1980 par Ken Luchart et
Brenda Wall, deux sympathisants de SACTU. Toute l'histoire ouvrière de l'Afrique du Sud y était résumée en l'effort du PC pour ramener les syndicats sur la « ligne juste » contre les conspirations trotskistes et gauchistes. Une histoire non moins déformée mais au moins plus intelligente a été proposée par Jeremy Baskin, un cadre du PC et de COSATU, « Striking
Back, an History of COSATU », Ravan Press 1991. Pour Baskin, l'histoire du mouvement ouvrier est totalement linéaire, sans contradictions ni débats, dans un mouvement de progression croissante où la classe ouvrière sans cesse s'approche du pouvoir mais jamais n'y
* AFRIQUE DU SUD acharnée contre cette nouvelle gauche. Dans certaines townships, des jeunes manipulés par le PC s'attaquèrent même physiquement aux militants syndicaux. Le PC parallèlement mit en place plusieurs « syndicats » sans existence réelle sur le terrain mais se présentant comme des alternatives, avec un large appui à l'extérieur du pays. Parallèlement, le secteur des mines, inorganisé depuis 1946, put se réanimer, mais non par un travail de base comme dans le secteur manufacturier, mais par une « entente au sommet » entre une nouvelle génération de leaders noirs et les grands patrons des conglomérats miniers. Une nouvelle dynamique syndicale « à trois » (FOSATU, syndicats créés par le PC et syndicat des mineurs) s'est alors développée, jusqu'aux pourparlers qui menèrent à la création de COSATU en 1985.
La création de COSATU marqua l'apothéose en même temps que le début du déclin syndical en Afrique du Sud. D'une part, la gauche syndicale de FOSATU, avec ses orientations social-démocrates et conseillistes, ne put élaborer vraiment un projet politique cohérent et s'opposer à l'hégémonie idéologique de l'ANC et du PC. D'autre part, le centre de gravité syndical se déplaça, de par la force du nombre, vers le secteur minier, qui représentait à la fois le secteur le moins organisé syndicalement et le plus susceptible, du fait de sa composition, de sympathiser davantage avec le populisme et le nationalisme qu'avec un projet socialiste basé sur la perspective du pouvoir ouvrier. Dernier facteur enfin qui joue un rôle considérable, le capitalisme sud-africain entré en crise à partir de la fin des années 1970 mit fin à l'expansion du secteur manufacturier, limitant ainsi la reproduction du prolétariat semi qualifié des usines. Dans plusieurs secteurs industriels, cette récession provoqua des milliers de licenciements et en conséquence un considérable ralentissement des luttes.
La direction du Parti communiste comprit très vite cette évolution. Pour capter le radicalisme latent, le PC adopta un langage populiste militant, parlant d'insurrection populaire, de lutte armée de masse, de «modèle vietnamien». Avec ces slogans impraticables et prématurés, plusieurs centaines de jeunes noirs se lancèrent dans I'« insurrectionnisme » d'une manière totalement désorganisée et destructive. Cette évolution eut le même effet que le guérillérisme des années 60, en démobilisant les masses au profit de petites bandes très mal organisées et incapables de menacer sérieusement l'armée et la police sud-africaine. Dans ce nouveau contexte, le mouvement syndical fut emprisonné dans une logique d'« appui » à une stratégie dont il était totalement dépossédé. La forme principale de lutte ouvrière devint d'ailleurs la grève « passive », les « stay-aways » qui vidaient les usines de travailleurs mais qui en même temps confinaient (assez souvent par la force) les travailleurs dans les townships, sous la coupe de bandes semi-militarisées s'auto-proclamant « groupes de choc » de la révolution. Tout un travail syndical de lutte et d'organisation à la base fut ainsi peu à peu mis de côté.
Ce virage radical permit cependant au PC de se créer une nouvelle base de jeunes et de militants qui estimaient encore que l'apartheid, tel que l'affirmaient l'ANC et les communistes, était à la veille d'être « renversé », au profit d'un nouveau « pouvoir populaire et révolutionnaire ». Mais cette réthorique s'estompa peu à peu. À la fin des années 80, l'État sud-africain sous l'impulsion de la bourgeoisie locale et de l'impérialisme commença à tendre des perches à l'ANC. Au début, ces offres de négociations restèrent en dessous du seuil minimal (elles ressemblaient à ce qu'Israël a fini par faire accepter à la direction de l'OLP), offrant à l'ANC un inégal partage du pouvoir tout en préservant le pouvoir blanc. Mais peu à peu, un compromis plus sérieux s'échafauda, lorsque Nelson Mandela encore en prison entreprit de proposer au régime blanc des concessions substantielles par rapport aux revendications historiques du mouvement nationaliste. Après des tergiversations, les conditions furent enfin posées pour le « grand compromis ». Libéré en 1990, Nelson Mandela reprit en main le mouvement nationaliste. Assez rapidement, la direction du PC, animée par Joe Slovo, laissa tomber la perspective historique de « renverser l'Etat » et de restructurer
C'est d'ailleurs dans ce contexte qu'une partie de la gauche syndicale tenta d'élaborer un modèle alternatif de développement. Ces travaux appuyés par un groupe d'universitaires cherchaient à faire face à deux problèmes. Le premier et le plus important était la consolidation d'un discours néolibéral au sein de l'ANC, qui rejetait pratiquement toute perspective de transformation économique. A ce néolibéralisme, la gauche répondit par un programme à saveur keynésienne. C. Jacquin dans son livre porte un jugement globalement négatif sur cette évolution qu'il perçoit comme une capitulation « inutile », qui n'a même pas permis à la gauche syndicale d'influencer l'ANC tout en perdant « à gauche » (la base syndicale a été déstabilisée par la nouvelle orientation proposée, qui abandonnait le discours historique de la « libération » et du « socialisme »). En pratique toute*fois, les choix n'étaient pas illimités. Pour rester pertinente dans le contexte sud-africain (il y avait aussi le contexte international de la chute du « socialisme » dans l'ex-URSS), la gauche se devait d'avancer des propositions concrètes s'inscrivant obligatoirement dans une perspective réformiste (les conditions n'étaient pas réunies, évidemment, pour envisager une rupture révolutionnaire en Afrique du Sud).
Le deuxième obstacle auquel la gauche syndicale est • confrontée est justement lié à l'héritage stalinien, réinterprété dans les années 80 dans le langage de l'insurrection et de la révolution. Le virage «radical» du PC a été une catastrophe objective, dans le sens qu'il a dévoyé une lutte qui potentiellement aurait pu devenir révolutionnaire. Il a été aussi une catastrophe subjective. Le populisme à saveur démagogique a été le support de l'insurrectionisme, une vision totalement erronée de la transformation, de la révolution et du socialisme. Une partie importante de la population des townships, terrorisée par des bandes de voyous se réclamant de la « révolution » (10), a fini par assimiler l'idée de révolution à celle de terreur et de violence. Pour les autres, principalement la génération « sans espoirs » des jeunes désoeuvrés, la révolution n'était que le moyen de parvenir à s'insérer dans une société les rejettant. L'aboutissement ultime de ce processus ne pouvait que dégénérer dans une violence populiste, dans une version sud-africaine de Sendero Luminoso (l'hypothèse reste encore posée, dans le cadre du développement d'une opposition populiste à l'ANC, animée notamment par Winnie Mandela).
C'est en raison de ce deuxième obstacle que la gauche syndicale tenta de proposer un virage axé sur l'organisation, la conscientisation, la formation, mais aussi un programme de changement réformiste-radical, porté par les revendications de base des masses et dans le cadre d'une analyse qui estimait qu'un processus de rupture révolutionnaire n'était pas à l'ordre du jour. RETOUR À LA CASE DÉPART ?
L'évolution récente du mouvement ouvrier s'inscrit en continuité avec son histoire, une radicalisation interceptée et dévoyée par un Parti communiste davantage rompu aux luttes politiques mais qui ne désire pas orienter les mobilisations vers une rupture de type révolutionnaire; un effort organisationnel brisé par la crise et la restructuration capitaliste; une génération militante sacrifiée par des années de lutte dure, sans débouchés politiques réels.
Aujourd'hui en Afrique du Sud, le mouvement ouvrier est désorienté. Une bonne partie de ses cadres s'est redé loyée, les uns pour rejoindre le gouvernement de lANC, les autres pour être absorbés par l'entreprise privée qui cherche à changer la couleur de ses porte-parole. La direction de COSATU n'a aujourd'hui pratiquement aucune crédibilité, ni à la base, ni au sommet où le gouvernement comme le patronat savent bien à quoi s'en tenir quant à la force réelle du mouvement syndical. De puissants syndicats, les métallurgistes par exemple, sont ébranlés par une série de défaites successives. Des mouvements spontanés et inorganisés et des grèves sauvages traduisent la combativité, mais surtout le désespoir d'une frange grandissante de la classe ouvrière.
Deux importantes différences sont cependant à noter entre la situation actuelle et celle qui a prévalu dans les cycles précédents. D'une part, le Parti communiste a achevé son rôle historique. Non pas que l'organisation comme telle soit appelée à disparaître, du moins à court terme. Des secteurs importants des masses, y compris des syndicalistes, s'accrochent encore au PC comme ultime « rempart » de la lutte. En pratique toutefois, le PC s'est déjà auto-dissolu puisque ses structures sont inopérantes, qu'une bonne partie de sa direction est ouvertement liquidationniste et que sur l'essentiel, le Parti refuse d'avoir une activité et un discours indépendants de ceux de l'ANC. Reste à savoir si cette liquidation deviendra officielle. Il est probable que les dirigeants de l'ANC, à commencer par Mandela, soient contre cette dissolution puisqu'elle ouvrirait la voie à la reconstitution d'un parti de gauche carrément et explicitement indépendant.
Pour la gauche syndicale et populaire, le dilemme est le suivant. La rupture avec l'ANC est indispensable, mais les coûts de cette rupture, à court terme du moins, seront très élevés. Les scissions seront nombreuses, l'hostilité implicite de certains secteurs de l'ANC pourra devenir explicite et violente, les masses seront désorientées. Le débat est cependant ouvert. La question-clé reste l'élaboration d'un programme de gauche ancré dans la réalité sud-africaine et capable de conjuguer le court terme (les revendications immédiates, de nature réformiste) avec le long terme (les conditions à poser pour une rupture de type révolutionnaire).
Autre différence encore plus importante, les termes de la lutte sont radicalement transformés. En dépit de la transition démocratique inachevée et de la perpétuation de la domina-
AFRIQUE DU SUD * tion capitaliste, l'Afrique du Sud n'est plus cette société racialement divisée. La lutte nationale a également terminé son cours bien que la nouvelle polarisation sociale garde encore largement les stigmates du racisme et du colonialisme des périodes antérieures.
Dans ces conditions, les prochaines vagues de résistance ne pourront simplement reproduire les schémas du passé. Elles devront nécessairement se redéfinir sur un projet plus précis sur les objectifs de la transformation sociale désirée, répondant aux attentes diversifiées de masses qui ne sont pas exclusivement des attentes « de classe » ou « nationales ». Les revendications d'égalité pour les femmes, lavenir des jeunes, les droits exigés par des minorités ethniques ou linguistiques seront autant à considérer et à développer pour définir le programme de transformation, sans oublier, bien sûr, les revendications de classe comme telles qui ne pourront plus être enveloppées dans le paradigme de la libération nationale. À cela il faudrait ajouter l'importance de réinventer le domaine du politique et de l'organisationnel, briser les schémas autoritaires et élitistes du passé (LE parti d'avant garde), élaborer des alternatives faisant davantage appel à la décentralisation, aux réseaux, à la participation démocratique la plus large. Comme l'affirme E Godongwana, le secrétaire général du syndicat des métallurgistes (NUMSA), la gauche devra utiliser l'espace dont elle continue de disposer, notamment dans le mouvement populaire et syndical, et se « réinventer » : « la lutte révolutionnaire pour transformer la société ne commence pas avec la capture de l'État, elle se fait aussi tous les jours dans nos batailles dis10) Les «com-totsies» comme on dit en Afrique du Sud, en amalgamant «comrades» et «totsies» qui veut dire bandit.
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