Le Non des nations aborigènes? Il est un fait indéniable que, là où elles ont voté, les nations aborigènes du Québec ont massivement appuyé le Non. Ailleurs, c'était la non participation presque totale. Pour beaucoup de partisans du Oui dans le Sud, ce vote est à peu près inexplicable sauf par un genre de théorie de complot. Selon cette théorie, les peuples aborigènes auraient été sciemment « manipulés » par le gouverement fédéral et par leurs propres directions à la solde du fédéral. Il y a une toute petite part de vérité dans cette théorie. En effet, depuis 25 ans, le gouvemement fédéral, par le biais de son Ministère des affaires indiennes et du nord et par le biais d'une intervention consciente du Parti libéral du Canada, s'est efforcé de créer une élite aborigène scolarisée qui lui soit redevable.
Mais cette explication ne suffit absolument pas pour expliquer le degré massif d'unanimité du rejet du Oui chez les Eeyou (Cris), Innu (Montagnais) et Inuit du grand Nord au Québec ni la méfiance profonde des autres nations aborigènes plus au sud. Les peuples aborigènes ne sont ni des enfants ni des moutons que des dirigeants corrompus peuvent facilement embarquer en bloc derrière eux. Il faut chercher l'explication de leur vote massif contre l'indépendance du Québec ailleurs.
D'abord, il faut constater que des référendums aborigènes ne se sont tenus que dans le grand nord. Ailleurs, les nations autochtones ont tout simplement refusé de prendre part au vote. Cette distinction n'est pas le fruit du hasard. Les « bienfaits » de la civilisation «blanche » ne sont arrivés dans le grand Nord que lors de la prise de contrôle effective de ce territoire par le gouvernement de Québec - dans les années 50 pour les innu (Montagnais) du Labrador québécois et dans les années 70 autour du premier projet de la Baie James. Avant cela, le tuteur fédéral et anglophone n'était que peu présent - sauf pour distribuer quelques chèques - et le mode de vie traditionnel des aborigènes ne connaissait que l'impact de la traite de fourrures et des pourvoiries de chasse et de pêche.
Avec l'ouverture des mines de fer du Labrador et des mégaprojets d'Hydro-Québec sont arrivées de véritables armées de fonctionnaires, d'enseignants et de travailleurs « blancs » qui dans leur écrasante majorité ne parlaient, bien sûr, aucune langue aborigène ni la langue seconde, l'anglais, que le fédéral et les compagnies de fourrures avaient imposé sur les premiers habitants. Et avec eux sont arrivés, la destruction des eaux et des forêts, l'alcool, la drogue, encore plus de missionnaires, la violence conjugale et sexuelle, la déculturation et
Le fait que cette invasion était l'oeuvre de gouvemements québécois fédéralistes et bénéficiait du soutien indirect du gouvemement fédéral ne change en rien qu'elle était le fait de « Québécois francophones » la plupart du temps totalement insensibles sinon racistes à l'égard des nations et des cultures présentes sur le terrain depuis des millénaires. Le comportement aussi insensible et hautain des divers gouverements péquistes n'a rien fait pour changer cette dure réalité.
Le deuxième élément d'explication devrait être facilement compréhensible. Du point de vue des petites nations aborigènes, il est préférable que l'ennemi « blanc » soit divisé, donc que la guerre Québec-Ottawa continue. Les nations autochtones du Sud n'ont pas oublié que leur défaite n'est venue qu'à partir du moment où il n'y avait qu'un seul gouvernement d'origine européenne en Amérique du nord, lors de la conquête britannique de 1759. Auparavant, Français et Britanniques pactisaient avec elles pour chercher leur soutien dans le conflit qui les opposait les uns aux autres dans la colonisation et le commerce. Cela ne s'oublie pas facilement et il est de « bonne guerre » pour les nations aborigènes de vouloir maintenir la concurrence entre le provincial et le fédéral ; elles peuvent y chercher des gains. Voilà pourquoi plusieurs dirigeants autochtones du Sud ont fait de mises en garde auprès de ceux du Nord contre toute tentation d'être trop acoquinés au fédéral.
Dans ce contexte, il est évident que la politique du PQ et du BQ qui consistait à dire aux peuples aborigènes que « nous allons maintenir la politique du fédéral à votre égard » — bref, le statu-quo dans les relations avec ces nations avec peut-être quelques dollars de plus — a plutôt servi à rebuter n'importe quel aborigène qui se respecte. Le fait que le Canada anglais soit aussi sinon plus raciste à l'égard des peuples aborigènes ne saurait justifier cette attitude foncièrement « impérialiste ». On ne peut pas plus forcer les nations aborigènes à se définir comme étant des « Québécois comme les autres » que le fédéral peut nous convaincre que nous ne sommes que des « Canadiens comme les autres ».
M.L