Il y a 50 ans, un auteur canadien-anglais a publié un roman sur les rapports entre le Canada anglais et le Québec intitulé Les deux solitudes. Avec les résultats très serres du réferendum québécois sur la souveraineté du Québec — 50,5 % pour le Non et 49,5 % pour le Oui - le 30 octobre dernier, on peut parler d'un retour violent de ces deux solitudes mais cette fois-ci sous forme d'un antagonisme mutuel actif dont on ne peut pas encore solitudes mesurer avec précision les conséquences. LES DEUX DERNIERES SEMAINES de la campagne référendaire ont été marquées par un tournant démagogique vers un discours populiste et antinéolibéral très prononcé de la part de la direction nationaliste bourgeoise du Québec et par l'organisation par les forces fédéralistes canadiennes d'une mobilisation sans précédent du chauvinisme canadien-anglais. Pourtant, le chauvinisme canadien-anglais, toujours latent mais jusqu'ici assez peu organisé, ne peut que prendre la forme du nationalisme canadien (maintenir l'unité de l'État canadien) parce que la nation dominante au sein de l'État fédéral canadien n'a aucune expression gouvernementale unifiée ni aucune unité géographique. L'État canadien est organisé en dix provinces et deux territoires, dont seul le Québec est majoritairement francophone. Les 9 autres provinces et les territoires canadiens anglais n'ont comme structure politique centrale que le gouvernement fédéral auquel le Québec participe. Et, géographiquement, le Québec divise les 4 provinces atlantiques des autres. Au début de la campagne référendaire, en septembre, la grande bourgeoisie canadienne et son gouvernement fédéral, aussi bien que l'ensemble des forces politiques et des médias du Canada anglais, ont pris pour acquis que le vote serait négatif et facilement, par au moins 60%. Et ils ne semblaient pas avoir tort. En effet, la stratégie référendaire — et traditionnelle — des nationalistes bourgeois modernes au Québec consiste à tenter de mobiliser la ourgeoisie québécoise francophone derrière le proje l'utilisation d'un Etat plus ou moins indépendant pour s'insérer comme quatrième composante de l'ALÉNA, associé junior des impérialismes américain et canadien et nouvel exploiteur du Mexique. Pour ce faire, ils ont passé des mois à effectuer et à publier des études sur les avantages de la souveraineté du Québec pour, ce que nous appelons, Québec Inc. et à rassurer la bourgeoisie américaine quant aux lettres de créance du Parti québécois et du
Québec
Par Michel Lafitte Montréal, novembre 1995 Bloc québécois comme gestionnaires responsables et fiables du néolibéralisme. Peine perdue. A la mi-octobre, il était évident que littéralement aucun bourgeois québécois n'était prêt à prendre le risque de déstabiliser l'Etat canadien et l'ALENA dans une aventure à issue douteuse, telle une souveraineté trop appuyée par le mouvement ouvrier et le mouvement populaire québécois. Si l'Etat national n'est déjà plus adéquat pour garantir le taux de profit et l'accumulation du capital à l'époque de la mondialisation des capitaux et de l'offensive néolibérale, aucune fraction de la grande bourgeoisie n'a encore su trouver des structures politiques capables de remplacer cet État comme instrument fondamental de sa domination. Ceci est d'autant plus vrai pour la composante nord-américaine de la Triade étant donné la crise grave de personnel politique et de perspectives consensuelles des fractions économiquement hégémoniques de la bourgeoisie américaine, crise illustrée par la débâcle mexicaine, la paralysie partielle de l'appareil d'État provoquée par le conflit entre le Congrès et la présidence et par la tentation très forte de l'isolationnisme chez les Républicains dominants ce qui entrave, au moins en partie, la politique diplomatico-militaire du président des Etats-Unis. NON SEULEMENT LA GRANDE BOURGEOISIE impérialiste canadienne s'est-elle mobilisée mais aussi la bourgeoisie des États-Unis qui a délaissé son rôle traditionnel de neutralité bienveillante à l'égard de l'unité canadienne pour faire intervenir Warren Christopher et Bill Clinton lui-même très durement dans les dernières semaines avec des menaces d'isolement du Québec en cas de victoire du Oui dans le référendum. Le fait que des dizaines de milliers de Québécois-e-s prennent leurs vacances d'hiver à Cuba a rendu très explicite cette menace.
Se trouvant donc orphelins de ce qu'ils croyaient être leur classe d'attache, les dirigeants nationalistes bourgeois québécois n'ont eu de choix que de s'appuyer sur une mobilisation de l'opinion ouvrière et populaire contre les affres du néolibéralisme rampant et vicieux qui règne au Canada anglais et dont le gouvernement fédéral est le chef d'orchestre. Rapidement relayée et avec enthousiasme par les directions syndicales québécoises tout acquises à l'allian. ce avec les nationalistes bourgeois, cette campagne a galvanisé le vote de la majorité des francophones au Québec et dans la dernière semaine de la campagne, il semblait que le Oui avait pour la première fois une forte possibilité de l'emporter. ET LÀ, LA GRANDE BOURGEOISIE CANADIENNE et l'ensemble des médias et des partis politiques canadiensanglais, des sociaux-démocrates du Nouveau Parti démocratique jusqu'aux droitiers du Reform Party ont rejoint le gouvernement fédéral libéral du premier ministre Jean Chrétien pour mobiliser le chauvinisme canadien-anglais non seulement au Canada anglais mais avant tout au sein des importantes communautés anglophones et allophones (immigré-e-s de longue et de fraîche date) au Québec (voir les encadrés sur le vote aborigène et le vote anglophone et allophone). Le Parti libéral du Canada, les compagnies de transport, privées et étatisées, les institutions scolaires anglophones du Québec et du Canada anglais, des municipalités de l'Ontario anglophone voisin, ont organisé à Montréal une grande manifestation en faveur de l'unité canadienne trois jours avant le vote. Un billet d'avion aller-retour Vancouver-Montréal qui coûte normalement 1 500 $CAD ne coûtait que 99 $CAD pour assister à la manif. Une campagne de presse délirante s'est déclenchée pour traiter tous ceux et celles qui prônaient la souveraineté du Québec de racistes anti anglophones, anti immigré-e-s et anti aborigènes. Des centaines d'entreprises ont menacé de quitter le Québec après une victoire du Oui. Tous les fléaux d'Egypte étaient imputés aux sales séparatistes, de la chute du dollar canadien au déficit fédéral. L'État canadien était aux prises avec la pire crise depuis sa création et tous les moyens étaient bons. Le Premier ministre fédéral a refusé de s'engager à respecter le résultat du référendum en cas de Oui majoritaire et a parlé d'utiliser les « pouvoirs extraordinaires » que lui accorde la Constitution canadienne adoptée unilatéralement par le Canada anglais en 1982 contre la volonté unanime de l'Assemblée nationale québécoise. La gauche canadienne anglaise et surtout le mouvement ouvrier canadien anglais ont au mieux brillé par leur silence, marqués comme ils sont par la fer du nationalisme canadien. Le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP - le plus gros syndicat pan-canadien du secteur public) a tenu son congrès à Montréal pendant la dernière semaine de la campagne référendaire. Sous les pressions de son aile québécoise très autonome et très indépendantiste, le congrès a adopté une résolution en faveur de l'autodétermination mais les mêmes délégué-e-s canadien-ne-s anglais-es ont quitté massivement le congrès le vendredi pour assister à la manifestation fédéraliste pour l'unité du Canada où les déclarations sur l'utilisation des « pouvoirs extraordinaires » ont été follement applaudies. Seule, une minuscule minorité courageuse, de l'ordre de quelques centaines de militants et surtout de militantes, a osé se prononcer publiquement pour le droit inconditionnel à l'autodétermination du Québec et des nations aborigènes. ET CELA A MARCHÉ mais tout juste, à peine un pourcent. Il s'agit effectivement d'une défaite de l'ensemble des forces vives de la nation québécoise même si ces forces avaient laissé la direction du mouvement national entre les mains de dirigeants bourgeois. Cependant, la crise n'est pas pour autant terminée. Près de 70 % des Québécois-es francophones n'acceptent plus la légitimité de l'État fédéral canadien. 50 % de l'ensemble des Québécois-es croient que le fédéralisme n'est pas réformable. Aucune force politique fédéraliste n'a la moindre proposition crédible de réforme du fédéralisme apte à rétablir ce minimum de crédibilité. La droite du Reform Party, grand gagnant de la mobilisation chauvine, propose une dévolution des pouvoirs à l'ensemble des provinces pour mieux mener le démantèlement de l'ensemble des mesures de sécurité sociale. Pour la première tois, des représentants du secteur financier de la bourgeoisie canadienne, sa principale et hégémonique composante, côtoient ouvertement les ténors racistes et chauvins du Reform Party, ce qui laisse prévoir une «Gingrichification» de la vie politique canadienne-anglaise. Les sociauxNPD s'opposent à toute décentralisation au nom de la défense de ces mêmes programmes sociaux. Les Libéraux au pouvoir à Ottawa procèdents' ever- poulet tuent à appliquer la à la Kentucky Par médecine néolibérale des coupures qui trappent plus durement la classe ouvrière québécoise étant donné sa vulnérabilité économique (plus de 12 % de chômage officiel depuis 1979) sans aucune proposition sur la question nationale. Le Premier ministre du Québec, Jacques Parizeau a annoncé sa démission le lendemain de la défaite référendaire, jusqu'à ce que Lucien Bouchard, chef du Bloc québécois, l'aile fédérale du mouvement nationaliste bourgeois, annonce son intention de remplacer Parizeau (son élection par le Parti québécois est une certitude) le gouvernement québécois était relativement paralysé. Le programme de Bouchard consiste à proposer un autre référundum au
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moment opprtun après avoir offert un partenariat égal au Canada, « assainir » les finances publiques du Québec et protéger la sécurité sociale face aux coupures du fédéral. La tendance naturelle du PQ serait de continuer à être les gestionnaires responsables du capialisme reportant sur le gouvernement fédéral tout l'odieux des suppressions de postes dans le secteur public et les réductions drastiques dans les services sociaux. Mais plus de 67 % des Québécois-es francophones veulent un autre référendum, assez rapidement convaincus qu'il serait possible de le remporter cette fois. La plupart des forces vives du mouvement nationale considèrent que la victoire leur a été volée. LES DIRECTIONS SYNDICALES québécoises qui ont joué un rôle majeur de conseillers auprès des dirigeants nationalistes lors de la campagne référendaire veulent continuer à exercer des pressions sur le gouvernement provincial pour que celui-ci agisse en « visage humain » du néolibéralisme. Mais, en plein milieu de la campagne, ces directions ont fait accepter des conventions collectives au rabais dans le secteur public et parapublic (santé, éducation, services sociaux, transport public, etc.) dont les répercussions sur l'emploi et les cadences de travail n'ont pas encore été senties par les membres syndiqués. Quant au mouvement populaire et communautaire, il est en plein désarroi puisqu'un des mécanismes que le gouvernement à trouvé pour donner un visage « humain » à ces coupes est de transférer des fonds très réduits aux organismes communautaires pour qu'ils se substituent au travail des syndiqué-e-s du secteur public. SEUL LE MOUVEMENT des femmes, qui avait fait une mobilisation spectaculaire contre la pauvreté des femmes en juin dernier, semble vouloir et être en mesure de maintenir une mobilisation réelle. Des manifestations en faveur d'une augmentation importante du salaire
minimum sont prévues pour le 8 mars prochain. En général, les liens entre les mouvements sociaux du Québec et du Canada anglais, déjà assez faibles avant le référendum, sont devenus assez tendus. On ne peut que difficilement oublier le nombre de fois, depuis 25 ans, que les mouvements canadiens anglais ont laissé leurs contreparties québécoises se mobiliser toutes seules. DANS TOUT CECI, LA GAUCHE QUÉBÉCOISE ne joue qu'un rôle assez relatif. Il n'a jamais existé au Québec de parti ouvrier de masse ou même s'y approchant, que ce soit réformiste ou stalinien. L'extrême gauche a atteint son apogée à la fin des années 70 lorsque, toutes tendances confondues mais avant tout les maoïstes, elle pouvait mobiliser plus de 10 000 militant-e-s. Mais les maoïstes et les staliniens pro-Moscou - assez faibles il faut dire - avaient rejeté la revendication de l'indépendance et ont volé en éclats au début des années 80. Il n'existe actuellement que quelques bribes senderistes et anarchistes pour rejeter la lutte nationale au nom d'une unité ouvrière pan-canadienne abstraite. Plus récemment, des individus qui ont quitté le Parti québécois sur la gauche, le courant nationaliste de gauche radical autour de l'ancien dirigeant du Front de libération du Québec, Paul Rose, et quelques petites organisations de gauche, dont les partisans de la Quatrième internationale au Québec, Gauche socialiste, sont entrés dans l'ancien parti social-démocrate, le NPD-Québec pour fonder le Parti de la démocratie socialiste comme lieu partidaire d'unité des forces qui veulent que la classe ouvrière et le mouvement populaire arrachent la direction du mouvement national aux mains des nationalistes bourgeois. Le PDS, qui a la particularité pour l'Amérique du nord de non seulement reconnaitre le droit des courants organisés en son sein mais de l'encourager comme forme essentielle du débat démocratique, est encore tout petit et ne peut pas prétendre devenir de façon linéaire un parti de masse. Cela proviendra de ruptures de pans entiers de la classe ouvrière et du mouvement populaire avec la politique de collaboration de classe avec les nationalistes bourgeois. Et pour que ces ruptures aient lieu, il faudrait une nouvelle montée de luttes de masse. Mais nous faisons tout pour poser les jalons d'un tel renouveau des luttes sociales tout en se plaçant pour devenir une alternative minimalement crédible aux directions nationalistes sur le plan d'une fusion de la lutte nationale avec les luttes sociales. Ainsi le PDS a impulsé la création d'un Réseau pour la souveraineté populaire dès le printemps dernier autour d'une plate-forme en 6 points appelée «Pour un Québec pour tout le monde». L'INTERVENTION DU PDS et du Réseau dans la campagne référendaire qui disait fondamentalement «Oui à recruter sur la base d'un bilan intelligent mais de perdre ces mêmes personnes si une démoralisation profonde s'installe face à l'inaction des nationalistes bourgeois et à la collaboration éhontée des directions officielles du mouvement ouvrier. Il faut savoir enraciner le PDS dans les mouvements sociaux réellement existants quelles que soient leurs limites et leur confusion. Il faut offrir des perspectives concrètes à moyen et à long terme. Nous avons du pain sur la planche.
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