Un trotskyste vietnamien vivant en France depuis la fin des années
50 vient de passer quelques mois au Viet-nam. Il livre ses
Inprecor : Récemment notre ami Hoang Khoa Khoi relatait dans Rouge ( n° 1636- 4 mai 1995) son retour au Viet-Nam qu'il n'avait pas revu depuis
1940. Est-ce ton cas ? Tuân : Mon cas est différent. Je suis en France depuis la fin des années 50 et je suis retourné pour la première fois au pays en 1990. Depuis, j'y vais au moins une fois par an.
• As-tu encore de la famille proche là-bas ? J'ai deux frères qui symbolisent assez bien l'évolution des cadres du Parti au Nord et au Sud. Celui de Hanoi a des responsabilités importantes dans l'administration. Il fait partie de la Nomenklatura et bénéficie de ses privilèges. C'est un stalinien pur et dur qui refuse toute remise en cause du PC. Celui de Ho Chi Minh-Ville est maintenant à la retraite. Ce vieux militant du PC dans le Sud avait rejoint Hanoi après les Accords de Genève de 1954. En 1968, il devait descendre au Sud pour participer à l'Offensive du Têt, son barda était déjà prêt quand un contre-ordre est arrivé. La Sécurité s était rendu compte qu'il avait un proche à l'étranger, employé par une grosse firme capitaliste. Il n'était donc plus assez sür... Il n'est retourné au Sud qu'en 1975 avec les troupes du Nord. C'est un idéaliste qui ne possède toujours pas de villa (contrairement à la plupart de ses anciens compagnons) et qui commence à comprendre des tas de choses. Quand j'allais chez lui, il y a quelques années, il avait disposé au-dessus de l'autel des ancêtres le portrait de Ho Chi Minh ainsi que toutes ses décorations. Maintenant il n'y a plus rien.
• Dans son numéro de janvier 1995, Inprécor a publié un copieux article de l'universitaire canadien Michel Chossudovsky, intitulé « Viet-Nam. La nouvelle guerre ». Qu'en penses-tu ? Je pourrais dire que globalement je suis d'accord avec les grandes lignes de son texte. Il est vrai que "le néo-libéralisme constitue la doctrine officielle du Parti communiste". Il est vrai que l'on est en train de démolir l'économie d'Etat et impressions à Inprecor.
Propos recueillis par Jean-Michel Krivine Le 15 octobre 1995 de brader au capital étranger la base industrielle du VietNam. Ce qu'il dit sur le caractère artificiel de l'augmentation du Produit intérieur brut (PIB) est également exact puisqu'elle provient essentiellement de l'essor des exportations. De même ses développements sur la destruction de l'éducation et l'effondrement du système de santé. Je trouve cependant sa description un peu manichéenne, probablement parcequ'il n'a pas eu la possibilité de se rendre récemment sur place. Je ne suis pas d'accord pour parler d'« appauvrissement du peuple vietnamien ». Indiscutablement les gens vivent un peu mieux depuis 1990 et cela a des répercussions sur leur comportement. Par exemple, jusqu'à une date récente, on ne pensait qu'à gagner de l'argent, pour survivre. Tout le monde rêvait de trouver un poste dans une entreprise étrangère où le salaire était plus élevé et surtout régulièrement payé. Maintenant certains hésitent : un sentiment nouveau de dignité, de fierté nationale est en train d'apparaître; on ne veut plus que le pays soit vendu aux enchères aux capitalistes étrangers (notamment japonais). Evidemment, cela ne concerne qu'une petite minorité mais c'est assez révélateur.
• Qu'en est-il de la liberté de parole et de la liberté de la presse ? A Ho Chi Minh-Ville, on peut parler librement (à Hanoi, c'est différent). Ca discute ferme dans les « restaurants de trottoir » (les « radio-trottoirs »). Autour d'une tasse de café ou d'un bol de pho, tout y passe : « Comment, vous ne saviez pas que Vo Van Kiet est un grand cavaleur et que sa dernière femme lui pose des tas de problèmes ? Dô Muoi, oui, il est honnête mais parlons plutôt de ses proches. Je ne peux rien vous dire de Phan Van Khai, le vice-premier ministre, mais à Hanoi c'est son fils qui est responsable d'un projet d'hôtel financé par du capital étranger(..)» Les journaux sont très lus, surtout Saigon Giai Phong, Tuôi -Tre, Thanh Nien. Mais c'est une « liberté de presse surveillée » : il est impossible de créer un nouveau journal, cependant maintenant on peut critiquer. Dans ce domaine, Thanh Nien (eunesse) et Tuôi Tre Jeune Age) se font de la concurrence à Ho Chi Minh-Ville. Ils mènent des enquêtes pour présenter (et non dénoncer) des scandales financiers, la pollution, la dégradation des hôpitaux, de l'éducation, etc. Tout cela sous le regard vigilant de la section spéciale A25 de la Sécurité qui s'occupe de tout ce qui
* VIET-NAM est littéraire. Il faut également savoir que si l'on peut critiquer avec discernement le stalinisme, Staline lui-même et, bien sûr, Ho Chi Minh, demeurent des sujets tabous.
•.La Sécurité a donc toujours un rôle essentiel ?
Oui, mais elle ne peut plus tout contrôler à cause du progrès technique. Jusqu'en 1991, toutes les lignes télépho niques avec l'étranger étaient surveillées par les opérateurs d'une centrale manuelle et il n'y avait pas de fax. Maintenant il y a des fax et des centrales automatiques (merci à
Alcatel et aux firmes australiennes). Depuis un an, le réseau d'ordinateurs s'étend, certains se sont déjà branchés sur
Internet. Un enseignement privé sauvage se répand dans trois domaines : l'informatique, la gestion économique, les langues étrangères (surtout l'anglais).
La plupart des jeunes de
Ho Chi Minh-Ville veulent avant tout gagner de l'argent et jouir de la vie. La
« lutte héroïque du peuple vietnamien pour son indépendance » est déjà de l'histoire ancienne.
• Récemment est d'une « Viet Kieu » suisse, Nhung Agustoni-Phan : Viet-Nam, nouveau dragon ou vieux tigre de papier
? ( ed. Olizane-Genès'inquiète de l'évolution du pays vers l'économie de marché et la société de consommation, alors que l'objectif principal de la vieille garde du parti semble être la seule conservation du pouvoir absolu. Elle craint une explosion de mécontentement social. Quel est ton avis?
J'ai lu ce livre et ai bien apprécié toute sa partie critique.
Effectivement la nomenklatura veut à tout prix garder le pouvoir en assurant la transformation capitaliste de l'économie, comme en Chine. A partir de 1987, sous l'influence de la péréstroika soviétique, la direction du PCV a du prendre un virage néo-libéral mais elle a tenté de le faire « à a vietnamienne » sous le contrôle absolu d'un PC dont les chefs étaient divisés, la moitié demeurant « conservateurs ».
Perspicaces, les « libéraux » ont alors expédié leur progéniture à Harvard et à Oxford pour y apprendre le « management » et depuis 1992-1993 ce sont les « retours de
Harvard » qui tiennent l'économie.
Dans les hautes sphères, on suit de très près ce qui se passe en Chine et dans les pays de l'ex-« socialisme réel ». L'institut des sciences sociales de Hanoi a traduit des livres chinois sur « l'économie socialiste de marché » mais à usage strictement interne pour le parti. J'ai pu les consulter mais non les emporter ; ils auraient été confisqués à la douane. L'économie correspond à la description de Chossudovsky : il n'y a pas de « noyau dur » industriel, même pas un secteur national privé produisant de nouvelles richesses, ce que les économistes appellent de la « valeur ajoutée ». Il n'y a que de l'industrie de transformation pour l'exportation notamment dans le textile ( vêtements, chaussures, etc.). Le PIB comportant le revenu des exportations (pétrole, matières premières, thé, café, riz, caoutchouc) et des services (tourisme, hôtels), son augmentation ne signifie en rien un décollage économique bénéficiant à la population. Fin 1987,une loi est passée au sujet des investissements étrangers : elle permet de rapatrier sans problèmes profit et capital. Récemment seulement, sont parus des textes concernant les investisseurs vietnamiens.
• Où en est la répression politique et les gens ont- ils entendu parler de l'arrestation de Hoang Minh Chinh ? Hoang Minh Chinh n'est connu que chez les intellectuels et la presse n'a pratiqueBi TRIN ment rien dit à son sujet. Le Vietnamien moyen n'est au courant de rien. Pour la minorité qui a pu suivre l'affaire, c'est un coup monté par la direction du PC avant le VIlle Congrès prévu en juin 1996, à destination des opposants. Il y a d'ailleurs une autre affaire dont très peu de gens ont parlé en France: en Novembre 1993 devait se tenir à l'hôtel Métropole de Ho Chi Minh-Ville un colloque sur « VietNam : croissance et développement », organisé par des rescapés du mouvement nationaliste Dai Viet (il s'appelle maintenant Tân Dai Viet), avec la participation d'un avocat américain marié à une Vietnamienne et parlant la langue, Stephen Young. Des conversations téléphoniques préalables entre Paris et Ho Chi Minh-Ville et même des interviews avaient pu être effectuées sans aucune difficulté. Puis brutalement, la rencontre est interdite et les responsables sont arrêtés pour propagande anti-socialiste et tenue d'une réunion illégale. Stephen Young a été expulsé, les autres ont eu droit à un procès en août 1995 auquel assistait un délégué de la représentation US au Viet-Nam (1l y avait deux Vietnamiens de nationalité américaine), par autorisation spéciale du gouvernement vietnamien. Les inculpés ont écopé de 4 à 15 ans de prison ferme. Un seul journal en a parlé une seule fois. Donc, contrairement à ce que clament ses défenseurs, l'introduction du « tout marché » n'implique pas celle de la démocratie.
• Y a t-il des mouvements sociaux et crois-tu à la
possibilité d'une explosion sociale comme le craint la Viet Kieu suisse ? La situation sociale se tend depuis quelques années. A Ho Chi Minh-Ville, depuis deux ans, il y a des grèves spontanées. Elles sont dues à des conditions de travail qui rappellent l'exploitation coloniale. Les firmes étrangères (en particulier sud-coréennes) exploitent sans vergogne leurs salariés en leur donnant 20 à 25 dollars par mois pour plus de 8 heures de travail quotidien (le salaire minimum officiel pour les joint-ventures est de 35 dollars alors qu'il n'est que de 15 à 20 dollars pour les entreprises d'Etat). Souvent les femmes sont battues. Les syndicats officiels ne font rien. Récemment, un scandale a défrayé la chronique : une société (L.O.D.) recrute des marins pour les bateaux de pêche étrangers. Ils partent de six à neuf mois sur des embarcations taiwaiennes ou coréennes. Au passage, L.O.D. a prélevé une dîme. En mer, les malheureux sont astreints à des horaires de 14 à 16 heures de travail, ils sont mal nourris, frappés avec des barres de fer. A bout de nerfs, certains se sont échappés en se jetant à l'eau, plusieurs ont été dévorés par les requins. Quelques uns ont pu débarquer à Tahiti ou en Espagne. C'est le journal Thanh Nien qui en a parlé. Quant à L.O.D., non seulement il ne mène aucune enquête mais il cherche à les noircir en les accusant de vouloir fuir leur pays. Heureusement, il existe des témoignages des polices française et espagnole. Dans un autre domaine ont été prises des mesures qui sont très mal ressenties. Récemment, le gouvernement a décidé de « rendre plus belles » les grandes villes en procédant à la « libération des chaussées et des trottoirs des rues ». Il est vrai que des mesures sont nécessaires pour améliorer la sécurité de la circulation dans certains quartiers mais ici on a procédé de manière brutale, sans discernement, provoquant le mécontentement de ceux qui vivent d'un commerce installé ou débordant sur le trottoir. C'est la même chose avec les cyclo-pousse à qui l'on a interdit un certain nombre d'artères. L'explosion sociale redoutée par Nhung Agustoni-Phan n'est pas à exclure. Mais quand ? Le PC en est conscient et cherche à l'éviter grâce à une modeste élévation du niveau de vie.
VIETNAM *
• Y a-t-il encore des gens se réclamant de anti- impérialisme, du socialisme ? On trouve des groupes socialisants dans l'émigration, en Allemagne ou en Tchécoslovaquie, mais au Viet-Nam ce ne sont que des individus. L'anti-impérialisme de la guerre de libération est bien mort d'autant que le gouvernement présente en permanence les USA comme un partenaire incontournable. Chez certains jeunes, on observe un regain d'intérêt pour une voie spirituelle non-violente, moralisante, inspirée d'un mélange de confucianisme et de bouddhisme.
• Pourtant, on a l'impression que les livres de
Trotsky que nous avons récemment sortis en vietnamien ou même les textes trotskystes éveillent un intérêt plus grand au Viet-Nam qu'en Russie ou en Pologne ? C'est exact, car il existe une véritable tradition trotskyste au Viet-Nam, notamment dans le Sud. Les nationalistes (et pendant une période, les communistes) ont travaillé avec eux et les ont estimés. Ta Thu Thâu était considéré comme « un bon patriote » et même, pour certains, « un bon communiste ». Le PC a fait débaptiser sa rue à Saigon mais les gens l'appellent toujours rue Ta Thu Thâu. Dans le Sud personne n'a cru aux calomnies déversées contre nous. Nos documents circulent bien, surtout chez les intellectuels.
• Puisque nous avons parlé de Ta Thu Thâu, j'aimerais te poser une dernière question. Elle concerne son assassinat par les staliniens en septembre 1945. Il parait qu'on sait mieux maintenant comment ça c est passe. C'est vrai. Récemment, un vétéran vietnamien réfugié aux Etats- Unis, a envoyé une lettre à un Comité nationaliste siègeant à Paris. Ce comité était certes lié à la droite mais la lettre est très précise. Son auteur demande qu'on fasse une enquête sur la façon dont, selon lui, le Viet Minh a liquidé des milliers d'opposants (dont Ta Thu Thâu) dans la province de Quang Ngai. Il donne le nom de son assassin (le maire d'un village) ainsi que les noms de ses supérieurs. En 1949, un témoin oculaire avait raconté comment ça s'était passé. A trois reprises, un peloton d'exécution viet minh aurait refusé de tirer sur Thâu qui le haranguait, renouvelant ainsi le geste héroïque du trotskyste grec Poliopoulos,en juin 1943, devant le peloton italien, obligeant ainsi les officiers à accomplir la besogne. Pour Thâu, seul un jeune viet minh accepta de l'assassiner au couteau. Il en fut récompensé par le parti qui le fit nommer président du Comité populaire du district. D'après le réfugié cité plus haut, l'assassin était resté militer au Sud en 1954 et fit 10 ans de bagne sous Diem. Il est ensuite retourné à Quang Ngai où il vit tranquillement aujourd'hui. Peut-être acceptera-t-il un jour de parler.
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