Pour la plupart des commentateurs, y compris pour les auteurs de cette brève étude synthétique, les élections de décembre 1995 en Russie n'ont pas révélé de grandes surprises. Le succès du Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR) était attendu.
On avait prévu que le centre gauche (plus précisément les social-chauvins) aurait obtenu
40 % des voix en incluant les circonscriptions uninominales et qu'à la Douma il y aurait un équilibre instable. C'est ce qui s'est passé. La surprise fut l'ampleur de la défaite des partis de droite et du centre dans l'élection à la proportionnelle.
Par Alexander Buzgaline et Andrei Kolganov Moscou, décembre 1995 LE BLOC « NOTRE MAISON LA RUSSIE », dirigé par Tchernomyrdine a obtenu un peu plus de 10 % alors que «le Choix démocratique de la Russie » dirigé par Gaidar a obtenu moins que 5 %. Pour l'instant toutefois, il ne s'agit que d'une défaite morale. Les forces de la droite politique restent puissantes même dans la Douma actuelle : les droitiers auront environ un tiers des sièges nous incluons parmi ces forces le bloc « labloko » dirigé par lavlinski. La différence entre la politique réelle de ce bloc et la politique des dirigeants actuels ne sont que des nuances en partant d'une stratégie pro-bourgeoise commune. Le radicalisme actuelle de lavlinski ne dépend que de sa volonté de se présenter en tant qu'opposant. Au sein de la Douma, de même qu'au sein de la Russie dans son ensemble, alors qu'on s'approche de l'élection présidentielle il existe une situation de chaos. Les droitiers ne peuvent plus exercer un contrôle direct sur la situation même s'il gardent le pouvoir administratif et politique et le contrôle sur la propriété. On est loin d'une victoire réelle de la gauche. Le social-populiste d'extrême-droite Jirinovski, a la possibilité de changer le rapport de torces a la Douma dans un sens ou dans l'autre. LE CONTEXTE SOCIO-ÉCONOMIQUE DES ELECTIONS L'équilibre politique, évidemment très instable, qui s'est créé au sein de la Douma reflète sous de multiples formes les rapports socio-économiques dans l'ensemble de la Russie. Il est important de souligner qu'à partir de l'hivers 1993-1994 le modèle de capitalisme nomenklaturao-corporatiste, surgi dans le pays pendant le processus de rétorme a changé graduellement. En partant de la tentative d'adopter un cours pro-occidental, les dirigeants russes ont commencé à opérer un tournant vers une orientation paternaliste chauvine. Ce tournant a été introduit lentement et sous des formes contradictoires, mais ses causes sont profondes. Aujourd'hui il a obtenu ses premiers résultats.
Russie
défaite morale
En 1995 sont apparus les premiers changements évidents Ils ont été stimulés dans la société par le rejet fondamental des tentatives d'appliquer une « thérapie de choc » et par la concentration et la monopolisation du capital privé. Ce processus a été accéléré par la violence et la corruption ainsi que par le regroupement et l'adaptation partielle au marché bureaucratisé et corrompu d'un secteur significatif des vieux monopoles (surtout dans le secteur de l'énergie et des matières premières). Après le regroupement rapide au niveau local de nombreuses petites société spéculatives, ont surgi de vastes clans « intégrés » non seulement dans la sphère de la production matérielle mais aussi dans le commerce et la finance. Au sein de ces clans, les droits de propriété et le pouvoir réel sont distribués entre différents groupes de leurs élites. Ce regroupement inclut des éléments corrompus et des autorités fédérales et municipales qui soutiennent un clan particulier, les banques qui servent et contrôlent des clans déterminés, des chefs d'entreprises qui font partie du clan et des individualités. Le plus souvent ces clans lient étroitement « leurs » ouvriers et les résidants de « leurs » cités aux structures du clan en usant du paternalisme et de l'intimidation. Il est significatif que lors des élections presque tous les gouverneurs des provinces ont été réélu indépendamment de leurs orientations politiques. Au fur et à mesure que les clans se consolident (le processus de leur formation n'est pas encore achevé) ils se battent farouchement entre eux pour la répartition des droits de propriété et du pouvoir économique. Bien sür dans cette lutte (qui se développe rappelons le, dans un pays de capitalisme bureaucratique d'Etat où beaucoup de choses dépendent des structures officielles) il est très important de pénétrer dans le pouvoir politique. Le résultat est que chacun des clans a place, ou et en train de placer ou placera ses pions auprès d'une ou plusieurs forces politiques censées s'occuper de ses intérêts. La quantité de clans (et si nous prenons en compte les élites républicaines et régionales, il s'agit de plusieurs dizaines), leur volonté de diversifier leur
représentation, est l'une des raisons de la multiplicité de blocs électoraux avec des programmes à peu près semblables. Entre temps, en 1995, ont commencé à émerger graduellement deux pôles d'attraction pour ces structures intégrées. L'une proche des autorités actuelles, liée à une bureaucratie l'orientation paternaliste, favorable à un compromis avec les ouvriers (d'où le social-populisme du programme) et au maintien de la production nationale par une aide de l'Etat, ar des restrictions à la concurrence étrangères, des crédits on marché, etc. Sur la base de liens personels et des affiliations sectorielles et régionales, les societes-clan de ce type nisent sur l'un ou l'autre des blocs social-chauvins (le plus souvent le PCFR ou le KRO). Il y a aussi les clans d'ur deuxième type — des sociétés capitaliste qui se sont déjà adaptées au marché par les monopoles d'exportation des matières premières et de l'énergie, par leurs liens avec les autorités actuelles et le renforcement de leur position dans la sphère financière et bancaire comme résultat de la concentration et de la monopolisation du capital. Ces clans ont soutenu le « Choix démocratique de la Russie » ainsi que des blocs d'extrême-droite en concurrence non seulement avec les structures paternalistes mais aussi entre eux. Toutefois, il est impossible de comprendre les résultats des élections et les perspectives de la Russie, sans prendre en considération l'attitude des travailleurs qui constituent la grande masse de la population. Il faut rappeler que 1995, malgré l'optimisme officiel, a été une année de déclin économique constant. Au cours des 11 premiers mois de l'année la chute du Produit national brut (PNB) a été « seulement » de 4 % alors que les salaires réels des ouvriers après une stabilisation temporaire en 1994, ont commencé à diminuer sérieusement (-15 %). Les succès du gouvernement dans la lutte contre l'inflation ont été vraiment exceptionnels : en 1995, les prix ont augmenté « seulenent » de 220 % ! Plus de 25 % de la population se trouve en dessous du seuil de pauvreté que les autorités russes déterminent d'une façon très simple : sont considérés Viktor Tchemomyrdine pauvres ceux qui ne disposent pas du minimum d'aliments de qualité médiocre nécessaire pour survivre « pendant une certaine période ». Il est incontestable que la population russe reste aujourd'hui atomisée et asservie au paternalisme des clans. Oui, les ouvrier de Russie font preuve, comme auparavant, de peu de capacité d'auto-organisation, alors que la crise économique et la nécessité d'avoir deux ou trois boulot de 12 à 14 heures par jour, renforcent les tendances au conformisme et à la débrouillardise. Oui, notre pays a déjà vu la formation d'une « aristocratie ouvrière », composée d'employés d'un certain nombre de secteurs de production de matières premières et de secteurs de la banque et de la finance, qui ont des rémunérations de 5 à 10 fois plus élevées que dans l'industrie mécanique, dans l'enseignement ou dans la scienToutefois, les ouvriers de Russie commencent déjà, ne fut-ce que passivement, à protester contre une telle orientation économique et une telle autorité gouvernementale. Le fait qu'aux élections de décembre, 70 % des électeurs aient voté dans les régions dites moins favorisées en constitue l'indice. Un autre indice réside dans le soutien de masse au PCFR comme étant à peu près le seul parti ayant des structures de bases (cela vaut surtout pour les organisations régionales) et travaillant avec les gens du peuple (pour l'instant surtout des retraités). Des partis du même type ne disposant pas de telles structures ont essuyé un échec, comme l'indique l'exemple du KRO. de s'organiser d'une façon indépendante pour défendre leurs propres intérêts (le PCFR est un parti de soutien passif pour la « bonne » - c'est-à-dire paternaliste — NomenKlatura). Mais le soutien, le rejet, ou l'indifférence de la part des ouvriers est en train de devenir un facteur décisif dans les luttes de l'élite corporatiste. L'ALIGNEMENT À LA DOUMA ET DANS LA SOCIETE me politique attribue au pouvoir exécutif (président et gouvernement) les prérogatives combinées des autorités dans la République parlementaire et dans la République présidentielle. Les droits de la Douma ont été réduits non seulement par rapport au système parlementaire mais aussi au système présidentiel. Même les foncions législatives de la Douma sont limitées. Annuler un veto par la chambre haute, conseil de la fédération, nécessite une majorité de deux tiers ; un veto présidentiel ne peut être annulé que par une majorité des deux iers dans les deux chambres Il est difficile de considérer que la Douma représente un contrepoids réel au pouvoir exécutif Les seules tonctions substandelles quelle detiend sent les confirmer trois nominations par le président, celles du premier ministre, du président de la banque centrale et du procureur général. D'autre part un refus par la Douma d'adopter le budget ou un vote de méfiance à l'encontre du premier ministre peut justifier sa dissolution. Bien que le nombre de sièges des différentes forces politiques à la Douma soit très important pour l'élite au gouvernement, la répartition des forces n'a pas une signification décisive. Ce n'est pas par hasard si pendant la campagne électorale on a souvent fait remarqué que les élections à la Douma n'étaient qu'une répétition générale des élections présidentielles de juin 1996. Les élections de décembre, se sont déroulées sur la base d'une législation relativement démocratique (225 députés sont élus à la proportionnelle, et 225 au système uninominal). Les procédures électorales étaient aussi démocratiques et semblent avoir été respectées, du moins dans les régions où il existe des conditions normales (ce n'est pas le cas de la Tchétchénie). Pourtant il n'y avait pas de contrôle indépendant sur le décompte des voix. La plupart des gens ont été surpris non seulement par la portée du succès du PCFR
mais aussi par la portée de l'échec du parti gouvernemental. La seule erreur majeure dans les prévisions a concerné la force politique du KRO qui s'est avérée beaucoup plus limité qu'on ne le prévoyait (il n'a même pas surmonté la barre des 5 % lui permettant d'accéder à la distribution des sièges à la proportionnelle). Quelles conclusions peut-on tirer des résultats sur l'état d'esprit des votants ? Tout d'abord, il y a eu un rejet incontestable de la politique gouvernementale, malgré la propagande très puissante du regroupement de Tchernomyrdine. Deuxièmement les partis de droite qui ont dépassé la barre des 5 % n'ont obtenu que 27,8 % des voix à là proportionnelle alors qu'ils avaient obtenu 52,7 % en 1993. Auparavant il existait une majorité de droite — fut-elle instable à cause des divergences au sein de ses différentes fractions — aujourd'hui aucune majorité claire n'existe. Parmi les partis de droite nous incluons non seulement le bloc de lavlinski mais aussi le Parti de Zirinovski qui a soutenu fermement une orientation capitaliste pour la Russie et malgré sa rhétorique antigouvernementale et ses prises de position en accord avec le PCFR sur certaines questions, il a soutenu le gouvernement sur tous les sujets les plus importants (budget, confiance au premier ministre, etc.). La défaite de Gaïdar a été particulièrement grave, il n'a obtenu que 4,1% : la confiance dans la force miraculeuse du libre marché s'est dissipée rapidement. Même labloko a enregistré un recul bien que très limité (en passant de 7,8 % à 7,3 %). Troisièmement : la barre de 5 % n'a été surmontée par aucun parti centriste (centriste de gauche de type socialdémocrate, le bloc d'Ivan Rybkine et « Pouvoir au peuple ») ni par une formation centriste de droite comme le KRO Cela indique que pour les électeurs russes le problème ce n'était pas de choisir entre différentes tactiques pour mener à bien la réforme de marché. Ce qu'ils veulent remettre en question c'est une stratégie socio-économique. Une partie significative de la population est convaincue que le gouvernement pousse la Russie dans une fausse direction et qu'il n'est plús suffisant d'introduire des réajustements au processus de réformes : s'ils veulent réussir, les sociaux-démocrates russes devraient étudier l'exemple de Salvador Allende et non celui de Francois Mitterrand Quatrièmement : l'échec du parti de Zirinovski, du KRO et d'une série de blocs plus petits se basant sur des slogans nationalistes a indiqué que les idées chauvines de grande puissance ne rencontrent pas beaucoup de sympathie. Les blocs (le même susmentionné plus un certain nombre de petites formations d'orientation droitière), dont les leaders prônaient des méthodes politiques autoritaires, n'ont pas eu non plus un soutien important, ce qui est un signe encoura-
Les implications des élections sur les regroupements de forces au sein de la gauche posent un problème particulièrement compliqué. Aucun des petits (voire minuscules) groupes de gauche ou de centre gauche n'a réussi à dépasser la barre de 5 % bien que deux d'entre eux, le Parti de l'autogestion ouvrière de Sviatoslav Fiodorov et le bloc « Communistes-Russie travailleuse-Pour l'Union soviétique » aient obtenu plus que 4 % des voix. Il est clair qu'un bloc de gauche unitaire aurait pu obtenir entre 45 et 50 % des voix rauche pris dans leur ensemble. Les communistes ortho loxes et les partisans des différentes versions du socialisme démocratique n'ont qu'une faible influence de masse. En même temps, les partisans des « petits » partis ou groupes communistes et de gauche en dehors du PCFR — des gens qui souvent n'ont pas voté parce que leur parti (socialiste lémocratique) n'était pas présent — pourraient représenter entre 5 et 7 %. Avec les sociaux-démocrates ils auraient pu assurer de 10 à 12 % des voix additionnelles dont le PCFR avait besoin pour gagner. PERSPECTIVES DE LA LUTTE POLITIQUE EN RUSSIE Maintenant tous les commentateurs se posent des questions sur la prochaine campagne électorale présidentielle et ses résultats probables. Les scénarios ne sont pas du tout clairs. On ne sait même pas si, après l'échec du bloc de Tchernomvrdine, Eltsine décidera de maintenir ces élections. S'il s'y refusa, est-ce que l'opposition et les élites, mécontents de Eltsine, auront la force suttisante pour les obtenir malgré la résistance du « Parti au pouvoir ». Pour l'instant, 1l paraît assez vraisemblable que les présidentielles auront lieu. Il y a trop de clans qui veulent chasser la minorité actuelle de la présidence, qui plus est, la majorité des travailleurs rejettent la politique actuelle. De surcroît l'équipe présidentielle est profondément déchirée et Eltsine lui même n'est pas dans de très bonnes conditions. Dans le cas où les présidentielles se déroulent sous une forme plus ou moins démocratique (tout au moins au cours du processus electoral), la gauche, les sociaux-democrates et les forces sociales chauvines plus modérées (allant de « Kussie travailleuse » et de la gauche démocratique au PCFR er tant que force principale de la coalition jusqu'au Parti agraire, à des sociaux-démocrates divers et à des chauvins modé rés du bloc de Nikolaï Rijkov) rend la possibilité d'établi une coalition puissante. Cela sera possible s'il y a une bonne organisation, si les nombreux désaccords sont surmontes e il y a des compromis entre les clans qui soutiennent le groupes politiques. Sur ce chemin on rencontrera de nomreux obstacles aussi bien les « vieux » obstacles qui ont empêché de former une coalition et de gagner lors des élections législatives que de nouveaux obstacles liés à la pression que les autorités et les centristes exerceront sur le PCFR. Ces derniers essayeront d'« acheter » les leaders des ›artis en leur offrant des positions officielles et en leur pro nettant des compromis. Il faut espérer que ces tentatives ne réussissent pas. Pour l'instant il n'est pas clair si les droitiers pourront s'unifier, ni autour de qui. Dans tous les cas, ce processus exclura probablement Jirinovski, lequel, au moins au premier tour, fera probablement un effort pour se placer en tête. Les fermentations et les oscillations dans le camp de la droite et l'absence d'un candidat qui s'impose aux autres traduisent la crise d'ensemble de la politique de la droite pendant les dernières années. Néanmoins, comme dans le passé, le parti du pouvoir peut compter sur le soutien de secteurs essendes emplaye de sais merie de aie de mal
¡gentsia et des ouvriers de certains secteurs privilégiés) et une minorité, bien que substantielle, de travailleurs En fin de compte il n'est pas exclu qu'aux élections présidentielles, il y ait plus ou moins un équilibre entre droite et rauche et que Jirinovski avec ses 10 % puisse jouer un rôle l'arbitre. Pour éviter tout cela, répétons le, il est nécessaire de réaliser une coalition de centre gauche démocratiquement organisée. Œuvrer dans cette direction est aujourd'hui la tâche principale de la gauche.