Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

L'espoir s'organise

· Inprecor n° 399, février 1996 · p. 23-25 · 2 113 mots

Mexique

1996, la guerre au gouvernement et à l'armée ; la seconde appelle à la formation de la Convention nationale démocratique (CND), comme mécanisme pour aider à organiser la « société civile » ; la troisième appelle a la formation du Mouvement de libération nationale comme regroupement unitaire de toutes les forces d'opposition, pour chasser le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) du Palais natio nal. La quatrième représente la réponse de l'EZLN à la Consultation nationale sur la construction possible d'une « force politique d'un nouveau type ayant comme base I'EZLN ». Le « passage de la douleur à l'espoir », comme dirait le sous-commandant Marcos, a été un itinéraire plutôt conjoncturel s'exprimant d'une manière vécue dans les deux années qui viennent de passer. Le Mexique d'en-bas, en accord avec les héritiers des peuples originels de ces terres, après avoir fait diverses tentatives, arrive à la conclusion que l'unique possibilité de s'organiser « en bas » et, d'une certaine manière, « au milieu » sera de se lancer dans une aventure impressionnante : construire un arc-en-ciel qui, en plus d'être multicolore, représente, d'abord, un pont unissant le Mexique d'hier et de demain, puis, en paraphrasant Dussel, soit rapidement un projet de libération et de transmodernité « (...) Ils étaient là, ou plutôt ils pensaient, ils se connaissaient, ils se parlaient, ils apprenaient à se connaître, voilà où ils en étaient, quand la pluie resta en suspens en plein milieu de l'après-midi sans descendre, ni monter, juste en restant là, et les hommes et les femmes de mais continuèrent aussi à regarder les premiers dieux et voilà que commençait à se dessiner un pont de lumière, de nuages et de couleurs, le pont venait de la montagne et allait vers la vallée, puis, on voyait bien que ce pont de couleurs, de nuages et de lumière n'allait, ni ne venait de nulle part, juste qu'il était là, au dessus de la pluie et du monde. » (Sous-commandant Marcos : Los hombres que viven haciendo puente de siete colores. Le secteur qui s'est senti le plus offensé par la proposition est celui de la dite « classe politique », de droite comme de gauche. Spécialement ces derniers, qui ont dû dépoussiérer leurs livres et manuels « marxistes » pour polémiquer contre des visions anarchistes, utopiques, réelles ou inventées. Cette gêne a ses raisons, la Quatrième déclaration de la Selva, le message qui vient « d'en-bas »,

Mexique

Par Sergio Rodriguez Lascano

DURANT LA NUIT DU

31 DECEMBRE 1995 et la matinée du 1er janvier plusieurs dans endroits de la forêt et des plateaux de l'Etat du Chiapas, on fit connaître la

Quatrième Déclaration de la Selva Lacandona, élaborée par l'EZLN. Il n'est pas vain de rappeler l'objectif de chacune des déclarations : la première déclare

«De 1492 à 1992 se déroule la longue histoire, durant la période du "sixième soleil", pendant laquelle ce peuple latino-améri cain, le "bloc social"

ra en créant sa propre culture. C'est sur elle que s arrêtera la prétention d'une modernisation qui ignore sa propre histoite, puisqu elle est "l'autre-face" invisible de la modernité. Ce "peuple" ne peut que tres mal comprendre la Modernité dont il a toujours été la partie exploitée, opprimée; "'autre-face" qui a payé de sa mort l'accumulation primitive de capital,

Le développement des pays du centre (...)

Ainsi, le projet libérateur"(..) est en même temps une tentative de depassement de la Modernité, un projet de libération et de "transmodemnité"

otro).

leur pose plusieurs problèmes difficiles à affronter : tout à coup le zapatisme cherche à organiser des secteurs sociaux sur lesquels il n'exerçait auparavant qu'une influence morale, ainsi les mots ne sont plus de la littérature ou, pour être plus précis, deviennent en plus des instruments de construction. Tout à coup, mandar obedeciendo (diriger en obéissant) n'est plus une jolie phrase, utilisable dans les débats internes des appareils politiques, mais se transforme en un slogan subversif qui interroge ce qui est fondamental dans l'exercice et la théorie du pouvoir, qui met sous une loupe les élites politiques, les fonctionnaires publics, les protessionnels de la politique, de droite ou de gauche, qui cherche à révéler le secret qui leur appartenait à eux seuls, qui veut, enfin, « qu'une cuisinière dirige l'Etat ».

La réponse irritée de la « classe politique » mexicaine montre la validité des paroles d'un intellectuel allemand :

« la puissance du secret d'Etat se transmet à ses détenteurs et les immunise contre l'interrogation, des opprimés, avanceselon leur niveau d'initiation, cela les dispense de répondre et, au sens propre, ils deviennent irresponsables. Selon les d'Etat secrets connus par chacun, s'établissent des catégories et leurs privilèges dans une hiérarchie d'une grande précision. La masse des sujets na pas de secret; par conséquent, elle n'a aucun droit à parti-

(E. Dussel: 1492, El encubrimiento del ciper au Pouvoir, à le critiquer et à le contrôler. » (Hans

Magnus Enzensberger: Politica y

Delito) En dernière instance, quelques secteurs venant de la auche mexicaine traditionnelle espéraient que la proposi ion zapatiste mette en question le « système de parti d'Etat » et non le système politique en tant que tel, dont ils sont non seulement partie prenante mais aussi, d'une certaine façon, les soutiens. Souvenez-vous cette phrase brillante et terrible d'un des théoriciens et défenseurs de l'antidémocratie réellement existante : « celui qui résiste, soutient ». La Quatrième déclaration de la forêt lacandone tape du poing sur la table où se répartissent les cartes du

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* MEXIQUE ouvoir. Ainsi, en meme temps que certains saluent la déci ion de l'EZLN de se transformer en une force politique, il lui reprochent immédiatement son manque de volonté à se soumettre aux règles du jeu du système politique et plus encore à celles que la modernité établit pour la lutte politique et la lutte pour le pouvoir. La critique va précisément contre ce qu'il y a de nouveau dans la proposition A GAUCHE, CEUX QUI ATTAQUENT la Quatrième déclaration sont ceux qui n'ont jamais compris que la lutte contre le capitalisme n'a pas pour suprême objectif une meilleure répartition des revenus, mais cherche à bouleverser le noyau du capitalisme, c'est-à-dire la relation travail salarié-capital et spécialement ce qui touche au fétichisme des marchandises. Ainsi, ils ont toujours pensé que ce qui existait en URSS ou dans l'Europe de l'est, était le socialisme Ils sont incapables de comprendre que parallelement au fetichisme des marchandises existe le fétichisme du pouvoir « Le Chiapas est une interpellation et de l'Etat. De même qu'un contrôle rela- ethique profonde, venant du plus protif de la production marchande ne résoud fond de l'histoire de la modernité. Elle pas le probleme de lexploitation, la prise du pouvoir par un groupe de profession- stance, mais elle touche également nels de la politique bien intentionnés, ne résoud pas le problème de la domination politique d'une élite sur la société. C'est pourquoi la Quatrième déclaration est de la modernité, les quinze millions une flèche qui va au cœur même de ce d'indiens morts, les quatorze milfions qu'est la politique traditionnelle. d'esclaves africains vendus (..) Des situations éthiques qui appellent à une e cherche a bouleverser la relati tre dirigeants et dirigés. c'est-à-dire relation ordre-soumission qui émane de més, les pauvres et les exclus. Dans les toute relation du domaine politique. annees futures, nou Accepter que quelques uns puissent don- réfléchir, à analyser ner des ordres et la majorité obéir est la premières semaines base ultime de la domination capitaliste, 1994 » (E. Dussel: une fois dépourvue de ses fastueux rebelion maya de 19 habits du dimanche. Tous les « x » temps, l'élite politique consulte les électeurs sur les diverses options et programmes. Bien entendu, ils ne sont presque jamais mis en pratique. Pis encore, les gens déléguent leur pouvoir de décision à un groupe de professionnels de la politique dont les différences se situent au niveau des projets globaux, mais jamais au niveau de la forme de la relation ordre-soumission. Quelle est ici la différence entre un personnage paradigmatique du Parti d'action nationale (PAN), comme Fernandez de Cevallos et un du Parti de la révolution démocratique (PRD), ou bien entre Munos Ledo et Zedillo ? Tous sont autoritaires, antidémocratiques, très personnels, méprisants. Ils représentent, indubitablement, des intérêts sociaux, pour le moins partiellement différenciés, mais ils sont d'accord avec un système politique qui cherche à maintenir une différence entre dirigeants et dirigés. Ainsi chaque fois qu'ils veulent arriver à un accord, ce n'est pas la présence et le regard de la société qui les gênent, mais ceux de leurs propres amis. C'est pourquoi ils utilisent comme méthode les pactes, les accords, pour convertir les conflits et contradictions en simples incompréhensions qu'il est possible de limiter. La méthode qui vient de la toret et des plateaux du Chiapas est « rupturiste », pas simplement envers le système de partid'Etat, mais encore contre le système politique dans son ensemble. Cela n'a rien à voir avec une position anti-électoraliste ou, pire, abstentionniste, comme le croient quelques electoralistes ımperturbables... Pourtant on ne conçoit pas la crise de la relation ordre-soumission uniquement dans le rapport entre le régime et la société, mais aussi dans toutes les relations sociales, sur le terrain électoral, culturel, psycho24 Inprecor n° 399 - févirer 1996 logique, éducatif, médical, etc.

Partant de l'idée que la suprématie de quelques uns qui ordonnent et du reste qui obéit existe dans tous les pores de a société, et se convertit en une pierre de touche de la domi nation culturelle des oppresseurs, beaucoup plus perverse lorsqu elle réussit à s'établir parmi les pauvres eux-mêmes

Comme le décrit Marx pour montrer la fétichisme de la marchandise, la table qui prend vie devant les yeux de

L ouvrier est semblable au spectre qui, chez tous les êtres humains, prendrait vie pour decider et, mieux préparé et adroit, prendrait les décisions qui reviennent à la communauté.

En comprenant le pouvoir comme une relation sociale et pas seulement comme une chose qui se prend et se transforme, l'EZLN montre en même temps, qu'en chaque relation sociale existe un germe de domination et d'exclusion. En ce sens, la lutte contre le pouvoir d'Etat est aussi une lutte contre cette transmutation des relations humaines, y compris celles qui paraissant inoffensives sont beaucoup plus perverses que celles établies directement par le pou voir d'Etat. Et cela se fait sans cri strident et sans feu d'artifice. touche l'Amérique Latine dans sa sub- CETTE CRITIQUE RADICALE des concepts traditionnels de la modernité ['Europe lui rappelant le génocide com- prend une grande importance mis au XVI siècle, le premier holocauste d'autant plus que dans sa phase « néolibérale », le capitalisme et ses médiations montrent clairement ses aspects les plus nocifs et pervers. Ce qui fût « étrange » et difficile à comprendre, (ce qui remet en cause notre vision co-responsabilité solidaire avec les opprioccidentale et moderne) c'est que l'alternative est venue de ce Mexique s aurons beaucoup à indigène, qui par sa rébellion cria « ça , à conclure de ces suffit ! » et provoqua une interpellatrès denses de l'anné tion éthique du monde entier mais El sentido etico de la plus précisément de la pensée et de la 194) pratique de la gauche. D'où la grande importance, dans la déclaration, de l'appel à une Rencontre intercontinentale ayant pour thème : Pour l'humanité contre le néolibéralisme.

Mandar obedeciendo, l'heureuse nouvelle qui a surgi en janvier 1994 entre maintenant dans une nouvelle phase, un gigantesque défi : est-il possible de maintenir cette vision prophétique et en même temps d'organiser une nouvelle force politique ? Je ne sais pas, mais l'alternative en vaut la peine. Au moins pour approcher ce que disait ce grand philosophe allemand, Elias Canetti : « Le système des ordres est admis universellement. Il s'est niché de manière évidente dans l'armée. Mais de nombreux autres secteurs de la vie civilisée sont dominés et marqués par l'ordre. La menace de mort est la monnaie du pouvoir. Celur qui veut redure le pouvoir, doit examiner

L'ordre de proche en proche sans peur et trouver les moyens pour le déposséder de son aiguillon. » (E. Canetti : Masa y poder)

Il n'est pas vain de rappeler une autre « étrangeté », qui est que cette proposition civique et civilisatrice vienne d'une organisation politico-militaire. Cela se passe dans un pays appelé le Mexique où « nous sommes tous Marcos », où

« Zapata est vivant », où enfin, dans les conversations de fins de repas, comme dirait un grand poète « la nappe sent la poudre » et l'histoire nous tombe dessus malgré les serviteurs du pouvoir qui essayèrent en vain de faire de ce pays • le paradis de la pensée débile.

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Quatrième déclaration

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