Inprecor 1974–2004

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LIVRES DU MOIS

Les politiques des revenus en Europe, sous la direction de R. Boyer et R. Dore

· Inprecor n° 399, février 1996 · p. 35 · 615 mots

Les politiques des revenus en Europe, sous la direction de R. Boyer et R. Dore, La Découverte A l'heure où nos dirigeants parient gros sur la réalisation de la monnaie unique européenne, un spectre hante les esprits des eurocrates et des banquiers : la divergence des salaires. C'est que si les marchés des produits sont unifiés, ceux du travail restent fondamentalement nationaux : la lutte des classes, qui décide, en grande partie, de l'évolution de la productivité et des salaires, se déroule encore — et pour longtemps — dans l'enceinte nationale. Chaque pays a son système d'institutions et son mode de régulation des conflits, qui canalisent de manière très spécifique la lutte des classes et fournit, par exemple, des combinaisons très diverses de taux d'inflation, gains de productivité, salaires réels, etc. Le mérite de l'ouvrage coordonne par Boyer et Dore est de tournir, pour / pays européens (Royaume-Uni, France, Italie, Allemagne, Danemark Autriche et Suède), une description précise de ces dispositits dans les différents pays, par de bons spécialistes des systèmes de relations professionnelles. Les dévaluations monétaires servaient traditionnellement à égaliser a posteriori les conditions de la concurrence entre les pays qui résolvent de manières très dittérentes leurs contradictions internes. Comment espérer, alors que rien n indique une convergence de ces systèmes nationaux, que la stabilité de la monnaie unique tienne autrement que par le développement du chômage comme « modérateur » des salaires des pays moins « sages » ? L'ambition normative du recueil — nettement moins convainquante que son aspect descriptif, soyons franc - est de convaincre les acteurs patronaux et gouvernementaux du danger des solutions libérales, et de la nécessité d'une concertation sociale équilibrée — une politique des revenus —, qui fasse appel au sens de l'équité et de la solidarité des parties. Colin Crouch, dans ce qui est sans doute le plus subtil chapitre de l'ouvrage, présenté une solide argumentation en faveur de l'efficacité des institutions sociales ntermédiaires (syndicats, associations patronales, conférences i- ou tri-partites, centres d'études et d'expertise légitimes, e même banques centrales indépendantes...) dans la production de la coordination économique, qui seule permettrait de maîtriser les tensions inflationnistes sans recourir trop au « remède » du chômage. Mais, malheureusement pour cette thèse intellectuellement séduisante, le chapitre sur la Suède montre de façon brillante comment une bourgeoisie - fractions libérale et social-démocrate main dans la main - a choisi consciemment, en 1991, de saborder un svstème de régulation économique et sociale basé sur la « politique salariale solidaire », la politique active de l'emploi et les dévaluations périodiques, qui avait permis de maintenir le chômage à un taux anormalement bas tout au long des années 80. Dans un passage digne de la « novlangue » d'Orwell, mais qui reflète bien l'absurdité de l'argumentation libérale, Aberg explique que le choix de la stabilité monétaire par le gouver nement social-démocrate impliquait clairement une flambée sans précédent des taux d'intérêt (qui atteignirent 500 % lors de la crise monétaire de 1992) et du chômage, mais que « la lutte contre l'inflation s'assimilerait désormais à celle contre le chômage »... « Le mensonge c'est la vérité », disait-on dans « 1984 »! Les limites de la compréhension académique de l'économie éclatent donc dans cet ouvrage: aucun des auteurs n'émet l'hypothèse que les politiques libérales de stabilité monétaire et lutte à outrance contre l'inflation au prix consciemment assumé d'un chômage de masse, expriment non les lois générales de l'économie mondiale, mais les inté rêts de classe d'une fraction fort réduite de la population, la bourgeoisie financière. Le sabordage suédois n'est pourtant que l'expression, caricaturale par sa soudaineté, des effets dissolvants de l'hégémonie financière sur les arrangements de type social-démocrate.

Michel Dupont *

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