« Solidarnose » 15 ans plus tard
Pologne
Issu de la grève générale de l'été 1980, le Syndicat indépendant et autogéré « Solidarité » avait été l'expression politique de cet immense mouvement d'auto-organisation sociale autour des bastions industriels régionaux. Mouvement dont les sources sont à chercher à la fois dans l'effondrement d'un projet de développement économique accéléré (fondé sur les bas taux de crédit sur le marché mondial au début des années 70), le début d'une inversion de la courbe du niveau de vie de la population consécutif à cet échec et le sentiment populaire que le gâchis des efforts humains pointant avait pour cause principale l'incapacité des élites gouvernantes et leur volonté de préserver à tout prix leur position sociale privilégiée. L'échec de ce modèle de développement avait discrédité la bureaucratie de l'Etat-parti et mis sur l'avant-scène une opposition démocratique intellectuelle qui avait réussi à tisser des liens avec l'avant-garde ouvrière après la répression des grèves de juin 1976. Par Jan Malewski, 18 décembre 1995 Le modèle de société dont « Solidarité » avait été alors porteur s'inspirait de ce sentiment et des expériences d'autoorganisation des grévistes. Il s'agissait d'une société solidaire et égalitaire - l'expérience des grèves menées dans les bastions industriels pour les revendications des secteurs moins puissants (santé, éducation...) fut la traduction immédiate de cette aspiration. D'une société garantissant la dignité des travailleurs à travers l'autogestion des entre-
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1980 : Affiche de Solidarnosc prises, sur le modèle des comités de grève d'août 1980 et des conseils ouvriers de 1956. D'une société respectant les compétences sans pour autant permettre à ceux qui les possèdent de se placer au-dessus des autres, symbolisée par l'institution des « experts » au sein du mouvement, dont le rôle était de fournir des conseils, la prise des décisions directes devant leur échapper. Ce modèle était exprimé dans le langage politique de l'opposition démocratique dont les courants dominants, qu'ils aient été ou non issus de la gauche anti-stalinienne d'Octobre 1956 (le premier grand mouvement d'auto-organisation), rejetaient alors les références marxistes, identifiées à leur caricature bureaucratique. Mais, malgré cette médiation et l'usage d'une terminologie aussi différente que possible de la « novlangue » bureaucratique (« Solidarité » parlait de « sociétalisation » (1) de l'économie et de « République autogérée » et non de
1) Le terme polonais « uspolecznienie » (qu'on traduit généralement par « socialisation ») est formé à partir du terme « spoleczenstwo » (société) et n'a donc pas de racine commune avec « socjalizm » (socialisme). A notre avis ce fut la raison du succès de ce vocable.
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« socialisme »), le modèle de société véhiculé par « Solidarité » en 1980-1981 était pour l'essentiel celui d'une démocratisation radicale du système social existant et non celui du bouleversement de ses fondements. Il s'agissait d'une remise en cause du « socialisme réel » au nom des valeurs que sa propagande véhiculait. Remise en cause de plus en plus radicale au fur et à mesure que le pouvoir bureaucratique s'avérait incapable de satisfaire les aspirations clairement exprimées par les masses. Car il ne s'agissait, ni plus ni moins, que d'exiger des bureaucrates qu'ils acceptent non seulement de remettre en cause leur pouvoir — dans les entreprises et au niveau local d'abord et de l'État ensuite — mais aussi et surtout leur situation sociale privilégiée, qu'ils descendent de leur piédestal (aussi petit fut-il) pour se fondre dans la masse. C'était, notons-le, une exigence autrement plus radicale que celle, apparue après la défaite du mouvement, d'un retour dans le giron du capitalisme. Après avoir tenté d'endiguer la dynamique de ce mouvement, à travers un projet de réforme économique qui visait à encadrer les décisions des conseils d'autogestion par un ensemble de mécanismes marchands et par le pouvoir central de l'Etat — projet accepté par les négociateurs syndicaux et remis en cause par le premier Congrès de « Solidarité » qui imposa le primat des décisions démocratiques de la base — la direction bureaucratique décida de le briser en imposant l'état de siège. Son principal auteur, le général Jaruzelski a écrit dix ans plus tard : « Nous étions comme hypnotisés par la conviction, que les organes centraux de "Solidarité" , que ses experts faisaient ce qu'ils veulaient. Nous surestimions leur capacité d'orienter et de manipuler l'organisation. Un mouvement revendicatif social et politique si puissant se radicalise de lui même. Il porte plus ses dirigeants que ceux-ci ne le conduisent. Cela, bien sûr, ne les justifie pas totalement, mais c'est un fait. En décembre [1981] il a atteint son apogée. » (2) L'état de guerre fut donc imposé pour arrêter cette dynamique. Ses auteurs avaient d'emblée essayé de préserver les chances d'un futur compromis avec ceux qui pouvaient être les porteurs de la légitimité du mouvement social, tout en décapitant ses structures et en cherchant à briser le lien entre les dirigeants et les militants de base — véhicule démocratique du radicalisme du mouvement. La répression ne fut donc pas aveugle. Elle fut massive au niveau des entreprises pour extraire les militants ouvriers de leur milieu social, les contraindre à se recycler ou à émigrer et paralyser ainsi le mouvement en le privant de ses cadres intermédiaires. Si « Solidarité » a ainsi pu préserver la continuité de sa direction nationale et de ses soutiens intellectuels, au niveau des entreprises cette continuité de cadres et d'expérience politique accumulée fut brisée. Plus qu'une organisation de masse préservée dans la clandestinité, « Solidarité » devint après peu d'années un réseau de diffusion d'idéologie à partir de ses centres intellectuels vers une base contrainte à une consommation passive. Le coup de force du général Jaruzelski eut encore un autre impact : il fut très massivement perçu comme l'ultime preuve que le changement n'était pas possible dans le cadre du 30 Inprecor n° 399 - févirer 1996
POLOGNE * système, qu'un mouvement de masse si puissant qu'il fut — et « Solidarité » avec ces quelques dix millions de membres avait été puissant — ne parviendrait pas à humaniser le « socialisme réellement existant ». En même temps, le formidable élan de solidarité que l'attaque contre le syndicat polonais avait soulevé à l'étranger et qui contraignait les gouvernements occidentaux à s'engager verbalement et matériellement aux côtés de l'opposition polonaise contribua à doter le capitalisme de vertus humanistes dans l'imaginaire populaire. Le terrain était ainsi mûr pour une idéalisation à l'échelle de masse de l'option capitaliste : les freins de l'auto-limitation (3) intellectuelle étaient tombés et les publications clandestines de « Solidarité » pouvaient se consacrer à « rattraper le retard » en inondant le mouvement de prose néolibérale justement en vogue en Occident. C'est en 1984-1985, alors que dans les entreprises le mouvement syndical était au plus bas, que se dessine au sein des cercles dirigeants de « Solidarité » clandestine une première rupture avec le projet de « République autogérée ». Dans le rapport préparé alors pour Lech Walesa et intitulé « Solidarité cing ans après Août » (4), il est clairement question sous le vocable de « réforme économique » d'un retour à l'économie de marché, présentée comme la seule « économie naturelle ». En septembre 1985, la direction provisoire clandestine de « Solidarité » rend public un document intitulé « Les revendications économiques de la TKK » qui constituait une rupture fondamentale avec les choix du premier congrès de Solidarité. La TKK y postulait l'introduction d'un marché de capitaux et la privatisation des entreprises ainsi que la garantie de sécurité pour les d'investissements étrangers en Pologne (5). Cette orientation économique était aussi l'aboutissement de l'évolution des positions de la majorité des dirigeants de Solidarité vers une solution de compromis historique avec la bureaucratie, obtenue à froid, ou tout au plus avec une mobilisation sociale limitée devant servir à créer les conditions d'un accord entre les dirigeants de l'opposition et ceux de la bureaucratie. Elle allait de pair avec une ouverture de plus en plus prononcée de l'économie polonaise à l'initiative privée, sous la houlette du général Jaruzelski, lui même soumis à la pression écrasante de l'endettement extérieur. En 1988-1989, alors que les mobilisations sociales reprenaient dans les entreprises et se tournaient, naturellement, vers les symboles de « Solidarité », la direction du syndicat et l'opposition intellectuelle s'étaient en majorité convaincues de la supériorité du capitalisme. Quant à la base, renouvelée, du syndicat elle n'eut plus l'occasion de vivre un mouvement d'auto-organisation similaire à 1980. Les structures syndicales légitimes étaient là, il suffisait de les
2) Wojciech Jaruzelski, Stan wojenny dlaczego... (L'état de guerre, pourquoi...), BGW Varsovie 1992, p. 390.
3) On a généralement admis que l'auto-limitation - terme mis en avant par Jacek Kuron en 1980 — consistait en premier lieu à éviter de formuler des revendications trop radicales sur le terrain politique (la « question du pouvoir » en particulier). C'est juste mais partiel : la réflexion sociétale était elle même auto-limitée. Leszek Balcerowicz, un des experts économiques de « Solidarité » dès 1980, puis ministre responsable de l'économie en 1989-1991, écrivit ainsi plus tard : « En 1980 et au cours des années suivantes, la version autogestionnaire de la réforme économique apparaissait comme le summum des possibilités. J'en fus moi même jusqu'à un moment son partisan, sans avoir pour autant l'illusion qu'il s'agissait d'une solution moins bonne que l'économie marchande privée» (L. Balcerowicz, 800 dni — szok kontrolowany (800 jours — le choc contrôlé), BGW, Varsovie 1992, p. 146.
4) Cf. Raport Polska 5 lat po Sierpniu (Rapport Pologne cinq ans après Août), MSS, Varsovie 1985 (édition clandestine).
5) Tygodnik Mazowsze n°141, 1985.
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PE
9 mai 1995 : manifestation des travailleurs d'« Ursus › remplir. Les dirigeants sortaient de la clandestinité auréolés du statut de martyrs et il suffisait de se regrouper derrière eux. Les quelques dissidents historiques de la direction de « Solidarité » subissaient à la fois la répression de l'Etat et l'ostracisme de leurs anciens camarades — s'ils réussissaient malgré tout à se faire entendre, ils apparaissaient comme ceux qui divisent et donc affaiblissent le mouvement. L'équipe du général Jaruzelski, engagée dans une profonde réforme marchande et dans les premières tentatives de privatisation de l'économie, prit alors conscience qu'en absence de légitimité elle ne parviendrait pas à ses fins (6): C'était également le signal donné clairement par le FMI qui avait pris une part active à 'élaboration du projet de restauration capitaliste. Seule l'opposition politique et sociale pouvait légitimer cette politique aux yeux des masses et fournir ainsi la garantie de succès exigée par 'Occident. Bronislaw Geremek, l'un des principaux experts de « Solidarité » engagé dans les négociations avec le régime, qui devaient aboutir aux accords dits « de la table ronde » en avril 1989, rapporte qu'à partir de janvier 1989 l'insistance du régime s'est déplacée du terrain économique vers le terrain politique : « Il est apparu que les questions économiques ont été repoussées du programme des négociations, ou en tout cas qu' elles devaient y jouer un rôle secondaire. Par contre l'établissement d'une jonction entre l'enregistrement de "Solidarité" et l'acceptation politique des élections a été mise au premier plan.» (7) Lors des élections parlementaires partiellement libres de juin 1989, la direction de « Solidarité » avait soutenu les candidats des comités civiques de « Solidarité », entretenant à souhait une confusion entre le syndicat issu de la clandestinité et une élite politique en formation. Le résultat de ces élections avait quelque peu perturbé les projets issus de la table ronde. Privé de toute légitimité, l'ancien régime du général Jaruzelski ne pouvait plus prétendre se maintenir avec l'appui critique d'une opposition issue de « Solidarité », il lui fallait passer la main. Les dirigeants de l'opposition, après quelques hésitations, acceptèrent de prendre en charge le gouvernement et en profitèrent pour établir une démocratie parlementaire. Ils prirent en charge avec conviction la transformation de la société sous l'égide du FMI. Le centre de gravité politique étant déplacé vers les institutions étatiques, le syndicat « Solidarité » reconstitué est passé au second plan, tout en maintenant un appui sans faille à une politique qui, au nom de la nécessaire rupture avec le passé dictatorial, consistait aussi en une rupture draconienne avec les rapports sociaux passés. Adam Michnik, un des plus brillants théoriciens de l'opposition des années 1970-1990, aujourd'hui à la tête du principal quotidien libéral polonais, ne cherche pas à le cacher : « La table ronde fut précédée par deux vagues de grèves dans les entreprises, au printemps et a été 1988. Les participants à ces grèves avaient le droit de considérer, que c'est grâce à eux que le nouveau système a vaincu. Pourtant ils furent les premières victimes de la transformation. Les prix ont brutalement augmenté. Les salaires réels ont chuté. Les grandes entreprises non efficientes ont été condamnées à la restructuration interne ou à la banqueroute. Leurs travailleurs ont vu le spectre des licenciements collectifs. Les agriculteurs se sont sentis menacés par l'invasion des produits étrangers. L'intelligentsia a été frappée par la fin brutale du mécénat étatique. Après la grande euphorie, la grande désillusion a fait son apparition. Le stéréotype populiste de la "révolution inachevée" et de "T'État dépecé par les voleurs" fut une réaction à cela. Dans ces accusations absurdes il y avait cependant un noyau - rationnel. La révolution marchande et la privatisation signifiaient inévitablement un accroissement brutal des inégalités sociales. » (8) 6) Cf. Cyril Smuga, Pologne : les caisses sont vides, dans Inprecor nº292 du 4 septembre 1989.
7) Bronislaw Geremek & Jacek Zakowski, Geremek opowiada, Zakowski pyta, Rok 1989 (Geremek raconte, Zakowski interroge, l'Année 1989), Plejada, Varsovie 1990, p. 50.8) Adam Michnik, Teren zaminowany (Terrain miné), dans Gazeta Wyborcza du 21 novembre 1995, p. 18.
Au sein de « Solidarité » ce stéréotype populiste, pour reprendre les termes de Michnik, alla croissant. Les directions syndicales successives ne trouvaient comme justification au profond mécontentement de leurs adhérents que l'argument du temps : encore un peu de patience et l'avenir sera meilleur. Puis, le temps passant, ceux qui accusaient les courants libéraux d'avoir protégé « les communistes » et d'avoir pour cela « stoppé les réformes » eurent le dessus. Incapable de comprendre que la forme prise par la victoire démocratique était en même temps une défaite sociale des travailleurs, raisonnant avec les stéréotypes de l'ancien régime (où les dictateurs et les privilégiés étaient les mêmes et où la liberté signifiait aussi la fin des privilèges indus que les bureaucrates s'étaient frauduleusement octroyés), le syndicat « Solidarité » s'est engagé dans la lutte pour la « décommunisation », exigeant, en même temps les têtes des membres de l'ancien parti (eussent-ils rompus avec ce dernier et pris la tête de l'opposition depuis des décennies), encore plus de privatisations, encore plus de marché, bref encore plus de capitalisme. Au nom de cette idéologie, la direction de « Solidarité » n'a pas hésité à diviser les mouvements grevistes contre les aspects les plus brutaux de la politique gouvernementale, refusant de les soutenir et laissant ainsi le terrain libre au syndicat concurrent OPZZ (issu du mouvement syndical officiel des années déclinantes de la dictature) qu'elle identifiait au « communisme » (9). Cette dérive était par ailleurs complétée par un alignement croissant sur les secteurs les plus traditionalistes et réactionnaires de la hiérarchie catholique polonaise. La victoire électorale en septembre 1993 des partis dont les racines plongent dans l'ancien régime a accéléré cette évolution. Ces partis poursuivant la politique néolibérale — avec, il faut le dire, un saupoudrage social plus conséquent : les salaires réels ont commencé une lente ascension et le chômage s'est légèrement réduit — l'ennemi pouvait enfin être désigné. Et, une fois encore, « Solidarité » s'est avérée capable de prendre la tête des mouvements de résistance sociale, d'organiser les mobilisations ouvrières et d'obtenir des succès. Si aujourd'hui sa force ne peut guère être comparée avec celle de 1980, s'il n'est plus le plus grand syndicat, son influence et sa capacité de mobilisation étant négli- і пернgeables dans le secteur privé en pleine expansion (où les droits syndicaux sont peu réels), il continue à être dominant dans les grandes entreprises du secteur public qui lui donnent une imposante force de frappe. Le mouvement gréviste de mai 1995 dans l'usine de tracteurs « Ursus » de Varsovie témoigne de cette capacité et jette une lumière crue sur l'évolution politique des secteurs les plus radicaux de l'actuel « Solidarité ». « Ursus » fut le bastion de la résistance ouvrière sous l'ancien régime : en juin 1976, les travailleurs de cette immense usine ont coupé la voie ferrée internationale Paris-Moscou, dévoilant ainsi au yeux du monde leur révolte, en 1980, c'est encore de là que partit, début juillet, le mouvement gréviste. C'est un ouvrier d'« Ursus », Zbigniew Bujak, qui fut au cours des années 80 le dirigeant national clandestin de « Solidarité » le plus emblématique. L'usine connut au cours des années 70 un 32 Inprecor n° 399 - févirer 1996
POLOGNE * boom d'investissements avec le choix gouvernemental d'en faire le plus grand constructeur de tracteurs d'Europe après l'achat d'une licence de Massey-Fergusson. Ce chantier immense ne fut jamais totalement achevé, mais avec la décentralisation du financement des investissements, « Ursus » s'est trouvé lourdement endetté au cours des années 80. La thérapie de choc néolibérale allait sonner le glas pour lui comme les autres entreprises publiques, « Ursus » devait payer à l'Etat un « dividende » sur le capital (payable même en cas de déficit !) et un impôt gigantesque sur l'augmentation des salaires, il se voyait refuser l'accès au crédit et avait perdu ses marchés traditionnels à l'Est et dans le pays même, les paysans n'ayant plus les moyens d'investir. Cette politique était soutenue par les dirigeants historiques de « Solidarité » de l'entreprise, Z Bujak et Zbigniew Janas. C'est alors que la direction du syndicat local passa entre les mains d'un courant radical. Son principal dirigeant devint en 1992 directeur de l'entreprise avec le soutien de «Solidarité». Le choix opéré alors par la direction et le syndicat fut d'améliorer le rendement de l'entreprise tout en faisant sentir à chaque pas l'amélioration aux salariés : les salaires reprirent une lente ascension. Mais l'usine, dont les capacités de production sont de 70 000 tracteurs par an, n'en vend qu'une dizaine de milliers. En mai 1995, alors que la mise en faillite pointait une nouvelle fois, l'entreprise étant incapable de faire face aux exigences de plus en plus pressantes des créanciers (banques et État), « Solidarité » appela à la grève. A plusieurs reprises des milliers de manifestants envahirent le centre de Varsovie. Comme en 1976 les grévistes coupèrent la voie ferré internationale. Ils furent rejoints par les contingents de mineurs, de sidérurgistes et de travailleurs du secteur d'armements, également en grève à ce moment. Ils affrontèrent la police et les condamnations des médias (10). Leurs revendications : augmentation des salaires, accès de l'entreprise à un crédit bon marché, annulation de la dette envers l'Etat et les assurances sociales, suppression du contrôle des salaires, remboursement de la TVA que l'entreprise paye pour les composantes de sa production. Bref, en pointillé et construit à partir de la réalité économique de leur propre entreprise, un modèle de développement économique alternatif au libéralisme en cours. C'est pourtant sur le terrain idéologique que la grève sortit de l'ordinaire. L'antisémitisme mêlé d'anticommunisme y apparut au grand Jour : lettigie du premier ministre membre de la Social-démocratie (SDRP — issu de l'ex-Parti ouvrier unifié polonais, au pouvoir de 1944 à 1989), Jozef Oleksy affublée d'une étoile de David fut brûlée par les manifestants, ceux-ci à plusieurs reprises conspuèrent les ministres et d'anciens dirigeants de « Solidarité » libéraux, les traitant de voleurs,
9) Cf. notre article Un été chaud dans inprecor n°359 du 25 septembre 1992.
10) Le commentateur de Gazeta Wyborcza n'a pas hésité à écrire : « Dans une économie de marché il n'y a pas de raison de maintenir une usine seulement parce qu'elle est grande et méritante. Elle doit être utile et garantir les bénéfices.» (n° du 27-28 mai 1995). Quant à Zbigniew Janas, dirigeant historique de « Solidarité » à « Ursus » il expliquait : « Même si le gouvernement annule les dettes, avant un ou deux ans, avec ce directeur et ce chef du syndicat les dettes vont croître à nouveau » (cité par Gazeta Wyborcza du 20-21 mai 1995). Le député social-démocrate Zbigniew Siemiatkowski pour sa part expliquait : " "Ursus" devrait éveiller l'imagination de mes collègues de l'Alliance de la gauche démocratique le bloc electoral des sociaux-démocrates qui regroupe aussi le syndicat OPZZ) qui regardaient la privatisation sans sympathie. Il suffit de comparer ce qui se passe à "Ursus" avec la situation dans l'aciérie privatisée Lucchini [ancienne aciérie Varsovie, autre bastion historique de «Solidarité» dans la capitale] » (cité par Gazeta Wyborcza du 2 juin 1995.
* POLOGNE de traîtres et — dans la foulée — de Juifs, se proposant de les envoyer dans les chambres à gaz ! Les discours du dirigeant de « Solidarité » d'« Ursus », Zbigniew Wrzodak reprenaient eux un schéma connu à d'autres époques et sous d'autres cieux : attaques contre « la finance internationale » et « l'oligarchie rouge », exigence de « créditer la production polonaise » et de « distribuer les bénéfices à tous les Polonais », accusations de « crimes contre la Pologne » formulées à l'encontre des élites. Dans une lettre ouverte adressée au procureur général, Wrzodak écrit à propos du ministre de l'économie, le social-démocrate et très libéral Kolodko : « Le mépris manifeste de Grzegorz Kolodko face qui luttent pour leur survie et celle de leur familles, l'arrogance (11) seigneuriale digne d'un vagabond enrichi et d'un simple voyou porté au sommets du pouvoir, sa prétention d'économiste" alors que ses décisions sont dignes d'un simple spéculateur (12) - tout cela doit être interprété comme une provocation perfide visant à produire une inévitable explosion sociale échappant à tout contrôle et, à sa suite, une effusion de sang en Pologne.» (13) Cette réapparition publique de ce qu'il y a de pire dans la tradition politique polonaise est un pur produit du désarroi des travailleurs qui ne comprennent pas comment ce qu'ils avaient vécu comme leur victoire leur a échappé. En quelques années toutes leurs habitudes, tout le savoir-faire nécessaire pour se mouvoir dans la vie quotidienne, beaucoup de leurs références et des valeurs qu'ils respectaient sont devenus obsolètes. Ce terrain est particulièrement fécond pour une interprétation policière de l'histoire et un renfermement sur les quelques « valeurs stables » : la foi, la famille, la patrie. Accueillant à « Ursus » Jan Olszewski, le candidat à la présidence dont le programme est à la fois traditionaliste catholique et en faveur d'une « décommunisation » radicale, ancien Premier ministre dont le gouvernement est tombé après avoir dénoncé comme agents communistes plusieurs responsables historiques de « Solidarité » dont Lech Walesa (14), Z. Wrzodak le présenta comme victime du « système des communistes et de leurs agents dirigé par monsieur Walesa » (15). « Solidarité » d'« Ursus » a en conséquence décidé d'apporter son soutien au candidat Olszewski. (16). Ce candidat a ainsi obtenu le plus de voix au sein du congrès de « Solidarité » de la région de
Likwidowaliśmy stara, nomenklature i... na nic więcej nie było już czasu
Nous avons liquidé la vieille nomenklatura et nous n'avons pas eu le temps pour le reste !
yiddish (houtspan)..
17 juillet 1992
15) Cité par Gazeta Wyborcza du 28 août 1995.
frages exprimés, arrivant en quatrième position.
17) Selon Gazeta Wyborcza du 19 octobre 1995.
18) Gazeta Wyborcza du 9 août 1995.
Varsovie (42,7%) (17), battant même Lech Walesa. La direction de « Solidarité » n'est pas aussi extrémiste. Elle a tenté d'obtenir une candidature d'unité de la droite traditionaliste (en réclamant pour cela la médiation de la hiérarchie catholique) avant de finalement opter pour le soutien à
Lech Walesa dans la campagne présidentielle.
Elle a pris ses distances avec les manifestations les plus criantes d'antisémitisme et a tenté de construire une alternative programmatique. Elle a présenté ainsi un projet de
Constitution centré autour de la « décommunisation », de la privatisation par distribution généralisée des titres de propriété et d'une structure étatique corporatiste (le budget devrait ainsi être adopté par une commission tripartite — syndicats ouvriers, syndicats paysans et représentants des patrons). Un projet de loi sur la privatisation et la reprivatisation dernière
(cette devrait permettre de doter les propriétaires expropriés après 1945 et leurs descendants de 10 % des titres !) fut également élaboré. (Il vise à distribuer l'ensemble de la propriété a tous
Polonais les adultes)
ainsi qu'un autre visant à rendre le système des impôts « profamilial » et un projet de réforme des assurances sociales (gestion tripartite : patrons, syndicats, représentants des usagers).
L'ensemble de ces projets relève d'une vision corporatiste du capitalisme polonais et d'une conception de la société fondée sur le catholicisme le plus traditionnel et sur un nationalisme étriqué. D'ailleurs en août 1995, le président du syndicat Marian Krzaklewski n'a pas hésité à annoncer que « Solidarité » organiserait une marche sur Varsovie — à l'exemple d'une marche sur Rome — si la loi sur la commercialisation des entreprises qui venait d'être votée à la
Diète était appliquée. Il lui reprochait en effet de mettre un frein à la « vraie privatisation » (18) Au VII® Congrès en juin
1995 il a été décidé que « Solidarité » doit être non seulement un syndicat mais aussi, en alliance avec les partis politiques de droite, un grand mouvement social anticommuniste dans le but d'écarter la gauche du pouvoir. En consé-
11) Le terme employé dans le texte original est un mot de l'argot polonais emprunté au
12) Le terme employé est un mot de l'argot emprunté au yiddish...
13) Teraz Ursus du 26 mai 1995, bulletin de «Solidarité» de l'entreprise.
14) Cf. Jan Malewski & Jaroslaw Wardega, Guerre au sommet, dans Inprecor nº357 du
16) Au premier tour de l'élection présidentielle Jan Olszewski a obtenu 6,87 % des suf-
quence Marian Krzaklewski, élu à la tête du syndicat pour la troisième fois, fit donc élire à la direction Zbigniew Wrzodak d'« Ursus » (19). Lech Walesa, qui après une brouille avec « Solidarité » avait renoué les liens avec sa direction, fut très applaudi quant il affirma : « Notre révolution solidariste s'est arrêtée à mi-chemin. (...) Des rêves d'un Etat amical et juste, riche et stable, il ne reste pas grand chose. (...) Un groupe étroit de gens s'enrichit et tient dans ses mains la majorité des postes clé. Les autres — qui sont une écrasante majorité — s appauvrissent et doivent se satisfaire des miettes tombées de la table des maîtres. Voilà ce qu'est le capitalisme lorsqu'il est construit par les mains des anciens communistes.» Et il appela de ses vœux à « une coalition des forces capables de mener à bien les réformes » (20). En octobre, après un référendum interne, la direction de «Solidarité » décida d'engager le syndicat dans la campagne de Lech Walesa (21). Cet engagement semble aller au-delà de la campagne électorale. A l'annonce de la victoire du candidat social-démocrate Aleksander Kwasniewski, le président de « Solidarité » Marian Krzaklewski a parlé d'un nouveau partage de la Pologne. Dans les jours qui ont suivi, le syndicat a organisé une campagne massive visant à annuler le scrutin, et rassemblant plus de 600 000 signatures. Marian Krzaklewski a déjà annoncé la mise en place d'un « mouvement social autour de l'axe "Solidarité" — Lech Walesa » dont le but serait de renverser le gouvernement social-démocrate avant les élections parlementaires, en prenant appui sur les référendums prévus l'an prochain — sur le projet de loi visant la privatisation généralisée de l'économie (conformément au projet élaboré par « Solidarité »), que Lech Walesa a fait adopter peu avant son départ de la présidence, et sur la nouvelle Constitution. Enfin — et ce n'est peut-être pas une référence anodine au vu des liens que Lech Walesa a su tisser avec la direction de
- en commentant sa défaite Lech Walesa a cité le maréchal Jozef Pilsudski, artisan de l'indépendance de la Pologne en 1918 et fondateur d'un Etat fort en Pologne à la suite d'un coup d'Etat militaire soutenu par les syndicats en mai 1926 : « être vaincu et ne pas céder, c'est une victoire. Vaincre et se reposer sur les lauriers, c'est une défaite. » Puis il a laissé entendre qu'il pourrait encore se présenter dans une élection, « peut-être même avant terme ». «Solidarité » tourne ainsi résolument le dos à toute mobilisation des travailleurs dans l'unité avec les autres syndicats pour se consacrer à un conflit fondamentalement idéologique. Il prend la responsabilité de diviser durablement la classe ouvrière polonaise alors que celle-ci est sur la détensive après les lourdes défaites subies depuis 1981. Si l'ancien régime polonais méritait le sobriquet de « pays du grand mensonge » (dont Anton Ciliga avait affublé l'URSS stalinienne), décidément le changement de régime n'a pas pour autant fait disparaître le mensonge.
19) Depuis la présence de Wrzodak à la tête du syndicat a été remise en cause sous influence de Lech Walesa, qui ne le trouve pas « présentable » (cf. Gazeta Wyborcza du 11.
20). Cité d'après Gazeta Wyborcza du 9 juin 1995.
21) Walesa a obtenu 62 % des voix des délégués au Congrès contre 23 % à Olszewski et 10 % à la présidente de la banque nationale Hanna Gronkiewicz-Waltz, cf. Gazeta Wyborcza du 19 octobre 1995. 34 Inprecor n° 399 - févirer 1996 rance