Inprecor 1974–2004

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DOSSIER : ITALIE

Solution rhénane ?

· Inprecor n° 399, février 1996 · p. 19-21 · 1 973 mots

Italie Économie mondiale Syndicalisme

Sous la gestion de trois gouvernements successifs — Amato, Ciampi et Dini — [Italie a connu des transformations assez profondes. Ces gouvernements dits techniques ont entamé sérieusement l'Etat-providence, annulé des conquêtes historiques des travailleurs, propulsé la privatisation d'entreprises parmi les plus importantes du secteur public et permis aux patrons de réaliser des profits juteux en exploitant une conjoncture économique favorable.

TOUTEFOIS, EN DÉVALUANT très sensiblement la lire, ils ont provoqué la sortie de l'Italie du Système monétaire européen (SME) et déclenché une inflation double ou triple par rapport à celle des autres pays européens. Ils ont donc éloigné l'Italie de l'Europe. Ainsi des secteurs de la classe dominante ont-ils pris conscience que le parcours vers l'unité européenne devrait être rectifié et certains de ses porte-parole prônent une attitude plus prudente à l'égard de Maastricht (par exemple, l'ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement Berlusconi, Martino).

Le PDS est la force politique qui, par son appui décisif, a permis la survie des gouvernements dits « techniques » et qui peut donc se présenter légitimement comme candidat à mener à bien la construction de la « Deuxième république ». Il peut aussi se prévaloir du rôle joué dans la bataille sur les retraites, au cours de laquelle il s'était d'abord rallié au mouvement de masse et aux syndicats dans les mobilisations contre le projet Berlusconi, mais ensuite il avait défendu au Parlement le projet présenté par Dini et soutenu par les centrales syndicales, qui n'était pas très différent de celui de Berlusconi.

Il est par ailleurs, significatif que le patron de FIAT, Agnelli, et ses managers n'hésitent plus à cautionner le PDS en tant que force capable de poursuivre le nou-

Par Gianni Rigacci décembre 1995 veau cours politique. Avant les élections de mars 1994, Achille Occhetto, secrétaire du PDS à l'époque, s'était rendu à Londres pour convaincre les banquiers de la City de ses bonnes intentions; aujourd'hui son successeur, Massimo D'Alema, n'a plus besoin de faire un tel déplacement : sa politique représente en elle-même une caution qui peut rassurer des secteurs patronaux assez larges. PROBLEMES ÉCONOMIQUES MAJEURS

Quoiqu'il en soit, la restructuration du pouvoir économique reste la question la plus difficile à résoudre. La structure traditionnelle du capitalisme italien, axée sur un nombre limité de grandes familles, ne tient plus. En premier lieu, parce que les familles ne sont plus les mêmes, certaines ayant disparu, d'autres les ayant remplacées ; en deuxième lieu parce que l'équilibre entre les grandes familles et l'Etat, qui jusqu'à une période très récente contrôlait l'ensemble du système de crédit et une série de grandes entreprises-clé, a été brisé à la suite de la décision de l'État de mettre en vente toutes ses propriétés.

Il est important, d'autre part, de signaler les vives polémiques ayant comme cible Mediobanca. Mediobanca est une banque d'affaires, fondée à la fin de la guerre par Raffaele Mattioli, banquier antifasciste de génie, dans le but de repé-

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rer les capitaux nécessaires à la relance de l'économie, de mettre ensemble toutes les grandes familles et d'essayer de trouver des solutions aux problèmes aigus qui se posaient à l'époque, bien entendu en tenant compte des intérêts de Mediobanca elle-même. La formule choisie pour mener à bien l'opération a été elle aussi géniale : la plupart des capitaux seraient alloués par les banques de l'État alors que. en vertu d'un pacte très strict, le contrôle en reviendrait aux grandes familles, chacune d'elles détenant un quota actionnaire assez modeste.

Au fil des années, ce salon chic de la bourgeoisie, pour utiliser la définition courante en Italie, s'est sensiblement rétréci : des dynasties se sont éteintes, les rejetons d'autres familles n'ont pas fait preuve du talent de leurs pères et certains se sont cassés le cou en voulant tout bouleverser. Le parvenu Silvio Berlusconi n'a pas voulu entrer dans le salon en estimant qu'il pourrait se débrouiller tout seul. Il y a des gens qui pensent que c'est justement cette impolitesse qui est à l'origine de ses malheurs politiques actuels

En ce qui concerne l'intervention de l'État dans l'économie, elle avait déjà acquis des dimensions massives au cours des années 30. Elle s'est accentuée après la guerre en fonction d'une double exigence : celle déterminée par les besoins politiques de la Démocratie chrétienne et celle de surmonter l'arriération historique de

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toute une partie du pays, l'arriération du capitalisme italien plus généralement. Aucun secteur privé n'aurait pu repérer les capitaux nécessaires dans ce but. Le développement d'un important secteur public correspondait donc à l'intérêt des capitalistes privés qui avaient besoin de se procurer des produits de base meilleur marché que leurs concurrents et de disposer d'infrastructures plus adéquates.

Tout cela appartient au passé. Aujourd'hui, Mediobanca estime pouvoir agir toute seule. Elle a acquis le contrôle des banques que l'État a mis en vente et qui jusqu'à hier la finançaient. Elle a lancé une opération pour la constitution d'un groupe industriel géant dont devraient faire partie des secteurs de la chimie, des journaux, des compagnies financières. Mais elle a dû pour l'instant s'arrêter à la suite de la découverte d'un très gros déficit chez une des sociétés intéressées. Toujours est-il que, malgré toutes les difficultés que Mediobanca rencontre actuellement, le capitalisme italien ne pourra se restructurer sans sa participation, d'autant plus que d'importants capitaux internationaux y sont impliqués.

Dans tous les cas de figure ce ne sera pas facile de trouver une solution. En principe, on pourrait mettre sur pied une Bourse qui fonctionne en multipliant le nombre des entreprises cotées, susceptibles d'attirer des tranches importantes de l'épargne. Entre autres, une telle Bourse serait un instrument idéal pour réaliser les privatisations projetées. Mais il y a peu de chances que l'opération réussisse aussi longtemps qu'une partie très consi-

20 Inprecor n° 399 - février 1996 dérable de l'épargne nationale est épongée par les bons du trésor émis pour le financement d'une énorme dette publique. En gros, ce financement absorbe chaque année 10 % du produit national brut (PNB). Sauf événements imprévisibles à l'heure actuelle, projeter une bourse de type américain qui fonctionne comme régulateur du système, est tout simplement un rêve. SOLUTION RHÉNANE?

Y aurait-il une autre solution ? Puisqu'en dernière analyse, il n'y a que deux « modèles », l'américain et le rhénan, la seule solution praticable ce serait d'adopter le deuxième. La guerre qui est en cours entre les principales banques prouve qu'il existe en Italie des partisans d'une telle solution. En fait, des fusions et des achats se succèdent tous les jours ou presque : c est un processus de concentration qui amènera à une réduction drastique du nombre des banques et par conséquent à des restructurations avec des nombreuses suppressions d'emplois.

Il faut ajouter que, puisque l'interdiction aux banques de détenir des actions de différentes entreprises n'existe plus, les banques italiennes gèrent aujourd'hui des quantités importants d'actions qui correspondent en réalité à des crédits inexigibles de grandes entreprises en crise ou particulièrement endettées.

Dans un tel contexte et après une diminution de leur nombre, les banques pourront-elles jouer un rôle central dans un nouvel équilibre du système capitaliste italien ? Avec l'aide de l'État, probablement oui. Par ailleurs un tel choix va de pair avec le choix en faveur de l'Europe, même si cela n'exclut pas des critiques envers certaines des indications de Maastricht qui sont en train de provoquer des dégâts dans l'Europe toute entière. L'ÉTAT DE L'ÉCONOMIE ITALIENNE

De temps en temps la presse étrangère explique que l'Italie est en train de se précipiter dans l'abîme. Ensuite, elle découvre soudainement que ce beau pays s'est encore une fois rattrapé. En fait, l'économie italienne n'est pas dans une situation désastreuse, elle fait même preuve d'une certaine capacité d'adaptation dans la mesure où elle peut compter sur un grand nombre de petites et moyennes entreprises caractérisées par un très grand dynamisme. Personne ne saurait ignorer le rôle des grandes entreprises, mais, pour donner un exemple, le tissu économique du nord-est du pays, où il existe pratiquement le plein emploi, est constitué entièrement de petites et moyennes entreprises. Celles-ci exploitent, entre autres, le fait que chez elles il n'existe presque pas d'organisations syndicales : les mesures que certains attendent du parlement en matière de restriction à l'organisation des syndicats dans les boîtes, y sont déjà mises en pratique.

En 1995, l'augmentation du PNB a été de plus de 3 %, celle de la production industrielle d'environ 6 %. Seuls, des pays européens pour ainsi dire moins importants auront eu de meilleurs résultats. Quant aux profits, déjà en 1994 ils avaient atteint des niveaux très élevés au point que le gouverneur de la Banque d'Italie avait invité les capitalistes à investir au lieu de spéculer sur les devises. En effet, tout en n'étant plus des chiffonniers comme l'expliquait Gramsci, les capitalistes italiens ne se préoccupent pas excessivement de projets à long terme et préfèrent maximiser leurs profits en espérant que, le cas échéant, l'Etat volera à leur secours comme il l'a toujours fait dans le passé.

Quelques données éclairantes : les prix de gros ont augmenté de 11,8 %, ce qui est unique dans un pays industrialisé. Même situation en ce qui concerne les prix au détail : +5,8 %. Par contre, les salaires ont diminué (-1,6 %), ce qui représente la diminution la plus importante en Europe, bien que la même tendance se produise ailleurs. Les emplois ont diminué de 140 000.

Si on considère que la consommation des foyers a augmenté d'environ 1 % et les investissements de 5 % (ils ne représentent que le quart de la consommation globale), il est légitime d'en déduire que ce sont les exportations qui ont rendu possibles les résultats spectaculaires réalisés au cours des deux dernières années. En fait, du point de vue de la balance commerciale, l'Italie occupe la troisième place dans le monde, derrière le Japon et T Allemagne. LA DÉVALUATION DE LA LIRE

Est-ce que ce résultat a été obtenu grâce à la dévaluation de la lire il y a trois ans ? On ne peut répondre que par l'affirmative. Une précision est toutefois nécessaire.

Depuis quelques années, à la suite de la libre circulation des capitaux et de l'ampleur énorme qu'elle a acquise à l'échelle mondiale, le rapport entre les devises est en partie indépendant de l'évolution de l'économie réelle. Néanmoins, il faut admettre qu'un pays, qui

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souffre d'une inflation deux ou trois fois plus grande que celle des autres pays avec lesquels il réalise des échanges importants de marchandises, devra finalement soit dévaluer sa monnaie soit risquer de sortir du marché. En d'autres termes, la dévaluation susmentionnée a en partie contrebalancé le différentiel d'inflation de la période précédente et en partie anticipé un différentiel futur qui s'est effectivement produit. Par conséquent, à une échéance plus ou moins rapprochée, l'économie italienne devra aborder à nouveau le problème d'une monnaie surévaluée.

Par ailleurs, dès 1996 elle devra faire face à des problèmes sérieux étant donné que tout le monde s'attend à un ralentissement de la conjoncture mondiale. Si les exportations vont inévitablement diminuer, il faudra prendre de nouvelles mesures d'austérité pour faire face au déficit budgétaire et si l'État-providence est frappé davantage, le moteur de l'économie italienne ne pourra que se gripper. Résultat : ceux qui seront au gouvernement devront faire face à un ralentissement économique et imposer de nouveaux sacrifices aux masses alors qu'un système de pouvoirs forts n'aura pas encore été construit.

Si on lit le programme présenté par Romano Prodi, candidat à la direction d'un gouvernement de centre-gauche et soutenu par le PDS, il y a de quoi être déconcerté. C'est dans une large mesure un ramassis de bons propos et de banalités. Ce n'est pas par ces moyens que l'Italie pourra aborder les problèmes qui se posent à l'heure de la mondialisation de l'économie !

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