THAILANDE à la dictature
Le 26 mars, le général Chalard Hiranyas Iri fomentait un coup d'Etat et tentait de prendre le pouvoir à Bangkok. Les soutiens attendus ne s'étant pas manifestés, après quelques heures d'une guerre des ondes engagée entre les putchistes et la junte sur les diverses radios thailandaises, les scldats de Chalard étaient désarmés. Mais malgré la faiblesse des effectifs engagés - le général Chalard n'avait entraîné derrière lui que 300 hommes de troupe de province - et l'avortement rapide de cette tentative de putch, l'incident révèle au grand jour les divisions internes persistantes et les faiblesses du régime. En ce sens, il marque un premier échec grave de la junte militaire portée au pouvoir lors du coup d'Etat du 6 octobre et du gouvernement Thanin qu'elle a intronisé. L'un des objectifs majeurs de la junte était en effet le rétablissement de la "confiance" internationale envers le régime thaflandais. Le développement des mouvements de masse urbains et ruraux, l'instabilité gouvernementale chronique et l'incapacité des cabinets Kukrit et Seni. Pramoj à juguler la crise sociale ouverte par la chute de la précédente dictature militaire, en octobre 1973, avaient provoqué la fuite des capitaux "nationaux" vers d'autres places financières, telles Hong-Kong ou Singapour, et la suspension des investissements étrangers. En 1975, 106 demandes d'investissements présentées devant l'administration (Board of Investment), sur 11,1 au total, ont été retirées ou annulées. En 1976, c'était encore le cas pour 55 sur 199. Avec ses capitaux, la bourgeoisie votait sans fard une véritable motion de censure. En conséquence, les premières mesures de la junte visaient aussi bien à rétablir "l'ordre et la paix sociale" qu'à combattre la "subversion" Le gouvernement Thanin lançait d'incessants appels aux investisseurs. Le Premier ministre prenait lui-même la tête du Board of Investment. Une nouvelle loi favorisant à tout prix la venue de capitaux était préparée, réactualisant les mesures adoptées sous les précédentes dictatures de Sarit, en 1960, et de Thanom, en 1972. La junte tentait d'assurer son image de marque en imposant une stricte censure de la presse nationale, en faisant pression sur les agences et les journalistes internationaux, en expulsant le correspondant de la Far Eastern Economic Review, Norman Peagam, pour la publication d'un article spéculant sur les divisions internes du régime et... les possibilités de nouvelles tentatives de coup d'Etat.
Paul PETITJEAN Malgré cela, les capitaux nationaux n'ont pas été rapatriés et les investissements étrangers boudent toujours la Thailande. Le rétablissement relatif de la situation économique, après les années difficiles de la récession internationale, ne suffit pas. La confiance politique manque encore. Et pour cause. La jun te n'a pas su imposer l'unité aux secteurs de l'armée qui n'ont pas bénéficié du coup du 6 octobre. Le massacre des étudiants réunis ce même jour à l'université de Thammassat et l'ampleur de la répression qui a suivi a provoqué un exode de militants dont plusieurs milliers ont rejoint les maquis du PCT ou le Laos. Certaines entreprises en pointe dans les luttes antérieures, telle l'entreprise textile Hara, se sont vidées de leurs travailleurs. L'insurrection armée a reçu le renfort politique de secteurs importants du mouvement de masse et de la gauche légale d'avant le 6 octobre. Les grandes opérations militaires, organisées notamment dans le sud du pays, n'ont pas réussi à briser la colonne vertébrale des guerrillas, et ont fait souvent choux blanc. Enfin, durant le mois de janvier, pour la première fois depuis l'arrivée de la junte au pouvoir et malgré la rigueur des décrets qu'elle avait édictés, plusieurs grèves ont éclaté : au Department of the Naval Dockyard (docks), à la Saeng Fa Battery Company (usine de batteries) et à la Royal Mosaic Exporting Factory (entreprise de mosaîques). Cette reprise de luttes sociales, limitée mais significative au vu du danger de répression encouru, manifeste probablement à la fois le maintien d'un potentiel de combat de la part de la classe ouvrière urbaine et l'acuité des divisions internes au régime qui encourage l'action revendicative. Le bilan des six premiers mois de la junte militaire et du gouvernement Thanin Kraivichien est donc essentiellement un bilan d'échec. D'où les rumeurs presque incessantes de coup d'Etat - et la tentative avortée du général Chalard. Le régime sort affaibli de l'épreuve du 26 mars. Les spéculations vont bon train sur les soutiens qu'espéraient les putchistes; une tentative de coup risque bien d'en annoncer une autre. La junte ne peut même pas mettre la stabilité politique à son actif. Les faiblesses internes du régime sont d'autant plus graves - et l'inquiétude des milieux d'affaires d'autant plus profonde -qu'il doit faire face à un mouvement insurrectionnel, dirigé par le Parti communiste thaîlandais, implanté assez fortement dans plusieurs régions du pays et qui bénéficie depuis quelques
années de possibilités de développement beaucoup plus favorables que par le passé. Les luttes pour le pouvoir ne sont plus circonscrites aux fractions militaires et à leurs appuis impérialistes. Pour la première fois, les conditions nécessaires à l'émergence d'une opposition sociale d'envergure nationale, rurale et urbaine, aux forces néo-coloniales et bourgeoises semblent en passe d'être réalisées.
Le PCT est aujourd'hui sans conteste la seule organisation à même de profiter de cette situation et d'offrir aux nombreux militants qui veulent combattre la junte, un cadre de lutte et une orientation. On connait trop mal son histoire pour tenter sérieusement de porter un jugement fondé sur son action et ses possibilités. Il n'en est pas moins nécessaire de rassembler les quelques données existantes sur le PCT et de soulever certaines questions politiques. Des débuts difficiles Le bilan que l'on peut, au départ, tirer de l'action du PCT semble ambivalent. C'est, à ce jour, l'un des seuls partis communistes, formé dans le cadre du Komintern des années 30 et 40, à n'avoir ni accédé au pouvoir, ni été détruit par la répression, ni viré au réformisme. Sans avoir jamais connu de succès majeurs, il reste engagé dans une lutte révolutionnaire prolongée. Voilà 12 ans qu'il dirige un mouvement insurrectionnel armé qui n'a pas pu être réduit par les régimes qui se sont succédés à Bangkok, malgré l'ampleur des moyens engagés par eux. Pourtant, la progression de l'influence de masse et des activités militaires du PCT, si elle fut régulière, est restée jusqu'à tout récemment modeste et limitée à certaines régions. Il s'affirme certes comme l'un des plus importants PC en lutte en Asie du Sud-Est, après la victoire de la révolution indochinoise en 1975 et la défaite sanglante du Parti communiste indonésien en 1965. Mais la That lande n'a pas connu, autour de la seconde guerre mondiale et dans les années 50, de soulèvement comparable à ceux de la Chine, du Vietnam, des Huks aux Philippines, du PCM en Malaisie (Malaya) - ou même des guerrillas non communistes de Birmanie. Et, à la différence de l'Indonésie d'avant 1965, le mouvement urbain, jusqu'en 1973, n'a pu se déployer. L'ambivalence de ce bilan s'explique d'abord par des raisons objectives. Le mouvement communiste s'est heurté à des conditions sociales, politiques et idéologiques très difficiles pour son implantation à Bangkok - si l'on excepte la communauté chinoise - et dans la plaine centrale. Mais il a bénéficié du développement communiste en Asie du Sud-Est et a pu s'appuyer sur l'existence de minorités nationales et d'une émigration de fait permanente de chinois et de vietnamiens. D'où son développement inégal. L'intégration de la Thatlande (anciennement du Siam) dans le marché impérialiste mondial tendit à bouleverser la condition paysanne avant tout dans la riche plaine centrale : développement de la monoculture rizicole et commercialisation de l'agriculture, concentration foncière plus précoce qu'ailleurs. Mais ce bouleversement social fut plus progressif qu'au Vietnam, et il faudra attendre une enquête de 1968 pour voir le poucentage de fermiers dépasser les 40% dans la plaine centrale, et les 80% dans les provinces immédiatement limitrophes de Bangkok. La naissance de mouvements sociaux dans la paysannerie thaî retardera de beaucoup sur la pénétration impérialiste. Et ce d'autant plus que la monarchie avait su profiter des rivalités inter-impérialistes pour éviter la colonisation directe. La maturation d'une conscience de classe parmi la maysannerie pauvre thatlandaise a été de plus retardée par le poids des traditions culturelles et religieuses. Le bouddhisme Theravada ou Hinayana (du "petit véhicule") domine en Thatlande. Son idéologie est beaucoup plus individualiste que celle du bouddhisme Mahayana (du "grand véhicule").. A la différence du confucianisme sino-vietnamien, il ne préparait pas à la diffusion d'une pensée politique. Le système politique pré-colonial (Sakdina) a favorisé la perpétuation des relations de clientélisme, et le système du patronage a laissé des traces profondes. Une codificationde la hiérarchie sociale par grades successifs fait écran à la perception des grands ensembles de classe. Si une certaine tradition d'entr'aide villageoise existait, elle n'était pas institutionnalisée, et il n'y avait pas d'organisation de type villageoise ou de société secrète comme au Vietnam ou en Chine sur laquelle une formation politique naissante aurait pu s'appuyer. L'autorité de la monarchie est restée très grande jusqu'à aujourd'hui. Dans les centre urbains, le prolétariat sera d'abord chinois, à l'instar des commerçants et des petits entrepreneurs. La coupure d'avec la campagne s'en trouvera renforcée. Et la communauté chinoise, sans droits politiques, vivra tournée vers son pays d'origine. La bourgeoisie chinoise était elle-même politiquement impotente. L'origine du mouvement communiste en Thailande n'en remonte pas moins à la fin des années 20. Mais cette première implantation semble surtout s'opérer au travers de la communauté chinoise de Bangkok et de la communauté vietnamienne, installée dans le Nord-Est. Ho Chi Minh vivra là quelques temps et y assurera la publication du Than Ai, pendant siamois du Thanh Nien, journal de "Jeunesse révolutionnaire" vietnamienne. Le communisme en Thatlande apparaît donc au point de rencontre entre le travail engagé par le PC chinois en direction des communautés d'émigrés d'Asie du Sud-Est (dans ce qui fut un temps le Parti communiste des mers du Sud), et celui développé par les communistes vietnamiens en Indochine. Au début des années 30, le comité du Nord-Est du Parti communiste thailandais servira de base de repli aux communistes indochinois du Laos après les grandes répressions de 1931. On connait très mal la nature exacte des organisations communistes au Siam, à cette époque, et il est possible qu'un Parti communiste chinois ait continué d'agir dans les années 30. Mais les dossiers de la police française n'en décrivent pas moins
THAILANDE l'action d'u Parti communiste siamois, organisé en cinq régions (Nord, Nord-Est, Est, Centre et Sud) et assurant la sortie d'un matériel de propagande en langue siamoise, y compris dans le Nord-Est, où l'appareil du PC devait être majoritairement composé de vietnamiens. S'il est probablement faux de présenter le mouvement communiste d'alors comme complètement étranger au pays, il n'en devait pas moins surmonter sa situation marginale. Il commencera très progressivement à le faire en s'implantant dans des régions de population minoritaire. Les minorités La Thailande actuelle comprend environ 41 millions d'habitants dont 35 millions de Thais. Mais cette population d'ethnie that n'est elle-même pas complètement homogène, elle reste divisée en plusieurs groupes dont les deux principaux sont celui des Thais siamois de la plaine centrale (majoritaires) et celui des Lao-thai du Nord-Est. Proche ethniquement, la population du Nord-Est n'en diffère pas moins par le dialecte, les habitudes alimentaires, l'histoire et les conditions socio-économiques de celle de la plaine centrale. Le fleuve Mékong, qui sépare aujourd'hui la Thailande du Laos, était un axe de civilisation et ce n'est qu'avec la colonisation et le dépeçage de cette région en zones d'influences impérialistes qu'il deviendra frontière. Un sentiment profondément particulariste semble donc toujours avoir dominé dans le Nord-Est, géographiquement coupé du centre et beaucoup plus pauvre économiquement. C'est apparemment durant la seconde guerre mondiale que le mouvement communiste commencera à prendre plus profondément racine. La "révolution" de 1932, qui mit fin à la monarchie absolue, en l'absence de bourgeoisie autochtone, ne transforma pas fondamentalement le régime. Mais elle vit s'affirmer un petit courant socialisant parmi les intellectuels, dont Pridi Phanomyong fut le porte-parole. Ce courant était le plus vivace parmi l'intelligentsia régionale de l'Isan, le Nord-Est. Durant la seconde guerre mondiale, le gouvernement thailandais fit alliance avec les japonais. Un mouvement "Seri That'" (Thai libre) vit le jour, qui, s'il ne devint jamais une menace pour les japonais, semble avoir joué dans le Nord-Est un rôle de catalyseur. Selon Thadeus Flood, il aurait donné naissance à des forces de guerrillas comptant jusqu'à 50000 hommes et à une conception nouvelle du nationalisme, détaché de l'allégeance traditionnelle à l'Etat existant. La coalition lâche de groupes qu'était le mouvement "Seri Thai" aurait été en contact avec les communistes chinois de la première heure. C'est de cette rencontre que serait né l'actuel Parti communiste thailandais, fondé officiellement le ler décembre 1942. Ce sera donc dans le Nord-Est thailandais, l'Isan, que le PCT gagnera progressivement sa première implantation de masse. Ce sera là aussi que la lutte armée commencera, en août 1965, et que se trouve situé un des bastions historiques de la guerrilla : le massif montagneux de Phu Phan. Mais c'est peut-être là aussi que le PCT a connu récemment quelques revers, grâce à l'utilisation combinée par le pouvoir de la terreur dans les villages et des réfugiés venus du Cambodge et du Laos après 1975.
Parallèlement, le mouvement communiste thaflandais allait pé nétrer les régions du Sud - qui sont actuellement le principal terrain de confrontation militaire entre les forces gouvernemen-tales et les guerrillas - tandis que le PC malais (Malayan) pénétrait les provinces musulmanes de l'extrême Sud. Les quatre provinces méridionales de Narathiwat, Yala, Pattani et Satun sont en effet majoritairement occupées par une population d'ethnie malaise et de religion islamique dont les rapports avec l'administration centrale sont très mauvais. Le PCM, pour sa part, était essentiellement de composition chinoise, ce qui a permis aux britanniques de briser sa résistance après une longue période d'état d'urgence et de lutte armée, de 1948 à 1960. Repliées à la frontière septentrionale de la Malaisie, les guerrillas communistes s'implantaient aussi parmi les populations locales du Sud de la Thatlande. L'influence communiste apparaît maintenant comme très forte, notamment dans une région comme celle de Bétong, mais elle reste concurrencée par celle des mouvements musulmans et séparatistes, sans parler de l'existence de nombreuses bandes de brigands. Enfin, le PCT a su gagner un certains nombre de tribus montagnardes dans le Nord du pays. C'est le cas chez les Méos qui entrèrent pour une part en dissidence ouverte à partir de 1967, notamment dans les provinces de Nan et Chiangrai.
BIRMANIE LAOS VIETNAM
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MALAISIE L'implantation de masse du PCT s'est donc opérée largement en s'appuyant sur la résistance des populations de régions limitrophes à l'oppression du pouvoir central et sur l'existence de sentiments irrédentistes. Pendant longtemps, les régions Nord, Nord-Est et Sud du PCT semblent d'ailleurs avoir bénéficié
-* d'une large autonomie, sans parler du PCM dans l'extrême Sud. Pourtant, l'un des principaux succès du PCT semble être •d'avoir su donner une dynamique centripète, nationale, à cet ensemble de mouvements de dissidence. La nouvelle situation Il ne suffisait cependant pas d'éviter que la dynamique centrifuge des luttes de minorités ne l'emporte sur la perspective d'une prise du pouvoir central. Il fallait encore assurer l'implantation de masse parmi la paysannerie thaî et les centres urbains. Sans cela, et sans une montée des luttes sociales propres à ces populations, la guerrilla pouvait résister, voire s'étendre progressivement, mais non devenir une menace directe pour le régime. L'importance de la période ouverte depuis le début des années 70 est qu'elle permet cette jonction. Ceci s'opéra grâce aux transformations sociales en cours durant la dernière décennie et à l'impact de l'engagement thailandais dans la guerre d'Indochine - et de la transformation du pays en un "porte-avion terrestre" pour l'intervention américaine. La concentration agraire touche maintenant de plein fouet la , paysannerie. L'exode rural aidant, un prolétariat d'origine thai est né aux côtés du prolétariat chinois. L'intégration progressive des Thaflandais d'origine chinoise se poursuit, dans des conditions plus favorables, par exemple, qu'en Malaisie. Le développement - même relatif - de l'instruction a ouvert une crise aigue de débouchés, alors qu'auparavant tout diplômé était assuré de trouver un emploi, notamment dans l'administration. Le chômage intellectuel avait pris, en 1973, des proportions majeures. Les effets moraux et idéologiques de la présence massive de Gl's américains ont favorisé le développement d'un courant nationaliste parmi l'intelligentsia. L'enlisement, puis la défaite impérialiste en Indochine catalysait tous ces processus. La chute de la dictature Thanom-Prapass était voulue par des secteurs de la bourgeoisie et de l'impérialisme, aussi bien que par la masse des étudiants et de la population de Bangkok. D'où la conjonction de forces qui a permit au mouvement d'octobre 1973 de l'emporter. Mais la chute de cette dictature a ouvert une période d'intense politisation du mouvement de masse et de polarisation de classe nouvelle et croissante de la société thailandaise. La formation, puis la radicalisation, de la Fédération des fermiers de Thaîlande, l'explosion de luttes revendicatives dans de nombreux secteurs de la classe ouvrière urbaine, la jonction opérée entre une partie du mouvement étudiant de l'avant-garde militante ouvrière et paysanne témoigne de ce que la Thaîlande est entrée pour la première fois dans l'ère des luttes de classe modernes. Il reste que le PCT était politiquement absent de Bangkok quand la dictature Thanom-Prapass fut abattue par des mobilisations de masse étudiantes et populaires. Il ne semble avoir joué aucun rôle direct dans les événements qui ont précédé et suivi l'explosion d'octobre 1973. Un appareil communiste existait certainement à l'époque de Bangkok, mais il semble avoir été essentiellement tourné vers l'organisation de l'aide à la guerrilla et la coordination des opérations en cours dans les diverses régions plus que vers un travail d'implantation politique de masse dans la capitale. Le PCT en fut réduit à apporter son soutien à des luttes qu'il ne dirigeait pas. Grâce au prestige qui était le sien parmi les militants les plus radicaux du mouvement de masse, et du fait de la menace permanente d'un nouveau coup d'Etat militaire, il a repris pied assez rapidement à Bangkok. La montée d'une violence terroriste d'extrême-droite dès 1974/75, puis l'instauration d'une nouvelle dictature militaire ont fermé la voie à toute alternative légale au PCT. Il reste aujourd'hui la colonne vertébrale de la résistance à la junte, le seul à même d'offrir une organisation capable de résister à la répression. Mais il aura perdu, en 1973, des mois, voire une année précieuse, du fait de son absence politique de Bangkok. Comment l'expliquer ? L'origine du mouvement communiste thailandais est urbaine. De plus, durant l'intermède semi-démocratique de 1945/47, la radicalisation idéologique de l'intelligentsia de Bangkok fut très sensible. Mais les racines sociales de ce courant radical étaient trop faibles pour lui permettre de résister aux mesures successives de répression qui allaient être prises après le coup d'Etat de 1948. Le PCT, qui avait été légalisé en 1946, défendait alors une orientation extrêmement modérée, qu'il reste difficile de juger en l'absence de toute connaissance des orientations stratégiques et des débats internes d'alors. Il semble cependant, selon Anders Tandrup, que ce ne soit que contraint et forcé, après l'assassinat de nombreuses personnalités, que le PCT ait adopté une nouvelle stratégie de lutte armée rurale. C'est le deuxième congrès du parti, en 1952, qui entérinera ce tournant. Il faudra encore attendre 13 ans pour que naisse officiellement la résistance armée et qu'un premier engagement oppose guerrillas et forces gouvernementales. Engagement qui est d'ailleurs peut-être plus le fait d'une initiative gouvernementale que d'une décision du PC lui-même. Plusieurs indices laissent supposer que durant cette période, une lutte interne s'est développée au sein du PCT et qu'elle s'est finalement soldée par la victoire de l'aile "maoiste". Une partie de la direction vit en exil à Pékin. La proximité géo-politique aidant, le PCT adoptera progressivement l'orientation internationale de Pékin et finira par dénoncer le "social-impérialisme soviétique" Son nouveau programme en dix points, adopté en décembre 1968, fait d'ailleurs explicitement référence à la pensée de Mao Tsé-toung comme base programmatique du PCT. Et s'il se réfère parfois à l'alliance avec la "bourgeoisie nationale", il contrôle étroitement le Front patriotique thaílandais, constitué en 1965. La référence au Front fera d'ailleurs progressivement place dans la propagande du PCT à une référence presqu'exclusive au PC lui-même, comme unique dirigeant de la lutte armée.
THAILANDE On peut donc penser, à titre d'hypothèse, que l'absence politique du PCT de la capitale en octobre 1973 tient à la fois aux très difficiles conditions de répression qui lui étaient faites, à la faiblesse d'ensemble du mouvement ouvrier et communiste et à une application mécaniste, après bien des hésitations, de la stratégie "d'encerclement des villes par les campagnes" Or, malgré le retour en force d'une dictature militaire, le PCT ne peut aujourd'hui se contenter de revenir à sa politique d'avant 1973 sans risquer de voir l'écart entre les mouvements urbains et ruraux, et entre le centre du pays et les régions limitrophes, se creuser à nouveau. Le contexte social a changé avec l'explosion de luttes de classe durant 3 ans et la formation d'une conscience de classe dans une partie de la population. Le contexte politique s'est modifié à plus d'un titre. L'axe anti-impérialiste qui a dominé la propagande du PC durant la période de la guerre d'Indochine doit être non pas abandonné mais modifié : les forces US ne sont plus massivement présentes et l'anti-impérialisme est aujourd'hui beaucoup plus directement lié que par le passé à l'approfondissement des luttes de classe proprement dites. Une nouvelle génération militante est d'ailleurs née, dont l'expérience politique est indépendante de celle de l'ancienne direction du PCT. Le contexte régional et international a lui aussi changé avec la victoire de la révolution indochinoise, l'évolution de la direction maoiste et l'aggravation de la crise de régime en Chine. Le PCT ne semble jamais être devenu une agence diplomatique de Pékin, comme d'autres formations maoistes. Mais le maintien d'une orientation internationale systématiquement alignée sur celle de Pékin ne saurait être que très dommageable à sa lutte. La nouvelle situation semble bien avoir eu quelques effets sur la ligne poursuivie par le PCT. La référence explicite à la pensée de Mao a disparu du dernier programme en dix points, adopté le ler décembre 1976. Les attaques contre le social-impérialisme se sont apparemment faites de plus en plus rares dans les émissions de la Voix du peuple thatlandais, la radio du PCT. Si ce dernier insiste toujours sur l'importance primordiale que revêt la lutte armée menée dans les campagnes - et cette importance est certainement grande - le PCT souligne aussi la nécessité de poursuivre un travail constant au sein des villes, malgré sa difficulté. Il doit, enfin, être sensible au poids nouveau acquis dans le Sud-Est asiatique par les directions vietnamienne et, pour la Thaîlande, laotienne. Il reste que de nombreux débats semblent avoir traversé le PCT et les milieux qui lui sont proches : sur les alliances internationales comme sur la tactique à développer en Thaîlande. La dominante "populiste" qui est celle de l'extrême-gauche thailandaise, comme l'absence de documentation écrite, rend l'interprétation de ces débats difficile. Les programmes sont succints, il n'existe apparemment toujours pas d'analyses de classe détaillées de la structure agraire et de la société urbaine en Thailande. Les divergences explicites portent sur la tactique à suivre plus que sur la stratégie d'ensemble à adopter. Mais l'enjeu de ces débats est grand. Malgré la crise chronique du régime, la bourgeoisie thallandaise et l'impérialisme ne manquent pas de moyens dans leur lutte contre-révolutionnaire.
Le développement de mouvements de masse d'extrême-droite en est la preuve. La lutte reste difficile et l'armée commence à employer toutes les techniques apprises au Vietnam pour couper la population des guerrillas. Beaucoup dépendra de la qualité de l'intervention politique qui sera celle du PCT, et en conséquence de l'importance de son implantation de masse à l'échelle nationale. On connait trop mal le fonctionnement interne du PCT et l'histoire de son appareil dirigeant pour pouvoir jauger ses possibilités d'évolution en profondeur. La situation réclame en effet une rupture politique par rapport à son orientation passée, tant en ce qui concerne ses alliances internationales qu'en ce qui concerne le poids relatif du travail d'implantation politique et du travail urbain par rapport à son activité militaire. Pour autant que l'on puisse en juger, son activité durant les années 1965/73 apparaît en effet marquée d'une déviation "militariste". Les conditions d'une tournant d'ensemble sont néanmoins réunies. La situation objective est profondément modifiée, ainsi que les rapports de forces régionaux. L'afflux dans les zones du PCT et au Laos de plusieurs milliers de militants paysans, étudiants et ouvriers ayant souvent acquis une expérience préalable du travail de masse et, parfois, un minimum d'appréhension indépendante de la situation internationale du mouvement ouvrier, représente l'addition d'un sang neuf. Mais il est peu probable qu'un tel tournant puisse être opéré sans une lutte de tendances interne au PCT. Dans l'affirmative, le PCT pourrait devenir une force majeure dans le pays.
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