Il est indiscutable que les élections au Pakistan ont été truquées de haut en bas. Le succès même de l'appel au boycott des élections provinciales lancé par l'opposition constitue une indication de ce fait. Une fois de plus le Pakistan a été secoué par les grèves, les manifestations et la répression. Dans les années 1965-70 les victimes étaient Ali Bhutto et ses partisans du PPP (Pakistan People's Party : Parti populaire pakistanais). Aujourd'hui le fusil a changé de main : ce sont Bhutto et ses satrapes provinciaux qui massacrent les opposants. Au Pakistan, comme en Inde, l'opposition est fondamentalement de droite. Elle s'est hâtivement rapiécée en un front uni le PNA (Pakistan National Alliance : Alliance nationale du Pakistan), qui attira des foules considérables à ses meetings en faisant campagne contre la hausse des prix, le manque de "lois islamiques" et pour les droits civiques. Le soutien qu'il rencontra est essentiellement dû au désenchantement et à la désillusion suscitée par le pouvoir politique de Bhutto : une dose régulière de répression, la hausse des prix, le monopole des moyens d'information et une succession d'expédients au lieu des mesures propres à satisfaire les besoins des masses.
L'opposition, bien entendu, n'est qualitativement supérieure sous aucun aspect, et parfois bien pire. Le Jamaat-i-Islami, organisation obscurantiste semi-fasciste (équivalent musulman du Jan Sangh indien) est une composante importante du PNA. Elle a fourni les thèmes idéologiques centraux de la campagne du PNA. La figure symbolique de l'opposition est l'ancien maréchal del'Air Asghar Khan qui fut accueilli à l'aéroport de Karachi, au cours de la campagne électorale, par 700 000 personnes. Pratiquement dénué d'idées mais considéré comme incorruptible par les masses (ce qui n'est pas une mince chose dans un pays où la corruption est institutionnalisée à tous les niveaux), Asghar Khan est un mauvais orateur et un politicien pire encore qui ne peut inquiéter l'habile Bhutto. Bhutto est au pouvoir et représente la force de "la loi et l'ordre" Asghar Khan est à la tête d'un mouvement de masse contre lui. Pour l'instant, Bhutto est sur la défensive. Il a offert d'organiser de nouvelles élections provinciales partielles dans certaines circonscriptions, mais l'opposition exige sa démission et demande que l'armée contrôle la tenue de nouvelles élec-
du mouvement ouvrier
SOUS-CONTINENT INDIEN tions. Cet appel ouvert à l'armée pour qu'elle arbitre entre les fractions politiques en conflit est gros d'importants dangers. Il revêt l'armée d'un nouveau prestige, alors que celui-ci avait été bien terni après la débâcle du Bengladeshn et lui offre une certaine légitimité. L'ex-général Niazi est l'un des dirigeants du PNA. Cet ex-général, qui a signé la reddition de Dacca devant l'armée indienne, explique que Bhutto et les politiciens sont responsables de la défaite pakistanaise et non l'armée. Voilà un symptôme alarmant de l'existence d'un courant encore souterrain. En fait le Jamaat-i-Islami dispose d'appuis importants dans l'armée. La caste des officiers, qui était traditionnellement dominée par les rejetons de la noblesse terrienne, compte désormais de nombreux éléments venus de la petite-bourgeoisie urbaine. Cette situation, combinée avec le passé militaire de Asghar Khan, implique que Bhutto devra faire des concessions pour se maintenir en place. La poursuite de la répression contre la droite aboutirait à une intervention de l'armée dans un futur pas trop éloigné. Une telle intervention, si elle devait se produire, serait du type de celle qui survint en Thaflande, en raison de la modification intervenue dans la composition de la caste des officiers. De son propre point de vue, Bhutto commit l'erreur politique et tactique de refuser avec mépris de tolérer l'existence de gouvernements autonomes dans les provinces frontalières du Nord-Ouest et du Balouchistan; ces gouvernements étaient formés par des membres du NAP (National Awami Party : Parti national awani). Le programme politique du NAP était très semblable à celui de Bhutto, sauf qu'il tendait à avancer une perspective laíque - n'utilisant pas l'Islam dans sa propagande politique immédiate - ce qui lui donnait des allures plus progressistes que le PPP de Bhutto. Les deux gouvernements du NAP furent arbitrairement suspendus. Au Balouchistan, la SRI LANKA
La recomposition
PAKISTAN guerilla s'intensifia et Bhutto ne parvint à la contenir qu'au prix de nombreuses pertes. Une accusation pour trahison et conspiration fut montée contre les dirigeants du NAP qui attendent actuellement à la prison de Hyderabad de passer en jugement. Dans cette même province, l'opposition décida de boycotter les élections jusqu'au retour de l'armée dans ses casernes. Dans la province du Nord-Ouest, le NDP (National Democratic Party : Parti national démocratique, sigle sous lequel s'est reconstitué le NAP interdit) a remporté la majorité des sièges. La femme du dirigeant du NAP emprisonné, Wali Khan, a été triomphalement élue dans la circonscription de son mari. L'intérêt de Bhutto aurait été de s'allier au NAP pour battre la droite, mais sa volonté de gouverner seul est à l'origine de ses difficultés actuelles, pour lesquelles il ne peut guère s'en prendre qu'à lui-même. Le PPP a décidé la formation des Forces de sécurité fédérale (FSF : Federal Security Forces). La création de cette unité spéciale, placée sous le contrôle exclusif de Bhutto pour lutter contre ses opposants, a suscité un fort mécontentement dans les corps traditionnels de l'armée et de la police. Au cours de la récente vague d'émeutes des officiers de la police furent accusés d'être "trop mous" contre les grévistes et les manifestants. L'armée est aussi très hostile aux FSP, à tel point que Bhutto est obligé d'envisager de lui faire des concessions. La situation de la gauche est toujours aussi peu réjouissante. Au contraire de l'Inde, il n'a jamais existé de parti communiste de masse au Pakistan. Le conflit sino-soviétique ne fit que fragmenter les quelques groupes qui végétaient dans le pays. Bhutto est parvenu à récupérer la radicalisation de 1968-70 en l'intégrant dans le PPP, par la corruption et le paternalisme ou par la répression brutale. La gauche n'existe pas. Quelques groupes subsistent, sans réelle influence, sinon très localisée. L'avenir proche n'inspire donc aucun optimisme.