Anatomie du « pacte social » à l'allemande
Sans aucun doute, la proposition du président de l'IG Metall, Klaus Zwickel, pour un « pacte pour l'emploi » (Bündnis für Arbeit), présentée lors de son discours du 1er novembre 1995 au congrès de son syndicat, a eu une influence
Allemagne
Par Mannuel Kellner fevrier 1996 KLAUS ZWICKEL TENAIT SON DISCOURS spectaculaire au congrès de l'IG Metall, après avoir été réélu comme président du syndicat 92,4 % des voix. Ses propositions ont, en effet, surpris tout le monde, y compris la direction du syndicat. Voici le passage central de son discours : « Maintenant, je veux parler de notre contribution pour l'avenir. Il s'agit d'une contribution qui pourrait faire animer le débat politique en matière de lutte contre le chômage. Au gouvernement fédéral, aux patrons et à leurs organisations je propose un pacte mutuel pour la création d'emplois, un pacte pour l'emploi. Ce pacte nécessite par conséquent un apport de notre part. Toutefois cet apport est conditionné. Il s'agit de donner et de recevoir. Ce pacte doit être appliqué par le gouvernement, le patronat et aussi par nous. Il implique également la nécessité de dresser un bilan. Si les entrepreneurs de la métallurgie garantissent pour une période de trois ans de : - renoncer aux licenciements injustifiés, - créer 300 000 nouveaux emplois, - embaucher, en plus de cela, 30 000 chômeurs de longue durée, - augmenter de 5% par an les emplois de jeunes tout en assurant une formation professionnelle; et si le gouvernement fédéral s'engage à : - renoncer à réduire les allocations de chômage et à introduire des critères plus sévères pour le droit aux allocations sociales ; - introduire un règlement garantissant l'offre en matière de formation professionnelle à la hauteur de la demande existante ; - imposer des amendes aux entreprises qui n'offrent pas ou trop peu d'emplois liés à la formation ; alors dans ce cas je m'investirai pour négocier une convention collective en matière de salaires en 1997, qui s'oriente vers une majeure sur le climat politique en Allemagne. augmentation des prix et qui introduise des salaires en dessous des tarifs en vigueur pendant une durée déterminée pour les chômeurs de longue durée embauchés. Chers amis, je sais qu'avec ces propositions je touche à des tabous et que je vais provoquer probablement des protestations. Toutefois, je veux avec le "pacte pour l'emploi" prouver notre engagement dans la lutte contre le chômage. Ainsi que tester les dispositions des politiques et du patronat ». Même si cette proposition a suscité quelques réactions critiques ou indignées, les délégués ainsi que la majeure partie des syndicalistes actifs ont fini par accepter l'initiative de Klaus Zwickel. A quels tabous avait-il donc touché ? Premièrement, l'IG Metall et également la Fédération des syndicats allemands (DGB) avaient toujours rejeté l'argumentation du patronat qui expliquait le chômage par le niveau trop élevé des salaires. En acceptant d'assouplir les revendications salariales, Klaus Zwickel rejoint la logique patronale qui considère que la seule contribution des syndicats dans la lutte contre le chômage consiste à accepter la baisse des salaires réels. Inutile de signaler que ces derniers sont déjà en baisse quand on prend on compte toutes les pertes dues aux mesure antisociales du gouvernement. Deuxièmement : les résolutions adoptées par le congrès avant l'intervention de Klaus Zwickel, réaffirment le rejet catégorique par l'IG Metall de toute tentative d'introduire des salaires transitoires en dessous des tarifs en vigueur. Klaus Zwickel par sa proposition remet en cause cet acquis. Cependant, pourquoi la proposition de Klaus Zwickel, comme T'indiquaient certains sondages en décembre et janvier 1996, a-t-elle bénéficié de l'approbation de la majorité des syndiqués et des salariés. La réponse est sans doute à chercher dans trois facteurs :
1- le mécontentement accumulé semble contenu par l'immobilisme total de la classe politique, ce qui explique aujourd'hui le soutien à ce pacte ; 2- l'absence totale d'une perspective de lutte syndicale pour inverser la vapeur sur l'emploi. Les mobilisations pour la semaine des 35h en 1984-1985 étaient les dernières en la matière. A l'époque, le mouvement syndical, avec les métallos et les imprimeurs comme fer de lance, avait mis en avant la réduction du temps de travail avec compensation salariale pour faire reculer le chômage. Ce mouvement avait obtenu une introduction, à petit pas, des 35 heures, mais en raison de la flexibilité de l'emploi son effet sur le chômage est resté marginal. Depuis lors, le mouvement syndical est resté sur la défensive aussi bien politiquement qu'idéologiquement ; 3- dans ce cadre, l'initiative de Klaus Zwickel est ressentie comme une tentative de reprendre le chemin de l'offensive. Les réactions qui ont suivi sa proposition semblent le confirmer. LES RÉACTIONS Dans un premier temps, les représentants du patronat ont réagi d'une façon très contradictoire. Les uns ont loué l'initiative, les autres ont dénoncé son insuffisance et sa démagogie. Les patrons ne se sont mis d'accord que pour se féliciter de 'alignement du syndicat sur leur explication du chômage rui l'attribue aux salaires élevés Face à la réaction du patronat les médias, y compris conservateurs et libéraux, ont critiqué les organisations patronales en les invitant à se saisir de l'initiative de Klaus Zwickel qui a osé remettre en cause les « dogmes syndicaux » et à faire de leur côté les concessions qui s'imposent. Il allait de soi que Klaus Zwickel allait obtenir le soutien du SPD (social-démocratie). Par la suite, et sous la pression de l'opinion publique, non seulement l'ensemble des directions syndicales adoptait sa démarche, mais aussi le gouvernement CDU/CSU/FDP (conservateurs, chrétiens et libéraux) et les organisations patronales. Ces dernières ont fini par accepter la proposition de Klaus Zwickel comme point de départ des négociations, tout en mobilisant un certain nombre de politiciens de droite pour multiplier les propositions visant à démanteler le svstème d'assurance sociale et introduire un svstème salarial totalement indépendant des conventions collectives. L'unanimité autour du « pacte pour l'emploi » a mis les minorités syndicales combatives dans une situation difficile. Pour comprendre la dynamique déclenchée par ce processus, il faut reparler des négociations menés sous le sceau du « pacte pour l'emploi » : au niveau de l'IG Metall avec les associations patronales de la métallurgie et le gouvernement, au niveau du DGB avec les représentants patronaux et gouvernementaux et enfin au niveau des autres secteurs comme les chemins de fer. • Pour la métallurgie, dès les premières négociations, la notion « d'embauches garanties » a cédé la place à un projet de « commissions paritaires d'experts » qui auraient comme tâche de calculer combien d'emplois une réduction des revendications salariales permettrait de sauvegarder. Toute allusion aux jeunes et à la formation professionnelle avait été abandonnée en cours de route. Le 18 janvier, lors du deuxième round des négociations, la question des heures supplémentaires a été abordée : l'IG, Metall a proposé la compensation en temps libre dès la première heure supplémentaire (aujourd'hui, la compensation est faite après la 16e heure par mois). Le patronat, quant à lui, était incapable de proposer un compromis concret, c'est pourquoi les négociations continueront au niveau régional. L'IG, Metall a d'ores et déjà annoncé qu'il était prêt à faire des concessions. • Le 23 janvier 1996, au deuxième round des négociations tripartites (DGB, patronat, gouvernement), un document intitulé « pacte pour l'emploi et pour la préservation du lieu de production en Allemagne » fut adopté. Ce document déclare vouloir atteindre l'objectif d'une réduction de 50 % du chômage ou de créer 2 millions d'emplois nouveaux d'ici l'an 2 000. Les moyens pour y parvenir soit restent vagues, soit s'intègrent dans la logique néolibérale du gouvernement Kohl. Le DGB avait soutenu la mesure du gouvernement de réduire les dépenses pour les allocations chômage de 3 %. La direction de la fédération syndicale justifie sa position par le fait que le gouvernement comptait imposer une réduction de l'ordre de 5 %. Cette concession a suscité la jubilation du ministre du travail, Norbert Blum (CDU) qui a déclaré devant les médias : « Pour la première fois, il a été possible de réduire un acquis social avec le consentement direct des partenaires sociaux ». • Les négociations menées sous l'égide du « pacte pour l'emploi » dans le secteur des chemins de fer (société publique en voie de privatisation) ont abouti à un accord portant sur la suppression de 10 000 emplois (le projet initial étaient de 20 000 emplois). Cela n'empêche pas la direction syndicale de se vanter de son exploit. Par ailleurs, le ministre des Transports, Marrhias Wissman et le PDG de la société des Chemins de fer, Heinz Duerr, ont déclaré que cet accord ne devra rien coûter et ne changera rien à la nécessité d'une rationalisation radicale de l'entreprise. Le dernier accord spectaculaire, au niveau fédéral, conclu dans le cadre du « pacte pour l'emploi », porte sur les pensions. Conformément à cet accord, les travailleurs qui choisiront la formule « moitié travail-moitié pension » subiront une perte salariale de 30 % et une perte de 10 % de la retraite. Néanmoins, l'effet de ces sacrifices sur le marché de travail n'est guère garanti. La logique de concessions, sans obtenir des gains substantiels en échange, ne pourra que renforcer considérablement la crise du syndicalisme, la résignation et le désarroi idéologique face à l'offensive néolibérale. Il est impératif aujourd'hui de critiquer toute collaboration ou démantèlement des acquis sociaux. Il faut construire un nouveau rapport de forces pour négocier. Le point de départ des luttes doit être les 30 heures sans perte de salaire, décision adoptée lors du congrès de l'IG Metall. Il est nécessaire d'obtenir non seulement un pacte pour l'emploi mais également un pacte pour une production et un développement basés sur es besoins sociaux en tenant compte des critères écologiques. Un pacte incluant les syndicats et tous les mouvements sociaux et progressistes, un pacte dirigé contre le grand capital et son gouvernement.
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