Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LES NÔTRES

Garder le meilleur souvenir

· Inprecor n° 400, mars 1996 · p. 24 · 1 033 mots

Grèce et Turquie

Tassos Anastassiadis Athènes, 22 février 1996. C'EST EN BUVANT SON CAFÉ, avec des amis, sur une place athénienne que le grand révolutionnaire Mihalis Raptis, mondialement connu comme Michel Pablo, mourra soudainement et paisiblement. En contraste avec sa vie turbulente dans ce 20º siècle tourmenté et en contraste avec son activité politique débordante jusqu'à sa dernière minute, comme en témoignent ses efforts pendant les dernières années pour l'organisation de la solidarité avec les peuples d'Irak, de Libye et de Cuba condamnés par la violence impérialiste. Lui-même avait récemment déclaré, dans une interview qu'il sentait la fin proche mais qu'il considérait que son long voyage en avait mérité la peine : en effet, cet homme imposant par sa stature intellectuelle et militante, mais aussi par sa force de caractère, n'a pas arrêté de lutter pour l'émancipation de tous les opprimés et contre toutes les formes d'oppression et d'injustice. Indiscutablement, il fut une figure imminente dans notre propre mouvement international qu'il a marqué de façon décisive surtout pendant les années noires de l'Europe sous l'occupation nazie et dans l'immédiat après guerre. Les couronnes de fleurs et les messages à son enterrement à Athènes, venus de tous les coins du monde, de plusieurs mouvements, partis et amis de gauche, témoignent de l'envergure de ce révolutionnaire sincère, de cet humaniste cosmopolite, de cet homme d'action autant que d'analyses. Par son itinéraire, par son humanisme révolutionnaire, Pablo n'avait pas de liaison privilégiée avec son pays d'origine. Né en 1911 à Alexandrie, en Egypte, dans cette communauté grecque dont un autre membre, le poète Kavafis, avait exalté l'esprit de l'homme en quête d'une Ithaque qui donne un sens à sa vie, Raptis a voulu par sa vie concentrer l'universel sur l'émancipation sociale partout sur la planète. Il fait ses études d'ingénieur à l'Ecole Polytechnique d'Athènes où il intègre le mouvement ouvrier, dans les rangs archéomarxistes d'abord, trotskystes ensuite. Mais vite il abandonne ce pays en plein bouleversements politiques, économiques et sociaux avec des millions de réfugiés arrivés d'Asie mineure et qui constitueront la matière première de la réorganisation du mouvement grec, quand envoyé en tant que représentant de la section grecque au 1er congrès mondiale de la Quatrième internationale, il se trouve exilé par la dictature d'abord, la guerre impérialiste ensuite. Dès lors, avec toutes ses forces, il va participer à tous les mouvements de soutien auxquels l'Internationale (dont il deviendra le secrétaire pour vingt ans) participe concernant les pays arabes, l'Amérique latine, les pays de l'Est, l'Asie et également l'Europe. En Grèce il vient clandestinement assister au congrès de réunification de 1946 (qui a eu lieu en pleine guerre civile), puis il repasse par Athènes pour quelques jours dans les années 60, juste avant la dictature des colonels. En fait, il ne reviendra s'installer plus ou moins définitivement dans cet Athènes, qu'il avait quittée pendant les années 30, seulement après la chute des colonels, c'est-à-dire dans les années 70. Entre temps bien súr, il a constamment gardé tous les contacts et il a essayé de contribuer aux luttes du peuple grec, notamment pendant la dictature. C'est à cette occasion qu'il est entré en relations avec tous les mouvements et organisations dits de « résistance », comme par exemple le PAK (ancêtre du PASOK-PS grec actuellement au pouvoir) de Andreas Papandreou. Or, le pays qu'il avait quitté quarante ans auparavant ne pouvait plus être une Ithaque sublimée. Entrée depuis déjà longtemps à grande vitesse dans l'ère de la réorganisation capitaliste, au cours de l'onde longue dépressive qui dure depuis vingt ans, la Grèce de sa jeunesse, celle certes de la misère mais aussi de l'humanité et du jeune mouvement ouvrier, était à jamais perdue. Bien sûr la perspective du grand révo lutionnaire, avec son expérience énorme, ne pouvait se permettre d'absoudre la barbarie moderne : je voyais le camarade Pablo s'insurger devant les diverses aspects de la dégradation de la vie politique, mais aussi sociale, que cette société accumulait au fur et à mesure précisément de sa modernisation capitaliste et libérale. Mais je crois qu'au fond, sa vraie angoisse devant la nudité de l'agressivité inadmise de cet Ithaque mythique explique en partie, tout au moins, les divergences qui nous ont séparées ces dernières années. EN EFFET, BIEN AVANT DE FAIRE CONNAITRE sa décision de se rapprocher de notre organisation internationale, dont il s'était éloigné pendant les années 60, nous avons travaillé ensemble dès le début des années 80, tout au moins en Grèce, où il vivait lui-même, constatant nos convergences programmatiques réelles. Or, au moment où sa décision était prise, nous nous sommes soudainement heurtés sur la question brûlante de cette Ithaque balkanique, à savoir la montée du nationalisme grec. De là, à mon avis découlaient les autres divergences annexes, bien qu'importantes, surtout en Grèce, comme l'appréciation de la guerre en Bosnie, du rôle de la Turquie dans la région, etc. qui ont compliqué infiniment, jusqu'à la rupture, notre effort commun pour une gauche nouvelle, socialiste, révolutionnaire, féministe et écologiste en Grèce. Le grand analyste sentait bien le danger mais n'a pas su tout à fait s'en prémunir dans un climat d'hystérie nationaliste, orchestré par les cercles les plus réactionnaires en quête de construction d'un arc « orthodoxe » contre les « ennemis de toujours » « islamistes et papistes ». Toute équivoque pouvait avoir des répercussions dangereuses. Ithaque s'est vengée de ce cosmopolite humaniste et révolutionnaire en le transformant, à titre posthume, en héros « national ». Les funérailles de Raptis eurent ce double aspect, pour nous très douloureux mais réel : une cohorte de ministres et d'ambassadeurs à côté de militants trotskystes, anarchistes ou autres. Mais ce n'est pas la première fois dans l'histoire et de telles opérations étatiques et médiatiques de récupération sont peut-être le destin de tous les grands hommes. C'est le moyen sûr pour les neutraliser. Or, pour nous, ce ne sont pas les messages des généraux serbo-bosniaque, Mladic et autres hypocrites qui peuvent nous empêcher de saluer notre Pablo : celui qui a combattu inlassablement, pendant sa vie entière, toute forme d'oppression, y compris et surtout nationale, l'Algérie en témoigne. Nous garderons le meilleur souvenir de ce révolutionnaire paisible, de ce théoricien dans l'action, de ce chercheur de l'émancipation sociale.

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