Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LES NÔTRES

Michel Pablo est mort

· Inprecor n° 400, mars 1996 · p. 23-24 · 1 182 mots

IVe Internationale

(1911-1996)

Par Livio Maitan Rome, 20 février 1996. LORSQU'ON DOIT ACCOMPLIR la tâche douloureuse d'honorer la mémoire d'un militant dont on vient d'apprendre la disparition et qu'il faille le faire dans le cadre contraignant d'une échéance rapprochée, le risque est grand soit d'avoir recours à des formules conventionnelles, soit de céder à la tentation d'esquisser des appréciations un peu sommaires. C'est un risque qu'il faut absolument éviter dans le cas d'un homme comme Michel Raptis qui a consacré toute sa vie à la cause révolutionnaire et donné pendant de longues années une contribution déterminante à l'élaboration politique et théorique ainsi qu'à l'activité d'une organisation comme la Quatrième Internationale. Michel Raptis, né en 1911, s'est engagé encore très jeune dans les luttes du mouvement ouvrier grec et, dès le début des années 30, a joué un rôle de premier plan dans la construction d'organisations anticapitalistes et antistaliniennes en collaboration avec Pantelis Pouliopoulos, le dirigeant marxiste révolutionnaire lucide et courageux qui sera fusillé en 1943 par les fascistes italiens. Il a connu, à plusieurs reprises, les prisons de son pays et a été obligé par la suite de passer une grande partie de sa vie en exil, notamment en France. Dans ce pays il participa en septembre 1938, sous le pseudonyme de Speros, au Congrès de fondation de la Quatrieme Internationale et il y séjourna pendant l'occupation nazie en s'engageant dans un combat clandestin extrêmement dangereux pour la réorganisation en Europe du mouvement trotskyste durement frappé ›ar la répression. C'est justement dans cette période qu'il a commencé à jouer dans l'Internationale ce rôle majeur de dirigeant qu'il devait maintenir pendant environ deux décennies. DEPUIS 1948 ET JUSQU'EN JUIN 1960, en tant que membre du même organisme, le Secrétariat International, j'ai eu la possibilité de connaître de très près l'activité de Michel, de suivre son évolution et d'apprécier, dans des rapports fraternels, toutes ses qualités. Chacun de nous est tributaire de plusieurs camarades et amis pour sa propre formation et les choix importants de sa vie. En ce qui me concerne, je ne peux que confirmer, plus de trente ans après, avoir beaucoup appris de Michel Raptis, tout en étant parfois en désaccord avec lui. elon moi c'est justement dans les années 50 qu'il a exprimé au mieux ses qualités, notamment sa capacité à saisir rapide ment l'essentiel de situations qui étaient en train de changer et de comprendre quand il fallait rectifier le tir, voire opérer des tournants, ainsi que sa volonté de traduire dans la pratique sans hésitation ni louvoiement les conclusions d'analyses et de généralisations nouvelles. Pour donner quelques exemples, c'est incontestablement Michel qui a été l'un des premiers à souligner toute la portée de la rupture entre Staline et la Yougoslavie, a apporter une mise au point nécessaire au moment de la guerre de Corée, en rejetant toute attitude d'équidistance entre les deux parties concernées, à analyser la dynamique de la nouvelle situation mondiale, à aider les marxistes révolutionnaire à comprendre la signification des mouvements populistes en Amérique Latine, dont le péronisme argentin C'est lui qui avait mis l'accent depuis 1951-1952 sur la nécessi té pour les militants révolutionnaires d'éviter toute dérive propagandiste, notamment en Europe capitaliste, en prônant une orientation « entriste » dans les partis communistes à l'époque profondément stalinisés, en d'autres termes, une politique permettant de ne pas se séparer du mouvement ouvrier réel et d'en saisir et exploiter de l'intérieur les contradictions susceptibles de mûrir. C'est encore grâce à sa contribution que la Quatrième Internationale a été capable d'esquisser très rapidement une analyse correcte des changements qui se produisaient en Union Soviétique depuis la mort de Staline (voir à ce sujet l'éditorial du numéro d'avril 1953 de la revue Quatrième Internationale). Finalement, c'est lui qui, dans la deuxième moitié des années 50, a insisté le plus, dans ses articles et dans ses rapports, sur l'importance capitale de la nouvelle montée de la révolution coloniale, même au prix de sous-estimer à un moment donné, selon nous, les potentialités du mouvement ouvrier dans certains pays européens. SES ÉCRITS LES PLUS SIGNIFICATIFS remontent à la même période. Rappelons notamment ses très nombreux articles dans les organes de presse de l'Internationale, surtout dans Quatrième Internationale, (signés le plus souvent M. Pablo ou Tean-Paul Martin), sa contribution à l'histoire de la de la Quatrième Internationale vingt ans après sa fondation, ses rapports aux congrès mondiaux et aux sessions du Comité exécutif international. Rappelons aussi ses livres : Capitalisme ou socialisme, la guerre qui vient (1952) ; Dictature du proletariat démocratie, socialisme (1957) ; Impressions et problèmes de la revolution algérienne (1962). Mentionnons également un texte sur la libération de la femme (mai 1960), que des lecteurs et surtout des lectrices pourront maintenant, après plus d'un quart de siècle de réflexions et initiatives féministes, juger en partie obsolète et critiquable, mais qui a eu le mérite de soulever pour la première fois dans les rangs des marxistes révolutionnaires une série de problèmes cruciaux. Depuis le début, Michel s'était engagé directement dans une solidarité militante multiple avec la révolution algérienne. En juin 1960, il fut arrêté à Amsterdam avec Sal Santen, à l'époque membre du Secrétariat International, et accusé d'avoir préparé des faux papiers et fabriqué de la fausse monnaie. Tout au long de sa détention et au moment du procès en 1961, une très large campagne de solidarité se développa dans le monde entier, notamment sur la base d'un appel lancé par Jean-Paul Sartre et signé, entre autres, par Simone Beau voir et l'écrivain brésilien Jorge Amado. ment à 15 mois de prison et libéré après le procès, Michel se réfugia au Maroc et ensuite, après la victoire de la révolution, gagna l'Algérie, où il collabora avec le gouvernement d'Ahmed Ben Bella. A sa libération, il avait réintégré les organismes de direction de la Quatrième Internationale. En 1963, il participa au congrès de réunification de l'Internationale : son rapport sur la révolution algérienne, approuvé par les délé gués, fut un moment fort du congrès. Toutefois, des ressorts s'étaient brisés : Michel entreprit une bataille minoritaire qui débouchera en 1964-1965 sur une rupture, à la suite de laquelle il mènera pendant plus de deux décennie un combat en tant que dirigeant d'un courant marxiste révolutionnaire en dehors de nos rangs. Il y a quelques années, il a voulu rentrer, avec son courant, dans la Quatrième Internationale, dont il n'avait jamais renié la signification historique. Un accord était même intervenu, mais pour différentes raisons, dont la situa-

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tion du mouvement marxiste révolutionnaire en Grèce et des divergences importantes sur l'attitude à prendre face à la guerre dans l'ancienne Yougoslavie, cet accord n'a pu entraîner son retour chez nous. Ce sera la tâche des historiens du mouvement ouvrier international de porter un jugement sur T'activité et l'œuvre de Michel Raptis, de même que sur l'apport de tous ceux et toutes celles qui ont participe l'entreprise commune qui a été et reste la nôtre. A l'heure actuelle, nous ne pouvons que réaffirmer, pour notre part, que nous n'oublierons pas sa contribution infatigable au combat révolutionnaire.

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