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Vingt ans apres la « transition » de l'Etat espagnol, les Commissions ouvrières (CCOO), le plus important syndicat du pays, cherche a redelinir son identite et sa stratégie. La gauche révolutionnaire est divisée : certains camarades apportent un soutien critique au courant majoritaire, tandis que d'autres sont actifs lans la minorite « tendance critique ». Nous avons invité des représentants des deux positions à presenter leurs analyses de la situation dans le syndicat et leurs perspectives. CE N'ÉTAIENT PAS DES QUESTIONS mineures que le secteur critique soulevait en avançant son alternative aux orientations du texte officiel.
En fait, il proposait :
• le rejet du projet néolibéral de construction européenne formulé par le Traité de Maastricht ;
• une Europe différente dont les citoyens et les travailleurs soient protagonistes ainsi qu'un référendum sur une révision du Traité impliquant comme critères de convergence réels le plein emploi et la sécurité sociale ;
• une autre politique économique plus expansionniste avec une lutte contre le chômage et pour le plein emploi comme élément central de l'orientation et de la mobilisation de la gauche syndicale, sociale et politique ;
• la réduction de la journée de travail par une loi pour les 35 heures hebdomadaires, à adopter progressivement avant l'an 2 000, sans diminution de salaire ;
• la réforme des négociations pour les conventions collectives favorisant un emploi stable digne et de qualité, un taux de précarité de 35 % étant insupportable socia-
6° congrès des CCOO
mouvement ouvrier: lement et économiquement ;
D une réforme légale de la contre-réforme du travail, conçue, comme objectif auquel on ne saurait renoncer, en luttant en même temps pour des conventions collectives;
• l'adoption de politiques industrielles actives, la défense du secteur public et la lutte contre sa privatisation ;
• l'amélioration de la Sécurité sociale ;
• une augmentation des dépenses pour les retraites, la santé, l'enseignement, la protection des chômeurs et les services publics;
• un rejet de la mise en application du Pacte de Toledo dans ses aspects les plus négatifs, ne serait-ce que pour des raisons de cohérence (grève générale du 20 juin 1985), face à des mesures qu'on prétend maintenant relancer ;
• l'augmentation de 8 à 15 années de la période du calcul des retraites, de l'âge de départ en retraite ou la diminution des contributions pour les emplois peu qualifiés.
Sur le terrain le plus directement syndical, on proposait une négociation collective articulée et plus combative qui freine la réforme du travail, exige une augmentation
DOSSIER
ESPAGNOL
Une perspective
critique
Jesus Albarracin, Pedro Montes, Agustin Moreno Madrid, mars 1996 du pouvoir d'achat et revendique une démocratisation des rapports de travail. On exigeait en même temps un renforcement de la participation des travailleurs ; des formes d'organisation plus flexibles assurant une autonomie plus grande aux sections syndicales, aux syndicats et aux organisations locales en élargissant leurs fonctions ; plus de pluralisme et de démocratie à tous les niveaux et le rejet de pratiques parfois autoritaires et discriminatoires limitant la participation. En dernière analyse, on misait (et on mise) sur une ligne ferme en matière de politique syndicale, alors que sur le terrain organisationnel et statutaire on contestait (et on conteste) tout ce qui favorise un modèle pyramidal centralisé avec ses appareils gigantesques engendrant des mécanismes coercitifs pour garantir leur propre maintien et qui, pour être viables, ont besoin de grands moyens économiques ou d'un financement constitutionnel permanent. Ces propositions — de même qu'un bilan sur la gestion des dernières années, (appui critique à Maastricht, stratégie de concertation et du pacte social pour l'emploi tout au long de 1993, gestion de la grève générale du 27 janvier, affrontement
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DOSSIER
avec Izqueirda Unida (IU), soutien larvé au Parti socialiste (PSOE) et refus de participer à des plates-formes civiques) - ont nourri un débat dur mais stimulant. Tout cela ne pouvait qu'être salué par toute la gauche, indépendamment des opinions particulières. En tenant compte d'une telle situation et après les débats et les conclusions du congrès, il est désormais difficile de prétendre qu'il n'y avait pas de divergences entre les positions du courant officiel et celles du secteur critique, que les tensions entre les uns et les autres ne reflétaient qu'un conflit entre différentes fractions de la bureaucratie ou qu'il s'agissait d'un contentieux politique transféré sur le terrain syndical avec des risques sérieux pour l'autonomie du syndicat. LE CONGRES
Le débat préparatoire s'est déroulé dans un climat d'affrontement, voulu par l'appareil. Pas un seul des amendements aux normes pour la tenue du congrès que le secteur critique avait présentés dans le but d'augmenter la transparence et la participation des membres n'a été retenu. Le courant officiel, pour défendre ses positions, a eu recours à tous les moyens : utilisation de I'« appareil », reconnaissance de délégués de droit, convocation de petites assemblées avec une participation limitée, application irrégulière et arbitraire des statuts, décisions partiales en ce qui concerne les cas controversés, manipulation des informations, intoxication de la presse, etc. C'est dans ce contexte qu'il faut évaluer le soutien obtenu par le secteur critique, qui a dépassé 30 % des délégué(e)s : un succès considérable. Jamais auparavant, dans l'histoire du syndicat, une opposition alternative à la ligne officielle n'avait remporté un tel résultat.
Il faut retenir également que les amendements critiques avaient été bien accueillis par l'ensemble de la base, surtout dans les cas où la participation des membres et la discussion ont été plus importantes. Des majorités ont été acquises dans différents secteurs ou villes (Energie, pensionnaires, activités diverses, Iles Baléares, Murcia, Asturies, La Rioja et Melilla, Séville, Grenade, Barcelone, presque la moitié de la représentation de la Catalogne et de l'Andalousie, un soutien important dans la Fonction publique, dans les Transports, dans le Commerce et dans la région de Valence). Une présence significative a été enregistrée aussi dans toutes les autres fédérations et organisations territoriales de même que dans de nombreuses grandes entreprises. On peut donc dire qu'il s'agit d'une réalité organisationnelle qui crée les conditions pour que s'affirme dès maintenant un projet crédible à vocation majoritaire.
Il est intéressant de dire quelques mots sur l'attitude de l'ancienne Izquierda Sindical qui avait obtenu 8 % au congrès précédent. Une partie, celle liée à Liberacion et ayant des positions spécifiques sur certains sujets, a soutenu les orientations du secteur critique et participé à ses délégations. Une autre partie, avec un accord plus ou moins explicite de ses membres, a intégré elle aussi le secteur critique et certains ont participé sans réserve et dès le début au projet. Une troisième partie, où il faut inclure celui qui avait représenté Izquierda Sindical dans l'Exécutif fédéral sortant, après une intégration complète et après une déclaration d'autodissolution de Izquierda Sindical (sauf en Euzkadi), a trouvé sa place dans le courant officiel par un glissement qui n'a pas été expliqué tout en étant explicable.
L'intérêt suscité par le congrès a été mis en relief par le fait que 999 sur 1 001 mandats des délégué(e)s ont été effectivement utilisés. Malheureusement, au-delà de la mise en scène, le congrès n'a pas avancé de nouvelles propositions pour aborder les principaux problèmes qui se posent aux travailleurs. Il n'y a eu de réponses nulle part : en fait, les rapports officiels ont été légers et, comme nous l'avons mentionné, aucun amendement du courant critique n'a été accepté.
Quant au rapport d'activité, il a remplacé l'analyse de l'activité elle-même par un discours politique s'adressant surtout aux notables présents au premier rang lors de l'ouverture du congrès. Le rapporteur a esquissé une diversion en expliquant qu'« on ne voulait pas de parti politique bis » alors que personne n'avait jamais avancé une telle hypothèse. Le but était d'éviter la discussion sur les erreurs de stratégie du syndicat. Par la suite, le secrétaire général, Gutierrez, n'a répondu à aucune des remarques faites par les délégations, aussi bien majoritaires que minoritaires, sur le rapport d'ensemble, en axant ses conclusions sur une riposte aux délégués critiques et en s'adonnant à une provocation à froid à l'égard de Marcelino Camacho.
Lors du débat sur les amendements le secteur officiel a employé la méthode de l'obstruction la plus classique : il a présenté un nombre d'amendements deux fois supérieur à celui du secteur critique. Ainsi, sous prétexte d'« éviter la polarisation entre le livre rouge et le livre vert », le temps pour le véritable débat a été réduit de moitié. Finalement, les amendements officiels n'ont même pas été défendus et le temps disponible n'a pas été entièrement utilisé. Les voix pour les amendements critiques ont oscillé autour de 40 %, aucun d'entre eux n'étant adopté.
A propos du vote pour les organismes de direction il faut souligner la sanction infligée à Marcelino Camacho, qui a été viré de la présidence à la suite de l'approbation d'un amendement transformant la présidence en une fonction honorifique. Ce fut le moment le plus tendu du congrès : le courant officiel a voulu jouer en même temps le rapporteur et le présentateur de l'amendement. Le nouveau Comité exécutif n'aura plus que 19 membres au lieu de 20 d'après une décision imposée pour faire accepter le rapport 13 à 6. Toutefois, on n'a pas pu éviter un certain déplacement de voix au scrutin secret : la liste critique a eu un peu plus de 34 % en obtenant 7 sièges contre 12.
A la fin du congrès s'est tenue une première réunion de la nouvelle direction qui a exclu les sept membres minoritaires de toute responsabilité en exprimant ainsi sa volonté de les marginaliser. Cela aura des conséquences sérieuses sur la structure organisationnelle et sur la capacité de direction du syndicat. Mais il est encore plus grave que les vraies décisions ne seront guère prises par l'exécutif ni par aucun autre organisme de direction collective. Ces méthodes visent à consolider le pouvoir personnel de Gutierrez, conseillé par les « collaborateurs » qu'il jugera opportun d'utiliser. SUBORDINATION À UN PROJET POLITIQUE
A notre avis, le tournant opéré s'explique par le fait qu'aux yeux des dirigeants du courant officiel et surtout de son leader, le congrès constitue l'élément fondamental d'une stratégie politique. Ils sont convaincus que les forces politiques
actuelles de la gauche espagnole ne sont pas capables de lutter contre un gouvernement du Parti populaire : le PSOE à cause de la corruption, des scandales financiers et du terrorisme d'Etat dans lequel il s'est enfoncé et IU parce qu'ils la considèrent contrôlée par le PCE, sur des positions dogmatiques et liées au passé, donc avec un plafond électoral très bas. Il est nécessaire, selon eux, de régénérer le socialisme espagnol en prenant aux deux formations ce qu'ils considèrent comme valable : du PSOE, tous ceux qui ne sont pas compromis par la corruption ou par le GAL (Groupe antiterroriste de libération) et de IU, Nueva Izquierda.
Un tel projet doit viser à l'unité d'action entre CCOO et UGT, basée sur un modèle de syndicalisme correspondant à des postulats politiques tels que l'inévitabilité du néolibéralisme, l'intégration dans l'union économique et monétaire européenne, le pacte social comme axe de l'action syndicale, l'absolue primauté à tous les niveaux de la négociation sur la mobilisation, etc. Bref, il s'agit d'envisager un syndicalisme faible et non conflictuel, du genre de celui que la majorité a imposé au cours des dernières années. Alors qu'ils ne cessent de parler d'autonomie syndicale, en fait, les dirigeants majoritaires s'efforcent de transformer les CCOO en un syndicat du type classique, courroie de transmission de la nouvelle force politique qu'ils veulent construire.
Toutefois, au-delà d'autres problèmes objectifs qui se posent et des protagonismes évidents, cela se heurte en premier lieu au fait que les CCOO ne sont pas un syndicat comparable à ceux qui existent dans d'autres pays européens. Elles sont nées comme un syndicat de type nouveau, se sont forgées dans la clandestinité et, dans leurs congrès successifs, ont réaffirmé leur caractère alternatif, anticapitaliste, pluraliste, autonome, participatif et sociopolitique. Si on veut réaliser ce projet, il est donc indispensable de refonder CCOO, de supprimer leur caractère sociopolitique et de réduire le pluralisme et la démocratie interne. Voilà le sens des rapports approuvés. Voilà pourquoi on a chassé de la présidence Marcelino Camacho : les majorités doivent s'approprier l'histoire du syndicat pour pouvoir en changer la nature.
En deuxième lieu, l'opération se heurte à la force du secteur critique. L'écho et le soutien qu'ont obtenus les amendements et le vote final montrent les difficultés que le projet de la direction rencontre et rencontrera dans le futur.
En ce qui concerne le futur des CCOO, le secteur critique tire de ce qui s'est passé les conclusions suivantes :
1) on enregistre un recul des libertés et du pluralisme au sein du syndicat. Le secteur le plus abusif de l'appareil a imposé sa politique d'exclusion en transformant le congrès et son issue en un règlement de comptes avec les opposants. Il s'agit de tout un processus : exclusion de Marcelino Camacho de la présidence, marginalisation de sept membres de l'exécutif de la direction réelle du syndicat, renforcement du pouvoir personnel du secrétaire général, etc. Il est paradoxal qu'en voulant se donner une image de modernité, on en revienne à l'orthodoxie la plus vieille, aux pires méthodes du passé et au culte de la personnalité ;
2) s'ouvre une étape d'autoritarisme dans les méthodes de direction des CCOO. Puisque cela se produit en partant d'une victoire à la Pyrrhus, les effets pourront être très négatifs pour l'avenir du syndicat. De surcroît, les avancées en direction de l'unité syndicale ne seront pas crédibles de la part de gens qui ne sont pas capables de réaliser l'unité et l'intégration dans leur propre syndicat. Absorbée par la purge interne, la nouvelle majorité perd toute capacité d'initiative publique et, puisque le syndicat ne peut pas se mobiliser sans l'apport du secteur critique, elle n'a d'autre issue que la recherche de la négociation et du pacte à tous prix ;
3) le secteur critique peut être satisfait des résultats obtenus : il a un projet et des liens avec la base et a jeté les fondations
ETAT DOSSIER
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pour l'an 2 000. L'analyse du congrès indique qu'il a eu l'initiative du débat, maintenu un travail et une direction collectifs, provoqué une réaction à la base, stimulé la participation, aidé de nombreux militants à reprendre confiance, démontré qu'il existe un projet syndical crédible et, finalement, doublé sa présence dans les organismes de direction. Les prévisions selon lesquelles il n'obtiendrait pas beaucoup plus de 10 %, en étant ainsi relégué dans un rôle de témoignage, se sont avérées tout à fait fausses. Qui plus est, c'est le syndicat qui y a gagné dans la mesure où il n'y a pas eu peur de s'exprimer à haute voix et clairement et où les tentatives de coercition, cachée ou ouverte, ont été brisées. Rien n'est perdu, il y a tout à gagner ;
4) c'est un autre syndicat, avec un plus grand équilibre à la base, qui sort du 6e congrès. Le secteur critique a réussi à introduire dans CCOO un débat de fond sur la stratégie et le modèle organisationnel du syndicat, en empêchant Gutierrez de réaliser son projet d'un congrès domestiqué où les divergences seraient éliminées sans trop de bruit. Il est désormais impossible de diriger le syndicat comme s'il n'y avait pas de divergences, à moins que quelqu'un ne prenne la voie irresponsable des agressions contre des organismes et des militants. Les adhérents ont décidé que le secteur critique représentait une partie très importante des CCOO (à la base, l'équilibre des forces est encore plus net qu'au congrès). Personne ne saurait maintenant l'ignorer et il faudra en tenir compte également dans le futur.