La reconstruction d'une action syndicale adaptée à la nouvelle réalité du travail — plus fractionné que jamais — est la tâche principale du syndicalisme de notre époque. Si ce but n'est pas atteint, la dualité dans le monde du travail non seulement accentuera les inégalités entre les salariés et entre ceux-ci et la masse des chômeurs, mais aura également des effets négatifs sur l'avenir du syndicalisme lui-même. La capacité des syndicats d'organiser etlou de représenter la grande majorité des travailleurs n'est pas donnée une fois pour toutes, mais doit être acquise jour par jour dans chaque
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conjoncture historique. AUJOURD'HUI, DANS DE nombreux pays et surtout dans ceux où le pourcentage d'adhésion aux syndicats est très bas, il existe un risque réel que de très larges collectifs de salariés — les plus dispersés et les plus instables, qui désormais constituent la grande majorité — ne s'éloignent du mouvement syndical. Celui-ci ne resterait implanté que dans les secteurs les plus stables, en premier lieu le secteur public, et ne serait plus en état non seulement de réaliser une transformation sociale, mais aussi de jouer son rôle le plus authentique, c'est-à-dire défendre les intérêts immédiats de la classe travailleuse dans son ensemble.
C'est surtout - bien que non exclusivement — par rapport à ce problème essentiel qu'il faut juger à l'heure actuelle les stratégies syndicales. Est-ce que le 6e congrès des Comisiones Obreras (CCOO) a été utile pour réorienter le syndicat dans cette perspective ? La réponse est affirmative, ne fût-ce que partiellement. C'est un syndicalisme plus proche des travailleurs et des travailleuses, plus adapté à leurs conditions et revendications différenciées, plus attentif à leurs problèmes quotidiens réels, plus efficace pour les résoudre, qui sort du congrès. Un syndicat qui se contenterait de dénoncer les injustices sociales et qui ne
Le panorama
après le congrès
Par Joaquim Nieto Madrid, mars 1996 serait pas perçu également comme un instrument pratique pour résoudre les innombrables problèmes du travail se posant chaque jour à la masse des salariés, est condamné à l'échec. Il ne faut pas se tromper : actuellement, la grande majorité des gens qui travaillent dans des petites ou très petites entreprises (1) ont un emploi précaire ou sont au chômage. Ils ne perçoivent que de très loin les syndicats comme instrument pratique ou de médiation nécessaire pour résoudre les problèmes du travail. C'est pourquoi nous considérons méritoire l'effort fait par les CCOO dans la dernière période de se donner une image, (discours, propositions, action) allant dans cette direction (malheureusement, dans cet ordre). Cet effort n'a pas été bien compris par les secteurs les plus sensibles à l'idéologie — au bon sens du terme — de la gauche politique et sociale. Mais il est bon que le congrès ait confirmé une telle approche dans le contexte actuel d'apogée du néolibéralisme et d'alternance politique conservatrice.
L'apogée néolibérale s'exprime aussi par la progression de nombreuses idées conservatrices et anti-égalitaires dans l'ensemble de la société et même — espérons que ce ne sera que pour une courte période — au sein de la classe travailleuse elle-même. Cela a contribué, par ailleurs, à la victoire électorale de la droite qui ne saurait être attribuée uniquement au rejet de la corruption et des crimes de l'État commis sous le gouvernement du PSOE. Dans ce contexte nouveau, l'autonomie complète et définitive des deux centrales syndicales les plus importantes face aux forces politiques avec lesquelles elles ont eu des rapports si étroits dans le passé, est absolument nécessaire si on veut maintenir et consolider l'unité d'action. L'AFFIRMATION DE L'AUTONOMIE et de l'indépendance politique des CCOO par le congrès a en elle-même une grande valeur. Elle restera dans l'histoire du mouvement comme le trait le plus marquant, mais elle a aussi une valeur particulière à l'étape actuelle. Sans une autonomie complète il n'y a pas de pluralisme et sans eux deux l'unité n'est pas possible. Autonomie, pluralisme et unité constituent un rapport triangulaire où chaque élément est irremplaçable. L'unité d'action entre CCOO et UGT s'est sans aucun doute assez consolidée. Qui plus est, les deux causes principales qui ont amené, à l'époque, à
1) 54 % des salariés travaillent dans des entreprises de moins de 50 travailleurs : 81 % de ces salariés n'ont aucune représentation syndicale sur les lieux de travail.
l'existence de deux centrales séparées — des références politiques et ses modèles syndicaux opposés — n'ont plus de raison d'être. L'attitude autonome face aux points de référence politiques et l'accord sur le modèle de représentation unitaire des travailleurs réalisé à l'occasion des dernières élections syndicales constituent des démarches qui, de même que le processus d'unité d'action et l'élaboration programmatique de plus en plus commun, enlèvent toute signification réelle à la division existante. Seules des raisons historiques ou des préoccupations d'appareil ou de style politique peuvent désormais expliquer la séparation, sans pour autant la justifier dans la mesure où des obstacles d'une telle nature pourront toujours exister. EST-CE QUE CELA VEUT DIRE que l'unité organisationnelle est à portée de main? Absolument pas. On n'est même pas dans une situation où il serait possible de faire des propositions puisque celles-ci pourraient tomber à plat et donc avoir un effet opposé à celui qu'on souhaite. Il vaut mieux agir que parler. Ajoutons que dans le futur immédiat on va rencontrer de sérieuses difficultés même sur le terrain de l'unité d'action. Il y a dans les deux syndicats des dynamiques internes qui ne poussent pas du tout vers l'unité et il y a des dynamiques politiques qui poussent à faire de l'UGT une pièce maîtresse d'une reconstruction de l'opposition socialiste avec les tensions qui en découlent en matière d'unité d'action avec les CCOO. Heureusement, l'unité d'action a atteint de tels niveaux qu'il existe des conditions suffisantes pour surmonter ces dynamiques défavorables. Il s'agit d'éviter tout dérapage et, surtout, d'exploiter toute possibilité réelle de faire un pas en avant vers l'unité syndicale. On pourrait ainsi créer de meilleures conditions pour accroître le nombre d'adhérents et développer le syndicalisme dans cet univers de petites et très petites entreprises où la dérégulation et l'exploitation patronale sont plus grandes.
La direction des CCOO s'est présentée au congrès avec deux acquis importants : le nombre accru de membres et les résultats des élections syndicales. Malgré les conditions objectives défavorables (chômage, notamment chômage des jeunes, travail précaire, etc.), le nombre d'adhérents au premier semestre de 1995 était de 698 814 avec une croissance de 6,5 % par rapport à 1994, dans la foulée de la croissance constante des dernières années, qui avait brisé la dynamique de diminution et de stagnation des années 70 et de la première moitié des années 80 (2). En ce qui concerne les élections syndicales les CCOO ont reconquis la place de première force qu'elles avaient perdue en 1982 : 37,8 % des délégué(e)s élu(e)s, 1 % de plus qu'aux élections de 1990 (3).
Dans ces circonstances, le secteur critique, loin d'apparaître comme une force capable de donner une nouvelle impulsion aux CCOO, de faire des propositions et de stimuler des débats pour mieux préparer le syndicat à la situation nouvelle, a adopté une approche diamétralement opposée :
1) en niant les progrès réalisés par les CCOO, ce qui lui a permis de resserrer ses rangs mais lui a enlevé la possibilité de dialoguer avec les autres ;
2) en apparaissant, à cause des efforts maladroits du Parti communiste espagnol (PCE) en sa faveur, comme un élément de résistance au processus irréversible d'autonomisation du syndicat ;
3) en axant le débat beaucoup plus sur le bilan que sur les perspectives et en exagérant artificiellement les divergences, faute d'alternatives ;
4) en déformant l'histoire des CCOO en ce qui concerne aussi bien leur stratégie que leur fonctionnement interne, dans le but d'accuser la majorité d'avoir pris le chemin d'une dégénérescence bureaucratique et droitière qu'il était difficile de démontrer : deux grèves générales après le congrès précédent et des droits démocratiques dont les minorités n'avaient jamais joui auparavant enlevaient toute crédibilité à une telle cri-
5) en refusant, finalement. de se constituer comme courant syndical stable avec tous les droits et les devoirs qui en découlent (4). LE SECTEUR CRITIQUE A VOULU se présenter comme alternatif pratiquement sur tous les terrains. Mais quelle est la substance d'une telle alternative ? Pendant des mois, on a accusé la direction d'appuyer le gouvernement et son parti et même d'avoir établi une alliance explicite avec lui. Lorsque, tout au début du congrès, les délégué(e)s ont entendu un rapport général où la politique du gouvernement et les promesses électorales du PSOE étaient durement attaquées, lorsqu'ils ont vu le ministre du Travail quitter indigné le Palais des congrès et entendu Julio Anguita, principal dirigeant de IU, commenter favorablement les critiques du rapporteur au PSOE, au PP et à Maastricht en se déclarant d'accord, le débat était pratiquement clos. Il ne restait au secteur critique que de la gesticulation : ce qu'il a fait surtout à propos de la question de Marcelino Camacho et de la présidence de l'organisation (5).
Il faut dire à sa décharge que, dans le contexte de la situation de la classe ouvrière, de son recul idéologique, de l'offensive néolibérale, des changements énormes qui se sont produits dans l'économie mondiale et dans l'organisation de la production où il est difficile d'avancer des propositions
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tenant compte des exigences écologiques et de la solidarité Nord-Sud, c'est incontestablement une tâche ardue que de formuler des propositions pour un syndicalisme alternatif digne de ce nom. Par ailleurs, comment le courant critique pourrait-il apparaître comme une alternative si, dans la pratique, son syndicalisme ne se distingue pas du tout, pour l'essentiel, de celui des autres ? Quelles sont, dans la pratique, les différences entre le syndicalisme qu'on réalise aux Baléares, à Barcelone, à Séville, à Grenade, dans l'Energie, dans la RENFE ou dans T'EMT de Madrid — des régions ou des branches où le secteur critique est majo-
2) Dans la période entre le 59 et le 6º congrès (1991-1995) la moyenne de ceux qui ont payé leur cotisation a été plus élevée que celle de la période précédente (1988-1991). alors que le nombre des salariés a diminué de 8 %. Par ailleurs, les 700 000 adhérents actuels assurent aux CCOO des rentrées suffisantes pour garantir leur indépendance économique.
3) L'UGT est passée de 42,04 % à 34,71 %. Les deux confédérations réunies ont donc remporté une majorité très large (en Euzkadi ce sont les nationalistes, avec une majorité pour ELA-STV, qui ont gagné).
4) Les droits réservés aux courants prévoient une vie démocratique même au delà des phases préparatoires des congrès. L'organisation du secteur critique comme courant syndical lui aurait assuré les moyens de mener un débat loyal et constructif avec plus de clarté, mais lui aurait imposé une définition plus claire de ses orientations.
5) A ce sujet, il faut rappeler que dans une organisation démocratique il ne doit pas exister de fonctions qui ne soient pas renouvelées périodiquement. S'il s'agit de fonctions dans des organes collectifs, on doit appliquer la méthode proportionnelle garantissant les droits des minorités. S'il s'agit de la fonction d'une seule personne, le candidat devrait obtenir d'une façon démocratique le soutien de la majorité. En ce qui concerne le cas de Marcelino Camacho, celui-ci avait le droit de critiquer la direction des CCOO et d'exprimer publiquement ses idées. Il avait également le droit - cela va sans dire - de soutenir le secteur critique, comme il l'a fait. Si aujourd'hui Camacho n'est plus membre de la direction des CCOO, c'est uniquement parce que le secteur critique ne l'a pas inclu dans sa liste.
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ritaire — et celui des autres organisations de CCOO ? Celui du secteur critique serait-il plus démocratique, plus combatif, plus efficient ou plus alternatif ? DU FAIT QUE LE « GRAND DÉBAT» s'est dégonflé, il ne faut pas tirer la conclusion qu'il n'y ait pas eu un effort de dizaines de milliers de membres et de centaines d'organisations pour rédiger et soutenir des amendements et des propositions. C'était moins spectaculaire, mais non moins substantiel. Voilà un « autre pluralisme », plus diffus et microcorporatif, qui cOCC provient d'expériences et d'intérêts sectoriels et territoriaux qu'il est aussi nécessaire de comprendre et d'exprimer (6). La majorité n'est pas un tout homogène. Elle est ditférenciée et pluraliste, beaucoup plus qu'elle ne le semble : en partie à cause des diversités idéologiques, (certains ne remettant en question que timidement l'ordre existant alors que d'autres le font sous une forme radicale) en partie à cause de préoccupations et de centres d'intérêts différents.
En regardant en avant, le congrès a résolu certaines questions fondamentales, mais pas d'autres. Comment pourra-t-on présenter les revendications essentielles des travailleurs au nouveau gouvernement, ce qui signifie ouvrir un chemin de dialogue et de négociation, sans être paralysé pour autant, sans cesser de dénoncer sa nature antisociale et sans renoncer aux mobilisations pour riposter à ses prévisibles mesures anti-ouvrières ? Comment pourra-t-on reformuler de nouvelles revendications correspondant à des situations inégales, qui ne pourront qu'être différenciées, sans contribuer à consolider les inégalités entre salariés de la même zone ou de la même entreprise ? Comment le faire, par exemple, dans le cas d'entreprises de travail précaire, problème que nous n'avons pas résolu ? Comment s'occuper effectivement des chômeurs ? Comment développer un syndicalisme pratique, proche des petites et très petites entreprises ? Comment avancer des propositions et des alternatives générales et concrètes en matière de politique économique et industrielle qui soient compatibles avec les impératifs économiques et avec un rapport NordSud plus solidaire ? Comment réaliser un syndicalisme confédéral qui défende les intérêts communs de tous les travailleurs de l'Etat espagnol et en même temps respecte les particularités et les droits légitimes de chaque nationalité ? Comment rétablir un rapport adéquat entre le mouvement syndical et les autres mouvements sociaux à l'étape qui s'esquisse ? Comment maintenir l'indépendance politique qui vient d'être réaffirmée sans déraper vers l'apolitisme ? Comment trouver des terrains nouveaux d'action syndicale dans le domaine de l'égalité et de la non discrimination (7) ou des conditions de travail ? DANS CE SENS, LES TACHES QUI découlent de l'application de la Loi sur la santé du travail amèneront à aborder dans toute son ampleur la lutte pour améliorer les conditions de travail. L'élection des délégué(e)s chargé(e)s de veiller à la prévention permettront aux syndicats de se doter d'un instrument très utile pour donner plus d'importance à l'action sur ce terrain.
Finalement, il serait souhaitable que s'établisse un climat interne moins tendu, qui favorise un débat plus ouvert quant aux tâches futures sur lesquelles tous, indépendamment des courants, ont beaucoup à dire. Il est probable qu'aussi longtemps que le ressac du congrès subsistera et se répercutera dans les congrès des fédérations et des territoires, la tension se maintiendra. Néanmoins, surtout en tenant compte du fait que l'affrontement dans les CCOO a dans une large mesure une origine politique, il est prévisible que la nouvelle situation après les élections du 3 mars, qui amènera à réexaminer pas mal de tâches et de débats, provoquera aussi des réalignements dans le syndicat.
6) Plus de 1 600 amendements ont été présentés par des majorités ou des minorités qualifiées appartenant à différentes organisations : 300 en accord avec la minorité, 1 300 au sujet du pluralisme dont nous avons parlé. 300 amendements environ ont été acceptés ; 200 négociés et 800 retirés. 300 ont été discutés en séance plénière.
7) L'élection de 30 % de femmes dans la Commission exécutive fédérale dépasse le pourcentage minimum fixé par la conférence « CCOO, syndicat d'hommes et de femmes », mais le pourcentage en ce qui concerne les déléguées n'a atteint que la moitié de celui de la Commission exécutive.