EN 1992, LE PRT (Parti révolutionaire des travailleurs/ses), section mexicaine de la Quatrième Internationale, connut une scission : une partie minoritaire des membres du Comité central de l'organisation, prétendant représenter la majorité des membres, décida de se constituer en fraction publique. Pour des raisons statutaires, l'Internationale considéra que la majorité du
CC représentait la continuité de la section, tout en décidant de maintenir la « fraction » dans ses rangs et ses instances.
Malgré des vues politiques largement similaires, comme leur réaction à la rébellion du Chiapas ainsi que leur attitude face au PRD cardeniste en témoignent, les deux organisations développérent des conceptions différentes des tâches de construction du mouvement révolutionnaire au Mexique. Ces différences se sont traduites de la manière la plus tranchée en réaction à l'appel de l'EZLN pour la création d'un Front politique (4° déclaration de
L'EZLN — voir le numéro précédent d'Inprecor).
Le PRI-section officielle qui, en septembre
1995, avait décidé de changer de nom pour celui de Democracia Radical (DR), a récemment décidé de se dissoudre et de quitter formellement les rangs de la
QI pour rejoindre le FZLN, à la direction duquel plusieurs de ses membres participent déjà (une minorité des membres de DR contestent cette décision). Le
PRT, seul tenant du titre aujourd'hui, a réagi différemment en engageant une discussion publique avec les camarades de l'EZLN sur leur conception du Front et des tâches politiques au Mexique.
Ce débat est d'un intérêt évident pour tous ceux et toutes celles qui sont concernés par les problèmes d'organisation du combat anticapitaliste, non seulement au Mexique, mais aussi dans tous les pays où des perspectives de regroupement sont à l'ordre du jour. C'est la raison pour laquelle nous portons à la connaissance de nos lectrices et lecteurs la lettre adressée par les camarades de l'ex-DR à la direction de la Quatrième
Internationale dans laquelle ils expliquent leur décision, ainsi qu'un article du camarade Edgard Sanchez, membre du Comité politique du PRT, qui expose les vues de son parti. La Quatrième Internationale a exprimé son avis sur les questions de regroupement dans la
Résolution sur la Construction de l'Internationale adoptée par son dernier Congrès Mondial et publiée dans un numéro spécial (hors série ) d'Inprecor.
Mexique mars 1996.
Démocratie radicale
Camarades,
*
Renaissance d'une rébellion
Lettre envoyée au bureau du secretariat unifié de la IVe Internationale, le 6
I Comme nous vous en avons informé en vous transmettant les résultats de la réunion de la Commission nationale de coordination de Démocratie radicale (DR), nous avons décidé de nous dissoudre en tant qu'entité militante afin de pouvoir participer à la formation d'une nouvelle force politique nationale ayant pour base l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) : le Front zapatiste de libération nationale (FZLN).
Par conséquent, nous cessons d'être la Section mexicaine de la IVe
Internationale.
Il est indispensable de signaler que cette décision n'est pas le fruit d'une discussion bâclée en notre sein. A partir de la réunion du
VIlle Congrès national du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT)
- nous utilisions encore ce nom à l'époque — en mai 1995, débutèrent une discussion et une réflexion très intenses découlant de la constatation d'un double processus : d'une part, le projet politique du PRT était parvenu à son terme, il n'avait plus la possibilité de se concrétiser, de l'autre, nous avions la certitude que n'importe quel processus de recomposition de la théorie, du programme, de l'organisation et de la pratique de la gauche socialiste mexicaine aurait lieu autour de l'EZLN. Ainsi, depuis cette date, nous nous étions fixés comme objectif fondamental l'établissement d'une alliance stratégique avec nos frères zapatistes. Etant donné ces deux considérations, il était clair, et à l'époque personne ne s'y opposa, que notre PRT devrait disparaître à plus ou
moins long terme. La discussion poursuivit son cours et, durant la Conférence nationale de septembre 1995, cette ligne fut confirmée, nous avons décidé de changer de nom (Démocratie radicale) et avons reconnu que notre courant politique était transitoire et que son existence était déterminée par la recherche d'un rapprochement avec le zapatisme. Les résultats de la grande consultation nationale ont favorisé cette perspective : DR avait appele a voter oui à la question 4 et à voter non ou à s'abstenir à la question 5 (pour mémoire, la question 4 proposait que l'EZLN appelle seule à la constitution d'une nouvelle force politique, la question 5 prévoyant qu'il le fasse aux côtés d'autres formations politiques). Nous avons voté une résolution qui déclarait explicitement qu'aucun obstacle ne viendrait empêcher notre entrée dans cette force. Ainsi, à la différence d'une bonne partie de la gauche mexicaine, quand a été connue la IVe Déclaration de la forêt lacandonne, qui appelle explicitement à la création du Front zapatiste, nous avions déjà bien avancé, tant en matière de débats et de réflexion qu'en termes de rapports avec l'EZLN. Dès que la IVe Déclaration de la forêt lacandonne eut rendue publique, nous n'avons eu aucun problème pour annoncer, dans une lettre envovée au CCRI-CG de l'EZLN, notre décision de soutenir ce document à quelques nuances près et d'entrer dans le FZLN. Il est bon de rappeler que l'une de ces nuances concernait notre opposition à ce que le FZLN soit un front au sens classique du terme, voire pire, une fusion ou une coordination entre appareils de groupes politiques plus ou moins représentatifs. Au contraire, il devait être une force politique d'un genre nouveau. Cette introduction visait à vous rappeler que cette discussion n'a rien d'original et que notre dissolution avait déjà été votée lors de la Conférence nationale de septembre 1995 ; nous n'attendions que l'appel de l'EZLN pour nous intégrer le mieux possible dans le FZLN. Il Les motifs politiques profonds qui nous ont amenés à cette conclusion ont été présentés dans différents documents ; nous n'en reprendrons que quelques uns. a) L'EZLN représente pour notre pays, et au-delà pensons-nous, surtout pour l'Amérique latine, une sorte de renaissance de la rébellion qui, après la chute du mur de Berlin et le « triomphe » du néolibéralisme, apparaît avec une vigueur subversive et neuve ayant immédiatement entraîné de nombreuses sympathies. Ce n'est la même chose de rester une force de résistance, presque fossilisée, ou de se présenter comme une alternative révolutionnaire crédible pour de larges secteurs de la population. b) L'EZLN est le résultat d'un processus inédit visant à concrétiser la volonté mariatéguiste de fusion entre la meilleure partie de la pensée politique émancipatrice européenne et la réalité indo-américaine ou, pour être plus précis la réalité et la pensée indo-américaines. Le caractère majoritairement indigène de l'EZLN n'est pas seulement un élément à opposer aux puissants ; il s'agit d'un défi pour la vieille gauche latino-américaine qui n'a jamais compris le rôle très important de ces communautés en tant que bastions de résistance anticapitaliste. Personne, ni l'Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG), ni encore moins le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), ni le reste de la gauche latino-américaine, nous inclus, n'a compris cela. En revanche, notre travail paysan a toujours été chargé d'un paternalisme et d'un assistanat qui ont conduit au développement de la corruption et de l'acceptation de l'idéologie modernisatrice de l'Etat. L'opposition d'une bonne partie des principaux dirigeants du travail paysan du PRT et d'une bonne part de sa direction, en 1991, à la lutte contre les modifications de l'article 27 de la Constitution (1) par Salinas, sous prétexte que nous avions réussi à organiser le mouvement paysan autour des problèmes de la production et non autour de la lutte pour la terre, n'était que la partie émergée de l'iceberg révélant ce qui se passait en profondeur dans la pensée de la gauche. c) L'EZLN est née, entre autres, de l'échec de tous les projets de la gauche et en particulier du nôtre. Le PRT a été un projet qui a, sans l'ombre d'un doute, réussi à retenir l'attention des éléments les plus importants de l'avant-garde sociale mexicaine. Des milliers de Mexicains représentant le meilleur d'une génération révolutionnaire sont passés par ses rangs. Mais il a néanmoins été victime d'un processus d'institutionnalisation par l'Etat, ainsi que d'un pragmatisme croissant qui l'a conduit à répondre aux problèmes en fonction de l'obtention d'une série de « succès » apparents qui favorisaient son auto-aveuglement et étaient porteurs de sa stagnation et de sa crise. Le développement de courants opportunistes dès l'éclatement de la crise n'a rien à voir avec la malignité intrinsèque de tel ou tel mais est dû à ces deux facteurs qui ont étouffé notre projet révolutionnaire. d) L'EZLN est née en marge de l'Etat mexicain et sur les berges de la société civile. Elle propose une politique que le régime sera incapable de récupérer, car elle associe de fortes positions éthiques contre le système à une capacité très souple de mobilisation et d'unité large, et ce à partir du niveau de conscience de secteurs importants de la population, las de la corruption, des partis, du gouvernement et de l'impunité. Elle détourne certains des préceptes de l'idéologie néo-libérale afin de mieux attaquer celle-ci. C'est pour cela qu'elle s'attire tant de sympathies quand elle annonce explicitement qu'elle est contre la prise du pouvoir par une force politique ou contre l'entrée dans les rangs du FZLN de personnes ayant des charges de représentation populaire dans les institutions de l'Etat — voyez comme c'est populaire : un député gagne 28 000 nouveaux pesos par mois, sans compter toute une série d'avantages, alors que le salaire minimum est de 600 pesos. Ou encore quand ils disent que le FZLN refusera tout accord avec des institutions d'Etat, etc. e) Le travail que nous avons réalisé depuis le le janvier 1994 (il fut plus facile pour nous de comprendre la signification de la rébellion indigène à cause de nos positions sur les réformes de l'article 27, sur le développement de la corruption au sein de la gauche, sur le refus de faire partie du registre électoral et d'accepter de l'argent de l'Etat, surtout celui qui est donné par-dessous la table et sans aucun fondement juridique, le tout avant le le janvier 1994), notre travail avec Rosario Ibarra, et le sérieux avec lequel nous avons établi nos rapports avec les camarades de l'EZLN ont donné naissance à une relation politique qu'il a fallu construire peu à peu, non sans un manque de confiance préalable de leur part, totalement compréhensible. Depuis le début, nous
1) Cette réforme de l'article 27 de la Constitution permettait la vente et la parcellisation des terres communautaires indigènes (ejidos).
avons cherché à avoir une relation de respect, basée sur notre respect mutuel. Nous nous sommes présentés tels que nous sommes, sans exagérer notre force, nous leur avons toujours dit que nous étions une petite force de militants révolutionnaires ayant une certaine expérience en matière de travail syndical et urbain et disposant d'une théorie révolutionnaire qui ne pouvait et ne peut pas être négociée. Ill Nous avons discuté avec les camarades zapatistes de la possibilité d'une intégration de DR au sein du FZLN. Tout en montrant un certain intérêt, ils nous expliquèrent que cela serait impossible sans notre disparition préalable. Les raisons en sont évidentes : lors de la consultation nationale, la question 4 l'a emporté, ce qui implique que le FZLN doit se construire à partir de l'EZLN. Mais, au-delà, c'est la seule manière de construire une nouvelle force politique: il ne faut pas perdre de vue le rejet dont sont victimes les vieux politiciens de la gauche mexicaine, en particulier les plus connus, chez les militants des mouvements populaires. Les gens qui s'intéressent à la formation du FZLN veulent discuter à égalité de condition des documents de base et de l'organisation du FZLN et non avec des courants préalablement organisés et, qui plus est, relativement manœuvriers. Comme cela a été dit récemment, le FZLN sera une organisation politique d'un type nouveau et non un front d'organisations ; mais il a aussi été dit qu'il constituera un front de pensées. Il n'est demandé à personne de renoncer à ses théories ou ses idées ou de les renier. Le sous-commandant Marcos a récemment déclaré que le FZLN pourrait accueillir des communistes, des trotskystes, des maoïstes, des anarchistes ainsi que des personnes sans idéologie. Notre décision de franchir ce pas a permis à plusieurs de nos camarades de jouer un rôle important dans la construction du FZLN. Mais la manière dont ceci se fait n'est pas fonction du passé mais de l'avenir. En gommant nos frontières organisationnelles, le fait de promouvoir nos ex-camarades nous importe peu mais nous voulons avoir la garantie que les meilleurs camarades, quelle que soit leur origine, prennent en main des tâches centrales. Cependant la qualité de nos ex-camarades permet la présence de plusieurs d'entre eux. Nous allons vers l'apparition d'une nouvelle identité politique. Nous ne renonçons pas à nos idées mais nous n'avons plus notre ancien sentiment de supériorité à leur propos. Nous allons vers la formation d'un zapatisme civil, plébéien, radical et socialiste. Nous savons que vous avez l'impression d'avoir déjà entendu dire cela à propos de la situation dans d'autres pays ; la différence en est que ces prises de position ont lieu en marge de toute institution liée à l'Etat ou aux appareils traditionnels de contrôle au niveau international, ce qui n'est pas rien. Ne l'oubliez pas quand vous jugerez notre décision. Vous ne pouvez pas comparer notre situation avec ce qui s'est passé dans d'autres pays ; il ne s'agit pas d'une fusion entre deux groupes d'extrême gauche ou entre courants communistes et de l'extrême gauche. Ici, nous commençons la construction de quelque chose de nouveau sur la base du courant le plus radical et le plus révolutionnaire de ces dernières années, courant qui a un poids massif dans des secteurs fondamentaux de la société mexicaine.
Démocratie radicale a été la première organisation à franchir ce pas ; pour le faire, nous avons dû décider de nous séparer organisationnellement de la IVe Internationale ; tel est le prix dû que nous avons payer et ce fut le plus douloureux. Une fois le
FZLN constitué, on discutera en son sein du type de relations internationales qu'il établira, ainsi que des rapports entre ses militants et les organisations internatio-
L'EZLN veut nales.
entretenir des rapports fraternels avec tous les courants internationaux et travailler en vue de la structuration d'une nouvelle Internationale, présentée comme celle de l'espoir.
Tant que le FZLN est en voie de constitution et les discussions en cours, nous continuerons pour notre part à aligner notre conduite sur le programme de la IVe
Internationale et sur la théorie du marxisme révolutionnaire, en luttant pour la fin de l'exploitation et de l'oppression sous toutes leurs formes, pour une organisation d'hommes et de femmes libres et librement associés, contre les déformations bureaucratiques et le « substitutionisme » des organisations politiques, pour la construction d'une Internationale révolutionnaire de masse. Dans cette perspective, nous vous demandons votre compréhension et votre appui.
Enfin, et bien que cela ne soit pas habituel, nous voudrions vous dire et, à travers vous, dire à tous nos camarades de la
IVe Internationale, qu'ils nous sont très chers, que nous avons toujours trouvé en eux appui et solidarité, que vous êtes les meilleures personnes au monde, que nous ne sommes pas liés uniquement par des paroles ou des écrits mais par une vision du monde radicalement différente, humaine en vérité. Que nos trente quatre années d'appartenance à la IVe Internationale nous ont apporté une conviction, un engagement et une grande confiance. Que toutes les actions de l'ensemble de nos ex-militants seront guidées par cet exemple et par ces motivations.
Vive la IVe Internationale!
Vive le Front zapatiste de libération nationale !
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