Inprecor 1974–2004

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MEXIQUE

L'EZLN appelle à la formation d'une nouvelle force politique

· Inprecor n° 401, avril 1996 · p. 26-29 · 2 973 mots

Mexique

Le 1er janvier 1996, à l'occasion du deuxième anniversaire du soulèvement armé, l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a rendu publique la « quatrième déclaration de la selva lacandona ». Dans cette quatrième déclaration, elle appelle à la formation d'une nouvelle force politique, sous le nom de Front zapatiste de libération nationale.

Cet appel était attendu depuis des mois, car il était la conséquence logique de la Consultation nationale réalisée par l'EZLN aux mois d'août et septembre 1995. L'une des six questions portait précisément sur l'opportunité que l'EZLN se transforme en une nouvelle force politique, et la façon de le faire. Plus d'un million de personnes ont répondu oui.

De plus, appeler à la formation d'une nouvelle force politique est une nécessité absolue au vu de la situation nationale. Le soulèvement armé de l'EZLN en janvier 1994 a déclenché une crise du système politique dominant au Mexique. Cette crise ne s'est résolue ni dans un sens ni dans l'autre, et se prolonge au contraire dans le cadre d'une détérioration de la situation sociale et de la décomposition du système politique lui-même. Tout cela conduit à l'évidence à la recomposition de l'ensemble du paysage politique dont la crise est patente. Depuis 1994, L'EZLN a suscité une grande sympathie populaire, sympathie également parmi la base de nombreuses forces et partis politiques, et elle bénéficie d'une grande autorité morale et politique. Pourtant, l'organisation de l'EZLN est essentiellement politico-militaire, de sorte que les possibilités de peser directement sur la situation, sur le terrain politique et au niveau des masses, sont amoindries par l'absence d'une organisation propre à l'échelle nationale, au-delà de la structure militaire. Nombre d'initiatives politiques de l'EZLN ont tourné court du fait de l'absence d'une telle force organisée pour les mener à terme. Toutes ces raisons soulignent l'importance de l'appel son incidence dans la recomposition des forces politiques et son rôle pour que soit résolue la crise qui secoue le pays dans une voie démocratique, populaire, avec une dyna-

L'appel des zapatistes ne pouvait que provoquer un vaste débat. C'est bien normal, vu que leurs sympathisants vont devoir définir les caractéristiques essentielles du nouveau mouvement à travers un large débat. Certains parmi eux ne sont pas de cet avis et considèrent que la parole zapatiste ne se discute pas : on doit se contenter d'obéir. Pour eux, il n'y a qu'à souscrire à la quatrième déclaration telle quelle

... et attendre le prochain communiqué du Commandement général. Ils caricaturent la conception zapatiste « commander en obéissant ».

Plus globalement, c'est la caricature de ceux qui, voulant imiter les pensent qu'un mouvement politique doit fonctionner à leur image en se soumettant à la discipline sans discussion.

Commander en obéissant, comme disent les zapatistes, ne veut pas dire obéir aux ordres sans discussion. Cela veut dire que celui qui commande doit se conformer au résultat de la discussion et au consensus de la base. Ne pas commander dans l'arbitraire. C'est une règle qui permet le contrôle démocratique des dirigeants et ne doit pas instituer le contrôle despotique de la base. Il faut bien évidemment distinguer deux niveaux dans la discussion provoquée par l'appel à la création du Front zapatiste. Il y a d'une par le débat avec ceux qui ne sont pas d'accord parce qu'ils s'opposent aux zapatistes ou, au sein du système, les dénigrent et les combattent. Ce débat doit avoir lieu et c'est le mouvement même qui leur répondra. Mais il y a un autre débat qu'il faut également clarifier, ne serait-ce que pour

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Mexique nouvelle force politique Par Edgard Sanchez mique révolutionnaire.

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mieux répondre aux adversaires. C'est le débat au sein du mouvement sympathisant et solidaire avec le zapatisme. C'est sur ce terrain que nous nous situons pour discuter certaines des positions des zapatistes inscrites dans la quatrième déclaration : il faut les clarifier pour aboutir à un accord ou pour savoir, le cas échéant, l'ampleur des divergences. C'est un débat nécessaire : on peut soutenir la création du Front zapatiste, et en même temps discuter certains aspects de la quatrième déclaration. En fait, ce large débat a bien eu lieu et les zapatistes eux-mêmes ont dû clarifier leurs concepts, notamment dans le message enregistré sur cassette vidéo que le sous-commandant Marcos a adressé le 2 mars à une rencontre de comités civils dans la ville de Poza Rica. FRONT POLITIQUE ET STRUCTURE DE PARTI Le premier thème en débat a porté sur la conception même du Front zapatiste. Pourquoi un front ? pourquoi pas un parti ? pourquoi un front non pas d'organisations mais d'individus ? Avant la consultation nationale, nous le PRT et d'autres groupements socialistes, avions expliqué que, de notre point de vue, le mieux serait que l'EZLN appelle à la formation d'un nouveau parti alternatif et qu'elle invite d'autres forces intéressées à s'y même si cela devait se faire sur les bases de T'EZLN. La sympathie rencontrée par l'EZLN est incontestablement très large. L'EZLN a répété avec force sa préoccupation juste d'organiser la « société civile », les sans-parti. C'est ainsi qu'avait été créée la Convention nationale démocratique (CND). Mais l'ampleur même du mouvement de solidarité avec les zapatistes impliquait une grande hétérogénéité politique, ce qui a affaibli la CND et réduit son efficacité. Nous pensons donc que la nouvelle force politique devrait dépasser l'expérience de la CND quant à sa cohérence. Une plus forte cohérence politique devrait résulter d'une organisation de type parti, avec adhésion individuelle sur la base d'un programme. Dès l'époque de la préparation de la consultation nous savions que cette proposition n'était pas très populaire dans les rangs du mouvement de solidarité avec les zapatistes. D'abord du fait de la perte de prestige du système actuel de partis. Mais aussi parce que très souvent on associe parti et instrument électoral. Cette identification est fréquente également dans les déclarations de l'EZLN. La notion de parti se confond ainsi avec celle de parti à statut légal, organisé pour participer aux élections, avec tout ce que cela implique. Or la lutte politique qu'un parti révolutionnaire doit mener ne se réduit pas à la lutte électorale. Cela résulte de notre propre expérience, de nos conceptions et de notre conviction qu'un appel des zapatistes à un parti alternatif accélérerait la recomposition politique. Nous ne sommes pas d'accord non plus avec la critique que fait le sous-commandant Marcos dans son message du 4 mars, quand il affirme qu'un parti politique ne fait participer ses militants qu'en deux occasions : lors des élections dans le pays et pour l'élection interne de ses propres dirigeants. A nouveau, on se réfère exclusivement à l'expérience des partis électoraux et en particulier des partis bourgeois. Bien évidemment, ce n'est pas cette conception du parti que nous proposons, mais un parti qui s'organise effectivement pour participer à la lutte de classes quotidienne et pas seulement Mais l'EZLN a refusé d'appeler à la formation d'un parti politique. Dans la quatrième déclaration, elle appelle à la création d'un Front zapatiste. Elle y voit une solution pour permettre que le mouvement de solidarité avec les zapatistes s'organise, dans toute sa variété et son hétérogénéité, en construisant une formation résolument zapatiste, mais aussi plurielle comme le suppose un front politique. Le PRT a affirmé, dans ce contexte, qu'il était prêt à participer en tant que tel à ce front politique. Pourtant, dans son message du 4 mars, le sous-commandant Marcos a affirmé explicitement qu'il ne s'agit pas d'un « front d'organisations » et que ceux qui veulent rejoindre le Front zapatiste doivent y adhérer individuellement en quit tant leur organisation, ou que celle-ci doit se dissoudre en tant que telle pour que ses adhérents puissent librement rejoindre le Front zapatiste. La proposition des zapatistes se trouve donc à mi-chemin entre un parti auquel on adhère effectivement à titre individuel, avec une structure très souvent comparable à l'organigramme de comités locaux, municipaux, régionaux et nationaux que propose Marcos dans son message, et la conception d'un Front où, tout comme l'EZLN qui ne va évidemment pas se dissoudre, pourraient participer ouvertement d'autres courants politiques. Mais le sous-commandant Marcos affirme dans son message que l'adhésion se fera effectivement individuellement et que l'EZLN qui ne va pas se dissoudre (elle ne peut évidemment pas le faire après avoir déclaré la guerre au gouvernement) recevra les demandes d'adhésion au Front zapatiste auprès de son commandement général, qui donnera son accord et son accréditation. Même si Marcos affirme que ce ne sera pas un front d'organisations, mais un front où diverses conceptions pourront coexister, « communistes, trotskystes, ou militants sans réfé rences idéologiques particulières », il semble clair qu'il n'envisage pas la présence de courants organisés en tant que tels dans cette nouvelle formation politique. Pour ceux qui comme nous avons déclaré ouvertement notre filiation et notre appartenance politiques, cette décision empêche notre intégration. On ne peut pas faire comme certains autres irresponsables, qui ont déclaré qu'ils n'avaient plus de parti qu'ils s'étaient dissous dans la société civile, et qui fonctionnent pourtant comme un groupe d'intérêts d'appareil, mais sous le manteau. Bien évidemment cela n'implique pas en soi une rupture politique totale entre l'EZLN et les forces politiques qui lui ont apporté leur solidarité. L'EZLN continue à défendre l'idée d'un large front d'opposition qui constitue un mouvement de libération nationale où pourraient s'exprimer et se retrouver un éventail de forces très large et elle propose maintenant un nouvel espace de rencontre : un front de gauche qui en serait une composante. Nous devrons nous déterminer formellement sur cette nouvelle proposition, mais le PRT restera sans aucun doute partisan de poursuivre la lutte solidaire avec les zapatistes et de soutenir les demandes pour lesquelles ils ont pris les armes, en participant activement à la construction de ce front de gauche. Au vu des critiques de Marcos lui-même face au sectarisme et à ces « méthodes politiques que nous combattons » et que certains courants voudraient appliquer à la construction du front large d'opposition, il apparaît plus clairement que le PRT et certainement tout un secteur de gauche qui avait participé à la CND en s'opposant au sectarisme, pourront

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prendre maintenant leur place dans la construction du front large d'opposition. LUTTE POUR LE POUVOIR, DÉMOCRATIE ET FIN DU SYSTEME DE PARTI-ETAT. Il y a une autre question polémique dans la quatrième déclaration : c'est l'affirmation catégorique que le Front zapatiste ne lutte pas pour le pouvoir. Il est apparemment contradictoire qu'une force qui s'est lancée dans la lutte pour mettre fin au système du parti-Etat, qui est allée jusqu'à déclarer la guerre au gouvernement, qui a dénoncé la responsabilité du gouvernement et du système actuel dans les maux qui accablent le peuple, qui a réclamé le départ de Salinas et du gouvernement, qui veut instaurer la démocratie, il est contradictoire, répétons-le, que cette force-là affirme ne pas lutter pour prendre le pouvoir. On se tromperait si on réduisait le zapatisme à une force de pression pour obtenir des changements ou même certaines revendications spécifiques, locales ou sectorielles. Ce n'est pas ce que représente le zapatisme, en particulier depuis le soulèvement de janvier 1994. C'est justement face à ceux qui se cachent derrière un langage apparemment radical pour se limiter à une lutte revendicative sectorielle, que les zapatistes ont appelé à organiser une lutte politique, nationale, en affirmant que leurs demandes n'ont rien de sectoriel et ne se limitent pas à quelques communautés du Chiapas. Nous pensons donc que pour faire aboutir les demandes de l'EZLN et les objectifs avancés, il faut organiser une lutte de fond contre le pouvoir, contre le système du parti-Etat. Cela est rendu évident par toute la trajectoire de lutte de l'EZLN. En finir avec le pouvoir en place, lui substituer le pouvoir du peuple — comme le dit la quatrième déclaration — n'est pas contradictoire avec l'affirmation que le Front zapatiste ne veut pas prendre le pouvoir. Effectivement, l'instauration de la démocratie ne se réduit pas à l'alternance des partis au pouvoir, aussi démocratique que paraisse ou se dise tel ou tel parti. Nous ne pouvons donc pas avoir comme objectif de simplement remplacer le pouvoir actuel du PRI par celui de I'EZLN ou maintenant du FZLN. Les cas ne manquent pas où des partis confondent la conquête de la démocratie avec la conquête du pouvoir pour eux-mêmes. Ce n'est pas nécessairement cela la démocratie, et le risque est grand que ce soit tout le contraire : quand un parti se fixe comme objectif de prendre le pouvoir, toute autre considération démocratique peut être subordonnée à cet objectif. C'est une leçon que nous tenons de notre propre histoire comme courant politique, nous qui avons combattu dès notre origine l'identification abusive entre la prétendue réalisation du socialisme et du pouvoir ouvrier, et l'existence réelle du pouvoir d'un parti et d'une bureaucratie (quand bien même ils se disaient communistes) sur le dos des travailleurs. De ce point de vue, oui, nous pouvons être d'accord pour dire que nous ne luttons pas pour le pouvoir. Et nous sommes évidemment d'accord avec Marcos quand il affirme que la prise de pouvoir pour lui-même ne saurait faire partie des attributs d'un parti révolutionnaire. Dans l'appel, pour autant, il n'est pas question d'un mouvement apolitique, qui ne comprendrait pas la nécessité de la lutte contre le pouvoir actuel : la quatrième déclaration le

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confirme dans plusieurs de ses attendus (contre la centralisation du pouvoir, commander en obéissant, un gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple, etc.). L'objectif déclaré des zapatistes va, pour nous, au-delà d'une lutte revendicative ou visant à se constituer en conscience morale des politiques (comme certains s'obstinent à les y réduire) : il s'agit sans aucun doute de lutter pour un nouveau pouvoir, non pas pour le Front zapatiste mais pour le peuple, en prenant en compte la pluralité régionale, politique, ethnique, culturelle, chaque jour plus évidente, en s'opposant à la centralisation du pouvoir, comme le dit la déclaration. Cela renvoie à une autre question qui sous-tend cette thèse discutable et que l'on trouve dans plusieurs documents de I'EZLN, en particulier dans le document « les miroirs », mais également ailleurs. C'est l'idée que l'objectif principal aujourd'hui, c'est de conquérir la démocratie et pour cela mettre fin au système du parti-Etat. C'est ce qui rend possible et nécessaire la formation d'un front large d'opposition qui regroupe une grande diversité de forces non seulement politiques mais sociales. Cette diversité signifie que nous pouvons les uns et les autres défendre des projets particuliers, voire différents, pour la nation, mais pour convaincre peuple de la justesse de notre point de vue librement, il faut un système différent, il f a u t conquérir la démocratie. Ainsi, au-delà de nos désaccords, nous pouvons nous retrouver dans la lutte pour la démocratie, pour en finir avec le système du parti-Etat. Nous qui avons « le cœur, la volonté et la raison du côté gauche gramme dans des conditions nouvelles. Nous avons besoin, comme le dit le document « les miroirs », d'une révolution qui rende possible la Révolution. Et notre objectif n'est pas en soi le pouvoir. Cette révolution ne passe pas pour l'EZLN par « la conquête du pouvoir ni la mise en place (par des voies pacifiques ou violentes) d'un nouveau système social, mais par quelque chose de préalable à l'une et l'autre. Il faut arriver à construire l'antichambre du monde nouveau, un espace où, dans l'égalité des droits et des devoirs, les différentes forces politiques se "disputent" le soutien de la majorité de la société ». Il y a encore d'autres questions polémiques dans la quatrième déclaration, que les zapatistes eux-mêmes ou le sous-commandant Marcos ont précisées depuis. Il s'agit, par exemple, de la participation aux élections. Dans la quatrième déclaration, cette question apparaissait comme préalable, comme une question de principe pour participer au Front zapatiste. Dans son message du 4 mars, le sous-commandant Marcos a précisé que le Front zapatiste en tant que tel ne devait pas participer aux élections, mais que ses adhérents pouvaient soutenir certains processus électoraux. Cela se rapproche d'une position tactique face à chaque cas particulier, alors qu'à l'origine la non-participation aux élections apparaissait comme un principe général, indépendamment du niveau de conscience et d'organisation des masses. Il ne faut pas ici confondre la critique et le rejet des institutions actuelles avec le rejet de toute pratique démocratique, même électorale, dans laquelle l'EZLN serait impliquée vu que c'est l'une des solutions proposées dans la consultation nationale pour aboutir à un changement des règles du jeu politique dans le pays. On ne doit pas non plus contondre la critique des institutions actuelles, dans un certain rapport de forces, et l'instauration d'un pouvoir parallèle, quand bien même le pouvoir en place se trouve en profonde crise de décomposition. Nous devons distinguer ce que peut être le niveau de conscience et d'organisation populaire dans les régions du Chiapas et dans le reste du pays, y compris dans des régions importantes où le PAN (Parti d'action national) gagne aujourd'hui les élections. La création du Front zapatiste pourra peut-être combler ce fossé au niveau national, mais à condition qu'il prenne en compte dans son action ces différences de niveau de conscience et d'organisation du peuple. Discussion et clarifications se poursuivront certainement sur tous ces points dans les prochains mois. Pour certains, le dernier mot n'a pas été dit. Plusieurs événements contribueront à clarifier et à définir le projet de Front zapatiste dans les mois qui viennent. Au-delà de l'évolution politique générale, il faudra intégrer les résultats des commissions de dialogue entre le gouvernement et l'EZLN à San Andres, les prochaines réunions nationales de comités civils, la rencontre pour le Front zapatiste en juin, la rencontre intercontinentale en juillet, et l'évolution des propositions d'un Mouvement de libération nationale et d'un Front de gauche qu'a avancées récemment l'EZLN.

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