Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : ETAT ESPAGNOL

De l'autre côté de la transition

· Inprecor n° 401, avril 1996 · p. 13-16 · 3 715 mots

État espagnol Syndicalisme

Le message dominant dans la majorité des articles publiés ces derniers mois sur la transition politique en Espagne pourrait se résumer dans une conclusion intéressée : la voie vers la démocratie a été ouverte sous le régime franquiste lui-même et les mouvements d'opposition n'ont fait que chercher à compliquer les choses jusqu'à ce que, en fin de compte, leurs dirigeants se décident à entendre raison et à s engager sur la voie de la « reforme negociée » ; les choses se sont passees comme cela et il ne pouvait en être autrement, voilă ce que nous assènent, la mine satisfaite, les adeptes et les professionnels de l'historiographie officielle. SEULES QUELQUES OPINIONS DISSIDENTES ont pu se faire entendre des médias face à ces vulgaires déformations destinées à conditionner les nouvelles générations. L'une d'elles, celle de Vidal Beneyto rappelait comment la version qui dans un passé récent émanait d'idéologues du PSOE, désireux de présenter la transition comme un modèle que devraient imiter les ex-nomenklaturistes de l'Est, cède la place aujourd'hui à celle d'une droite en plein essor, décidée à doter d'un pedigree démocratique des personnages qui étaient au premier rang sous le franquisme. Cela vient confirmer la thèse ancienne qui veut que, chaque fois que surgit un nouveau discours historique, il ne fait que s'adapter au pouvoir ascendant et à l'idéologie montante du

Mais il y a quelque chose qui dérange dans cette représentation : c'est le fait que nous assistons simultanément à un autre scénario, celui du débat sur les antécédents, les origines et les responsables du GAL, et sur les multiples cas de corruption. Et ce dernier fait, malgré toutes les tentatives de le dissimuler, ne peut que désigner directement les protagonistes de cette transition, tous co-responsables de la survie d'une partie significative de l'ancien appareil coercitif du franquisme et de la consolidation d'un

Entre l'histoire et la légende

Jaime Pastor Viento Sur décembre 1995 réseau d'intérêts dont le caractère parasitaire dépasse tout ce qu'on pouvait imaginer il y a vingt ans.

Voilà pourquoi même si l'histoire officielle est toujours écrite par les vainqueurs, nous ne devons pas pour autant nous résigner à taire l'interprétation d'une partie au moins de ces « olvidados », de ces oubliés, de cette gauche radicale contre laquelle s'est acharnée la dictature et qui brille aujourd'hui par son absence dans les commémorations intéressées.

Pour reconstruire brièvement le passé il faudrait commencer par souligner que l'expérience accumulée dans l'étude des transitions politiques par des politologues des différentes écoles a rendu les plus honnêtes toujours plus prudents.

En effet, s'ils sont d'accord sur un point, c'est que l'anormalité et le principe d'incertitude y prédominent sur tout plan préconçu, précisément parce que ce qu'on vit, c'est un processus de changement et que, par conséquent, son issue dépend de l'action humaine collective, du choix fait en pratique face à des scénarios hypothétiques en fonction de relations de conflit et/ou de négociation tout aussi changeantes qui s'instaurent entre les différents acteurs sociaux. C'est sans aucun doute ce qui

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apparaît dans notre cas. Essayer de le réinterpréter en fonction de différentes hypothèses d'école conduirait à deux erreurs dénoncées par Schmitter et Karl, celle du « déterminisme rétrospectif » — ce qui se produit est ce qui devait se produire — et celle de « l'actualisme » — les raisons et les perceptions du passé seraient les mêmes que celles du présent.

La théorie de la modernisation capitaliste pas plus que la lucidité supposée de certains dirigeants n'aident à comprendre ce qui s'est finalement passé. Au mieux, ces versions évolutionnistes ou élitistes de l'histoire pourraient servir à comprendre l'affaiblissement de la base sociale du régime et ses tentatives de libéralisation, ainsi que le transformisme d'un certain nombre de personnages ; mais cela ne permet aucunement de conclure à l'inévitabilité de la chute de la dictature et du type de régime qui s'est finalement instauré. Pour le comprendre, il faut reconnaître la dialectique qui s'est créée entre le développement d'un mouvement antifranquiste dans l'ensemble de l'Etat espagnol d'une part, et la réponse pragmatique et riche de tensions qu'a cherché à lui opposer un pouvoir qui ne veut pas être renversé par la force d'autre part. Enfin il faut introduire des facteurs tels que les événements successifs au niveau national et inter-

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national tout au long de ces années, le conflit entre ce mouvement et le pouvoir, tout comme les repositionnements des fractions bourgeoises et des embryons de partis de la droite et de la gauche modérée qui se sont formés dans les premières années de la transition.

Il faut encore prendre en compte dans ce contexte, sans aucun doute, le fait que l'économie et la société espagnole, une fois dépassée la phase d'autarcie relative, se trouvaient engagées dans un processus de changement multiforme, intimement lié à leurs liens croissants avec le capitalisme européen et nord-américain sur les plans économique, géopolitique et militaire, ce qui a conduit leurs représentants les plus lucides (y compris évidement des dirigeants de la social-démocratie allemande) à se préoccuper de contrôler la dynamique de substitution de la dictature qui s'ouvrait dans notre pays. (1)

Cet intérêt stratégique s'est accru sous l'impact et les leçons que tous ont tirées d'un événement dont l'importance n'a pas été suffisamment soulignée : la révolution portugaise d'avril 1974. (2) MOMENT POLITIQUE ET ÉVÉNEMENTS CATALYSEURS

Il y a pourtant quelque chose sur quoi il est facile de s'accorder : il n'y pas eu de rupture radicale avec le régime antérieur mais un processus de réforme négociée dans le cadre de la légalité ancienne, avec l'approbation par référendum de la loi de Réforme politique de décembre 1976, jusqu'à la nouvelle légalité définie par la constitution de décembre 1978, en passant par les élections de juin 1977. Il s'agit de la période que nous pouvons qualifier de démocratisation. Elle avait été précédée — après la disparition de Carrero Blanco, l'exécution des membres de l'ETA et du FRAP en septembre 1975 et la mort de Franco ensuite — par des tentatives de libéralisation timides et contradictoires qui se sont heurtées à leur tour à une pression sociale et populaire qui tendait à en déborder les limites ; des éléments fondamentaux comme les événements de Vitoria en mars 1976 et ceux d'Atocha en janvier 1977 sont révélateurs d'une incertitude quant au futur le plus immédiat des projets en lice. La gestion et l'adaptation de ces processus dans le sens du réalisme politique, à l'initiative des théoriciens représentant les deux parties, ont permis de confirmer l'existence d'une marge de manœuvre qui les a poussés vers un terrain commun de négociation.

Ce n'est qu'après le test du 23 février 1981 que sera engagée une « deuxième transition » où l'arrivée du PSOE au gouvernement, l'entrée dans la communauté européenne et l'OTAN, bouclent un nouveau cycle qui démontre la possibilité d'une relève pacifique des élites politiques sans toucher à l'essentiel de la « réforme négociée ».

C'est dans ce cadre que nous pouvons décrire le processus ouvert après la disparition du dictateur comme une voie où l'essor indiscutable de mouvements d'opposition variés, particulièrement puissants en Catalogne, au Pays basque et à Madrid, menace de créer les conditions d'une chute du régime à chaud (3). Pour l'éviter, pour anticiper sur son mûrissement, Suarez lance le projet de Réforme politique derrière lequel il dégage une base sociale grâce à un référendum, organisé dans les conditions d'une « dictature molle », capable de susciter la participation d'une partie significative de la population contre la menace amplifiée du

C'est seulement à partir de février 1977 qu'on peut parler d'une nouvelle phase où le conflit régime-mouvements sociaux cède la place à une dynamique de négociation entre l'élite réformiste et l'opposition, accompagnée d'une tendance à la démobilisation populaire. Ainsi, une fois résolue l'épreuve décisive de la légalisation du PCE (4), on fonde les trois consensus de base entre l'élite réformatrice, la contre-élite modérée et les pouvoirs de fait : celui qui renvoie au passé (et qui exige non seulement de pardonner mais aussi d'oublier) ; celui du présent (les règles du jeu définies pour mettre en place le système des partis qui naîtra avec les élections du 15 juillet 1977) et celui de l'avenir (qui oblige à considérer comme intouchables les institutions telles que la monarchie et l'armée ou l'unité espagnole dans le cadre d'un État unique) ; peu importe que telle ou telle fraction comme c'est le cas pour le PNV (Parti nationaliste basque) reste provisoirement en dehors, vu que l'on considère acquise son intégration ultérieure. (5)

Le point d'inflexion majeur coïncide sans doute avec les pactes de la Moncloa signés en octobre 1977, instrument symbolique de ce qui va devenir le consensus constitutionnel. Quiconque a connu ces années là se souvient sans doute du contraste croissant entre la dynamique d'unité d'action qui caractérisait les mouvements avant cette date et celle toute différente qui les anime ensuite. Il en va ainsi parce que le discours du consensus est utilisé par les partis de gauche hégémoniques comme moyen d'exclure et de réduire au silence toute expression discordante, accentué encore par le processus d'élaboration du texte de la constitution.

C'est vrai que dans la colonne crédit figure la conquête d'une série de libertés, de droits et d'institutions élues au suffrage universel que refusait le franquisme ; mais dans la colonne débit figure un tel héritage et tant de restrictions sur le fond comme sur la forme, que très vite comme l'ont souligné Rafael del Aguila et Ricardo Montoro (6), cela engendre des coûts structurels élevés, dont l'une des conséquences est une relative

1) Pour une vision rétrospective des conditions du capitalisme espagnol et du processus de formation d'un nouveau mouvement ouvrier, je renvoie à L'onde longue du capitalisme espagnol, de Jesús Albarracin, Collège d'économistes,

2) Un livre récemment publié, la révolution portugaise et son influence sur la transition espagnole (1961-1976), de Josep Sánchez Cervelló, Nerea, Madrid, 1995, offre une

3) On a suffisamment publié dur les mobilisations ouvrières de ces dernières années. L'un d'eux, réalisé dans le cours même des événements, présente un intérêt particulier : il s'agit du livre de Manuel P. Izquierdo, De la grève générale aux élections générales, Editions de la Torre, Madrid, 1977. L'article de José Babiano et Leopoldo Moscoso « Les conflits sociaux dans la phase dépressive face à l'adoption de politiques d'ajustement », publié dans Zona Abierta, n° 56, 1991, s'appuie sur des études essentiellement quantitatives et la théorie des cycles ; ses auteurs concluent que « sans aucun doute, le volume des grèves en 1975-1977 a atteint les sommets les plus hauts depuis la fin de la guerre civile ». Pour ce qui concerne d'autres mouve ments sociaux naissants dans le contexte de la modernisation espagnole, je renvoie à mon article « Minorités critiques et identités collectives : les 'nouveaux' mouvements sociaux en Espagne » et aux références bibliographiques qui y figurent (Documents pour la Paix, n°49, 1993).

4) Santiago Carrillo se livre à la pire démagogie quand il assimile la légalisation du PCE avec la « rupture » : tout au contraire, c'est sa décision d'accepter finalement les limites et les silences de la transition en contrepartie de sa légalisation (en oubliant, évidemment, « l'extrême-gauche » illégale) qui a contribué à ce que celle-ci soit définitivement abandonnée

5) On trouve un compte-rendu cynique des discussions de la commission constitutionnelle sur la question nationale et le droit à l'autodétermination dans Nationalités et nationalisme en Espagne de Jordi Solé Tura, Alianza, Madrid, 1985. Parmi les ouvrages critiques sur cette période, on peut relever Nationalismes et transition de Philip W. Silver, Txerto, 1987, Donosti.

6) Auteurs du livre Le discours politique de la transition espagnole, CIS, Madrid, 1984.

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frustration de nombreux secteurs qui avaient participé aux cycles de mobilisations et de protestations les plus intenses de la lutte antifranquiste. En résumé, ce n'est pas parce que nous n'aurions pas eu la force suffisante pour imposer la rupture qu'il fallait accepter le contenu fondamental et les formes opaques qu'on a pu présenter d'une façon intéressée et exagérée comme le seul chemin possible face au retour à la guerre civile.

Mais pourquoi n'y a-t-il a pas eu rupture ? C'est une question qui a fait l'objet de réflexions chez beaucoup d'entre nous en diverses occasions et qu'il faut reprendre aujourd'hui en partant, en ce qui nous concerne, de ce que nous écrivions lors de la préparation du Se congrès de la

LCR réalisé à la fin du mois d'octobre 1978. Je crois que cela vaut la peine d'y revenir.

L'ÉCHEC DE LA

RUPTURE

Dans le document préparatoire du congrès en question, on indiquait « trois facteurs essentiels qu'il faut souligner pour comprendre pourquoi il n'y a pas eu de grève générale politique ni de situaprétion révolutionnaire ». Le premier tenait à la

« résorption progressive de la crise de la bourgeoisie et une nouvelle capacité d'initiative partant de la relative légitimité de son projet aux yeux des masses acquise lors du référendum de décembre 1976 : la bourgeoisie espagnole, après la disparition du dictateur, avertie par son expérience, par la récente révolution au

Portugal et forte du soutien et de la pression de l'impérialisme, choisissait clairement de transformer le régime avant que son pouvoir ne soit menacé ». Le second était « l'attitude collaboratrice des partis ouvriers majoritaires, qui s'est traduite dans la construction de la

Junte démocratique à l'été 1974, puis de la

Coordination démocratique et de la Plateforme des organisations démocratiques ».

Le troisième, enfin, désignait « les limites à l'essor des luttes ouvrières et populaires qui, au-delà de la radicalisation croissante qu'elles traduisaient, reflétaient un faible niveau de conscience et d'organisation, ainsi que d'importantes disparités à l'échelle de l'Etat ». un bilan autocritique de notre orientation, en soulignant trois faiblesses fondamentales : « a) Nous partions d'une caractérisation excessivement générale de la crise globale du capitalisme espagnol qui ne permettait pas d'apprécier les limites de cette crise (...) ; on a sous-estimé la capacité d'évolution de la bourgeoisie et sa marge de manœuvre » ; « b) la confusion entre la nécessité d'une orientation vers la grève générale politique et le fait que cette éventualité serait inéluctable » ; et, enfin, des erreurs dans la compréhension de la distance entre combativité et conscience et « une politique ». masses nous auraient suivis. des fractions bourgeoises, d'un côté, et les

Le document mentionné présentait aussi vision quelque peu spontanéiste du "saut" que devait effectuer le mouvement pour que se produise la grève générale

Au-delà de la façon dont nous exprimions ces choses à l'époque et de la proximité des événements que nous analysions, je crois que dans les éléments que nous soulignions lors de ce congrès, on peut trouver des aspects qui aident à interpréter ce qui s'est produit, même s'il faudrait indiscutablement aujourd'hui approfondir encore ce qui concerne le contexte, les liens ténus entre la minorité politisée et le reste de la société et.

surtout, la fonction purement instrumentale que la majorité des élites d'opposition attribuait à l'idée de rupture.

Néanmoins, dans ces éléments, et sans tomber dans un déterminisme rétrospectif, nous nous efforcions de dépasser une vision excessivement subjective selon laquelle toute la responsabilité de l'échec du projet de rupture retombeà 1977.

rait sur les "directions ouvrières traîtres", d'une part, et que, d'autre part, tout ce que nous disions et faisions aurait été parfait pour autant que les

Avec le recul du temps, on peut conclure que la reprise d'initiative politique par

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•° limites des mouvements sociaux, de l'autre, ont conduit à un équilibre instable que les premières ont mis à profit, en se servant d'un chantage au coup d'Etat, pour conduire l'opposition à la table des négociations dont la condition première était la démobilisation sociale. Dans ce climat politique, c'est vrai qu'il ne faut pas exagérer la responsabilité de ceux qui à gauche n'ont rien fait pour aboutir à la rupture et, bien au contraire, contribuèrent à la consolidation de la réforme. De nombreux transitologues estiment que c'est ce qui se produit dans la majorité des changements de régimes : les conquêtes partielles acquises et le renouveau des élites au pouvoir produisent une tendance à l'institutionnalisation du mouvement d'opposition. Mais on tend ainsi à minimiser la spécificité de notre processus, la fragilité des conquêtes et le prix élevé qu'il a fallu payer pour elles.

Ici, il s'est produit en réalité une transaction inégale (fondée sur une « illusion idéologique d'égalité ») (7) qui a permis le maintien d'une partie importante de la vieille élite et de l'appareil coercitif en place, alors que la défense inconditionnelle de la « réforme négociée » est devenue un facteur de démoralisation des gens qui avaient rejoint partis et syndicats au sommet de la vague des mobilisations des années 75

En résumé, les groupes dirigeants des principaux partis de gauche n'ont pas fait grand chose pour améliorer le rapport de

7) C'est ainsi que Rafael del Aguila définit cette situation dans « La dynamique de la légitimité dans le discours politique de la transition », publié dans Transition politique et consolidation démocratique, Espagne (1975-1986), compilation de Ramón Cotarelo, CIS. Madrid, 1992

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forces dans les années décisives et, au contraire, ont beaucoup fait pour aboutir à des cessions qui en plus d'une occasion, selon la terminologie de Sanchez Ferlioso, n'étaient que pures claudications. L'une des conséquences les plus graves s'est traduite précisément dans le processus transformiste qu'ont dû connaître ces partis pour devenir crédibles, face aux pouvoirs de fait, en terme d'alternative de gouvernement.

Ainsi, à peine consolidés, ils connaissent une crise d'identité prématurée qui pousse les uns, après l'abandon du marxisme en 1979, vers le social-libéralisme, et d'autres, une fois évanoui le rêve d'obtenir des résultats électoraux comparables à ceux du parti de Berlinguer, à une profonde crise dont ils ne réussiront à sortir qu'avec leur participation active, quoique tardive, à la campagne pour la sortie de l'OTAN.

La gauche radicale, au contraire, condamnée à un rôle extraparlementaire, a connu un processus d'auto-dissolution pour certains (comme le PT-ORT) et de réinsertion dans les anciens et les nouveaux mouvements sociaux pour d'autres (MC, LCR).

L'échec de la culture de mobilisation ouvre la voie à une culture de résistance où l'espoir seul, également frustré, de gagner le référendum sur l'OTAN apparaît comme l'ultime chance de recouvrer la force plus qu'appréciable acquise dans la lutte contre la dictature.

DE L'ILLUSION DÉMOCRATIQUE

AU CYNISME POLITIQUE

Mais au-delà de la discussion sur la possibilité ou non de la rupture, le plus grave tenait à l'identification de la majorité de la gauche avec un discours hégémonique qui n'a même pas permis de générer une culture antifranquiste dans la société espagnole.

Certains sociologues de la transition en sont même arrivés à transformer ce vice en vertu : « Brandir le thème de l'antifranquisme est apparu aux Espagnols comme une position qui créait des divisions, se tournait excessivement vers le passé et était incompatible avec l'effort pour cicatriser les blessures de la guerre civile et créer un nouveau régime ouvert à tous les Espagnols, quelles qu'aient pu être sa conduite et sa responsabilité passées. » (8) L'inacceptable mise sur un même plan des deux camps de la guerre civile est ainsi devenue un alibi pour entretenir le relativisme moral et le refus de revendiquer l'antifascisme du peuple espagnol. A cela s'ajoute bientôt l'adhésion à la politique du secret et de l'opacité comme norme de comportement des politiques, ce qui nourrit le retour d'un rejet du politique que la lutte contre la dictature avait semblé réduire au cours des deux décennies passées.

Cette situation a finalement conduit au développement de l'Etat dual, qui réduit la démocratie à un simple processus électoral de légitimation des gouvernants, alors que parallèlement la politique invisible, nichée dans les réseaux de l'ancien appareil, étendait son domaine.

Ainsi se tisse le processus de mutation d'une culture politique autoritaire en une autre, où le « désenchantement programmé », selon l'expression d'Alfonso Ortí, ou le « cynisme démocratique », tel que le définit Maravall, ont fini par produire les fruits amers de la résignation face à la dégradation politique et à la désintégration sociale que nous connaissons aujourd'hui. Preuve était faite de « l'impossibilité de construire une pédagogie démocratique à partir d'une transition opaque ».(9)

Car, face à l'évidence de l'échec du projet de rupture, le seul chemin qui nous restait n'était pas celui du consensus. On aurait pu opter aussi bien pour la dissidence face à l'instauration d'une nouvelle hégémonie libérale autoritaire, en luttant pour l'approfondissement d'une démocratie participative et pour une stratégie où la question sociale et le débat sur les alternatives soient placés au premier plan. Mais non seulement on ne l'a pas fait - la victoire du PSOE en octobre 1982 est acquise au nom de la modernisation économique et sociale que n'avait pas réalisée la bourgeoisie -mais en outre la majorité des formations politiques de gauche a fini par faire d'un consensus tactique à l'origine une question de caractère stratégique, ce qui a finalement légitimé la réforme négociée comme seul régime possible pour une longue période.(10)

Mais Georges Orwell le disait déjà, « celui qui à la main mise sur le passé contrôle l'avenir ». Il ne faut donc pas cesser de combattre cette réécriture de la transition entreprise par la téléologie néolibérale, et de revendiquer dans le même temps la mémoire collective de la lutte contre le franquisme et de ceux qui lui ont donné leur vie, comme l'ont fait les journées commémoratives récemment organisées à Vigo et Grenade.

8) Telle est la conclusion hâtive du IVe rapport FOESSA, dirigé entre autres par Juan J. Linz ; cité par Gérard Imbert dans Les discours du changement, Akal, Madrid, 1990, un ouvrage dont la lecture est certainement intéressante pour comprendre l'évolution des « Images et imaginaires sociaux dans l'Espagne de la transition (1976-1982 », comme le dit le sous-titre.

9) Gregorio Morán, Le prix de la transition, Planeta, Barcelone, 1991, page 31.

10) Il est facile ici de se retrouver d'accord avec le dirigeant du PCE et de IU, Manuel Monereo, quand dans l'interview publiée par Libertad Siete il affirme, entre autres choses, que « dans les pactes successifs de la transition, les forces de gauche ont renoncé à lutter pour une démocratisation effective de l'appareil d'Etat et pour approfondir la démocratie ».

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