Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : ETAT ESPAGNOL

L'Etat espagnol après le 3 mars

· Inprecor n° 401, avril 1996 · p. 11-12 · 2 071 mots

État espagnol Euskadi

Les récentes élections législatives ont démenti les prévisions des analystes politiques. Si la droite espagnole en sort gagnante, le Parti populaire (PP) est loin du triomphe annoncé : il n'a pas obtenu la majorité et ne peut prétendre gouverner seul. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a, certes, perdu son statut de premier parti — qu'il avait depuis 1982 —, mais il n'a pas connu de déroute. Par ailleurs, la Gauche unie (IL)

améliore ses résultats, mais avec 21 députés elle reste en deçà de son objectif de 25 à 30 sièges sensés en faire une force parlementaire décisive capable de disputer la représentativité de la gauche au parti socialiste. Elle n'est pas parvenue à attirer l'électorat socialiste et ne progresse que faiblement parmi les jeunes qui ont voté pour la première fois (près d'un million et demi d'électeurs). LA POLARISATION ÉLECTORALE a favorisé une participation élevée (78,06 % sur les 32 millions d'électeurs inscrits) mais aussi une concentration des votes en faveur des deux grands partis, à l'exception du Pays basque et de la Catalogne. La scène pré-électorale faisait plus penser à celle d'une présidentielle disputée entre deux formations politiques qu'à celle d'élections législatives. Le parti populaire arrivé en tête avec 9 658 688 voix (soit 38,85 %) n'a pas obtenu la « majorité suffisante », ce qui ouvre une période d'instabilité politique. Les élites économiques vont exercer une forte pression en faveur de pactes entre les forces conservatrices au nom de la « gouvernabilité ». Ce qui implique un accord entre les nationalismes de droite les « espagnolistes » représentés par Aznar, le PNV (nationalistes bourgeois basques) et la CiU (coalition électorale de la droite nationaliste catalane, qui voit renforcée sa position charnière) avec un soutien de la Coalition Canarienne (un melting pot de centre-droit de ces Iles). La question des pactes de gouvernement (indépendamment de leurs modalités) a surgi au premier plan alors que les prévisions du PP étaient fort différentes. Cela peut ouvrir une crise d'orientation au sein du PP du fait de son rejet, toujours affirmé, des spécificités nationales. Le recouvrement et la redistribution des impôts, actuellement assurés par l'Etat, qui passeraient aux mains des gouvernements autonomes des nationalités et des régions est au centre des négociations en cours entre le PP et ses alliés potentiels. Les élites économiques aspirent également à une stabilité gouvernementale permettant de mener une politique après le 3 mars

Manuel Gari d'« ajustements » afin de réaliser les critères de convergence de Maastricht à courte échéance (moins de deux ans). Tous les partis de la droite, de même que le PSOE, soutiennent cette aspiration. Si le gouvernement du PP ne parvient pas à obtenir des soutiens fiables, sa fragilité rendra plus difficile l'application immédiate d'une politique d'austérité Bien qu'il ait perdu son statut de premier parti, avec 9 400 000 voix, le PSOE obtient malgré tout un excellent résultat. L'orientation social-libérale de la direction du PSOE, appelé « felipismo » du nom de Felipe Gonzalez, n'a pas subi de défaite. Elle a payé au moindre prix les effets des accusations de corruption et de terrorisme d'État. Felipe Gonzales sort renforcé à la tête du parti par ce résultat qu'on s'accorde à lui attribuer personnellement. Il ne faut donc pas s'attendre à des modifications substantielles de sa politique, au-delà de ce qu'impose le passage à l'opposition dans l'attente de l'usure du PP. Il apparaît aux yeux de la majorité comme dominant la gauche politique. Il est clair que le PSOE a tiré profit de la crainte que l'éventualité d'un triomphe de la droite inspirait à de larges secteurs de la société. En Andalousie, où avaient lieu en même temps les élections régionales provoquées par la chute du gouvernement régional minoritaire, le PSOE a bénéficié de l'aspiration à la stabilité. En général il est apparu aux yeux de nombreux travailleurs comme le défenseur d'un minimum d'Étatprovidence qui existe (par exemple la généralisation de la Sécurité sociale). Face à tout cela la corruption et le terrorisme du GAL pesaient peu, ce qui témoigne de l'apparition d'un certain cynisme moral dans des secteurs de la gauche. De même les attaques

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contre les acquis sociaux et la déréglementation du travail — fruits de sa politique économique et sociale soumise aux critères néolibéraux — n'emportèrent pas la décision des électeurs. Le PSOE est donc en situation de se comporter comme une opposition majoritaire et de préparer son retour au gouvernement avec le soutien de ceux là mêmes qui aujourd'hui sont appelés à un pacte avec le PP. L'image conventionnelle de la polarisation gauche-droite, la pression de certains médias et celle de secteurs du PSOE lui-même, vont conduire à l'ouverture d'un débat sur l'opportunité pour la Gauche unie de soutenir un gouvernement du parti socialiste ou du moins de garder envers un tel gouvernement une attitude de neutralité. Et en tout cas d'accepter une politique de front commun stable de l'opposition, dirigé et dominé par Felipe Gonzales. Le rôle important joué actuellement par les partis nationalistes périphériques de droite, le succès du Bloc national galicien (BNG, nationalistes galiciens de gauche qui ont obtenu 2 sièges pour la première fois) ainsi que certaines évolutions au sein du Parti socialiste catalan (PSC), entre autres, vont mettre sur le devant de la scène la question du transfert des compétences aux gouvernements régionaux et celle de la réalité plurinationale de l'Etat espagnol. Contrairement à ce que certains annonçaient, cette élection n'est pas la preuve d'un tournant à droite de l'électorat, même si on observe une montée des valeurs conservatrices. Il est également erroné de dire, comme le fait le courant modéré de l'IU (appelé « Nouvelle gauche »), que la majorité sociale est à gauche. La perspecti-

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ve de nouvelles élections anticipées hante tous les pronostics. Tout le monde attend de voir comment le PP va surmonter l'épreuve de la formation de son premier gouvernement. LES RÉSULTATS DE LA GAUCHE En comparaison avec les résultats des élections municipales de 1995, considérées comme une répétition générale de celles de mars, la Gauche unie stagne (2 629 847 voix, soit 10,58 %, contre 2 589 780 en 1995). Si l'on regarde les précédentes élections législatives, la progression est de 400 000 voix et de trois sièges (21 contre 18). Ce « progrès timide » est en deçà de ce que IU espérait et de ce que les médias lui pronostiquaient. Julio Anguita n'a pas réussi à rassembler autour de IU une force électorale décisive. Contrairement à la perspective de « dépassement » du PSOE et à sa campagne centrée autour du mot d'ordre « IU décide », la Gauche unie ne peut prétendre hégémoniser la reconstruction de la gauche à court terme. Ce résultat ne permet pas de créer un rapport de forces susceptible de contraindre le PSOE à modifier sa Au sein de l'IU les discussions sur ce bilan sont marquées par les règlements de comptes entre les tendances. L'organisation et ses dirigeants ne se sont pas remis de l'échec et n'ont pas compris que IU s'est avérée incapable de se lier à un important secteur de la gauche qui aurait pu voter pour elle (le nouvel électorat jeune, qui a fini par voter socialiste ou blanc) comme cela c'est fait au cours des trois dernières années. IU n'a pas su exprimer la culture anti-droitière profondément ancrée dans la gauche sociale. La « peur » de la droite n'est pas gratuite, elle exprime une saine défiance dans un pays qui a subi la dictature des parents des actuels dirigeants du PP. Certains dirigeants de l'IU ont cédé à la tentation de relativiser la droite représentée par le PP. Certaines ambiguités dans les rapports entre la Gauche unie, le PP et le PSOE ont permis aux médias de suggérer l'existence d'un pacte tacite entre Anguita et Aznar contre Gonzalez. Un tel accord n'a jamais existé parce que IU fut la seule opposition parlementaire contre les lois régressives et contre la déréglementation du marché du travail. Mais en même temps il n'a pas su tenir un discours clair d'opposition au gouvernement du PSOE combiné avec un message contre le PP dont la montée était prévisible. Néanmoins, il faut reconnaître l'importance d'un électorat stable, y compris dans les circonscriptions où il était impossible de gagner un élu, ainsi que sa l'homogénéité socio-culturelle et de générations qui permettent de maintenir et de renforcer la Gauche unie. Il faut mentionner en particulier les résultats obtenus au Pays basque et en Navarre (probablement du fait de la position correcte de l'IU basque sur la question nationale pendant la campagne). Cette extension territoriale et les petits progrès réalisés dans certaines circonscriptions — par exemple à Madrid - sont un capital pour construire l'organisation et réduire l'écart qui existe entre le nombre modéré d'affiliés (70 000) et les quelques deux millions et demi d'électeurs de l'IU. Ces résultats ne sont pas indépendants du phénomène de vote utile (mis en avant de manière démagogique par Felipe Gonzalez pendant la campagne). Ils sont aussi le fruit de la crainte qu'inspirait la perspective d'un triomphe de la droite et la conscience du bas niveau de l'activité sociale pour la freiner. Ils découlent aussi du système électoral injuste. Ces résultats sont à expliquer dans le contexte culturel, social et politique marqué par la montée des valeurs néolibérales et par une profonde démobilisation sociale. Il en résulte qu'une force comme IU ne doit pas compter sur sa seule implantation institutionnelle. Une telle force ne peut croître électoralement de manière substantielle qu'en osmose avec une mobilisation sociale et à travers un dur travail afin de gagner une nouvelle hégémonie politique et culturelle pour un nouveau bloc de transformation sociale. Cela est lié à l'image sectaire que la gauche politique et sociale a acquise de IU au cours des deux dernières années lors de la formation des conseils municipaux où les votes de l'IU étaient décisifs pour empêcher la droite de les contrôler. Dans nombre de municipalités l'attitude hostile de l'IU envers le PSOE a facilité la victoire du PP. Son attitude envers le parti socialiste au parlement et dans nombre de municipalités andalouses et le refus de soutenir de nouveaux droits régionaux ont eu pour conséquence perverse la convocation des élections régionales en Andalousie en même temps que les élections législatives. Cela a entraîné un résultat désastreux pour IU dans une région où elle a une forte implantation. D'importants secteurs de la gauche andalouse n'ont pas compris l'attitude de l'IU. Une autre cause possible du résultat de la Gauche unie est l'image publique de divisions et de crispations en son sein et de ses liens avec le PCE, mis en valeurs par les médias. Pendant des mois les médias ont mis en avant les affrontements au sein du PCE, suspect de vouloir s'assurer l'hégémonie au sein de l'IU. LE DÉBAT SUR L'AVENIR DE L'IU Malgré la distance entre sa pratique institutionnelle et son discours rouge-vert et en dépit des messages contradictoires (radicaux- alternatifs et sociaux-démocrates), la Gauche unie a réussi à rassembler l'essentiel des votes à gauche du parti socialiste et à faire confluer en son sein une bonne part de militants de gauche du pays. Sur le plan politique IU est apparue comme la seule force organisée de la gauche anticapitaliste au niveau de l'Etat. Pour toutes ces raisons il est important que la réflexion ouverte en son sein ne conduise ni à un tournant droitier pour s'accrocher au parti socialiste, comme le propose la « Nouvelle gauche », ni à une auto-affirmation défensive et sectaire comme le proposent certains des dirigeants du PCE, mais à une rectification de sa ligne et à une réorientation de sa politique. En tant que Gauche alternative, nous avons proposé une série de thèmes à débattre afin de permettre à IU de jouer un rôle décisif pour développer les mouvements sociaux, renforcer son travail de mobilisation et approfondir les alternatives programmatiques anticapitalistes, féministes, antimilitaristes et écologiques et en particulier l'opposition au traité de l'Union européenne et les projets de convergence qui impliquent l'applications des recettes néolibérales contre la classe travailleuse. Du résultat des débats actuels dépendra l'avenir de la

Gauche unie : elle peut aussi bien se transformer en un appendice du PSOE ou en une force « communiste » résiduelle qu'en une force politique de type nouveau capable de réunir toutes les gauches en faveur d'une transformation sociale de l'Etat espagnol.

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