Inprecor 1974–2004

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GRECE

Fin d'une époque et accouchement difficile d'une nouvelle

· Inprecor n° 401, avril 1996 · p. 34-35 · 1 781 mots

Grèce et Turquie Europe

Fin d'une épogue et accouchement difficile d'une nouvelle

En choisissant Kostas Simitis pour remplacer A. Papandreou à la tête du gouvernement, les socialistes grecs ont opté pour la rupture dans la continuité. L'opération n'est pas sans risques. De son succès dépendra non seulement la survie de leur parti, mais aussi la recomposition de la carte politique de ce pays tourmenté qui ne se fait plus d'illusions. LE CHANGEMENT AU SOMMET DU GOUVERNEMENT grec n'a pas été anodin. Le fait même qu'il coïncidait avec la fin de la carrière politique du patriarche Andreas Papandreou et surtout, avec la fin de toute une époque de Thistoire récente du pays, le rendait dès le début, douloureux et risqué. En effet, pour le PASOK (Mouvement socialiste Panhellénique) il ne s'agissait pas seulement de choisir le successeur du vieux (et alors mourant) leader qui a toujours régné sans que personne n'ose jamais contester son pouvoir absolu. Il s'agissait aussi de choisir un nouveau Premier ministre et surtout d'éviter l'éclatement. Pour un parti fourre-tout habitué à exécuter des ordres et bâti autour de la personnalité charismatique et autoritaire de son fondateur, l'opération s'annonçait ardue et redoutable. Après maintes intrigues et péripéties dans une ambiance qui faisait penser à la dernière période du péronisme (avec la jeune épouse de A. Papandreou tentant de jouer un rôle à la Lopez Rega), l'accouchement du successeur s'est fait finalement sans trop de douleurs. L'élection de justesse de Kostas Simitis a été accueillie avec soulagement par la plupart des députés du PASOK et avec enthousiasme par l'opinion publique. Venant après une longue période de pourrissement de la situation, d'incertitudes et de fruștrations « nationales », l'avènement d'un nouveau Premier ministre au profil bas mais modéré et rénovateur, provoquait l'adhésion de presque 80% des Grecs de toute appartenance politique ! Malheureusement pour K. Simitis, sa lune de miel avec l'opinion publique et l'état-major de son propre parti s'avérait de très courte durée. Avant même qu'il n'assume officiellement ses nouvelles fonctions, la confrontation grécoturque pour les îlots de Imia (Kardak, en turc) de la mer Egée faisait apparaître toute sa fragilité originelle en déclenchant une crise qui secoue toujours la société et tous les partis grecs. A premier vue, cette nouvelle explosion nationaliste n'était qu'une fidèle réplique des précédentes qui avaient

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Georges Mitralias été provoquées par les questions macédonienne et albanaise. Cependant, cette fois il s'agissait aussi de quelque chose de beaucoup plus profond : la « trahison » de Simitis qui « s'était laissé humilié par les Turcs » (l'accusation appartient au chef de l'opposition conservatrice Miltiadis Evert) était présentée comme un constat d'échec de tout le virage pro-européen et moderniste du nouveau Premier ministre. Pour la gauche mais aussi pour la droite (!) grecque, l'abandon — d'ailleurs tout relatif — de la traditionnelle rhétorique ultranationale et agressive par le successeur de Andreas Parapandreou, constituait la preuve irréfutable de sa servilité envers l'Union européenne, les Etats-Unis et l'Occident impérialiste qui « évidemment » appuyaient par tous les moyens |« expansionnisme turc » contre la Grèce mal aimée et orthodoxe. CETTE FOIS, L'EXPLOSION ÉTAIT pourtant brève. Manœuvrant habilement et exploitant à fond les contradictions de ses adversaires, le nouveau Premier ministre arrivait à limiter les dégâts et à redresser la barre. Fort du soutien sans réserves de l'ex-Premier ministre et président honoraire du parti (conservateur) de la Nouvelle démocratie Kostas Mitosotakis (!), M. Simitis passait à la contre-attaque et confirmait son orientation pro-européenne et modérée. Bien qu'obligé de ménager les autres candidats à la succession de Papandreou (le ministre de la Défense G. Arsenis et le ministre de l'Intérieur A. Tsohatzopoulos), Kostas Simitis marquait des points jouant magistralement la carte de son inévitable « réalisme » tant en politique étrangère qu'en politique économique. Voilà donc en quoi consiste la force de ce Premier ministre pourtant faible, qui est même contesté au sein de son propre parti : il propose une politique claire d'adhésion inconditionnelle au traité de Maastricht quand tous les autres se limitent à faire la même chose, mais sans l'avouer ouvertement. De même, constatant que la vague nationaliste est à bout de souffle, il « ose » dénoncer les dégâts qu'elle a provoqués à « l'économie nationale », tandis que ses adversaires continuent d'évoquer l'exemple ... d'Alexandre le Grand bien qu'ils

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avouent en cachette qu'il s'agit des balivernes démagogiques. Ainsi, il les fait tous chanter, ce qui d'ailleurs lui attire les faveurs de la bourgeoisie et de tous les centres de décision. Face à de tels « arguments », même les plus inconditionnels des chimères nationalistes sont condamnés à l'accepter ou encore à le soutenir, même s'ils continuent à ricaner contre ce Premier ministre « mou », docile et très peu « grec ». Mais il y a plus que ça : la nouvelle politique proposée par M. Simitis provoque déjà des différentiations importantes au sein des autres formations, à l'exception du PC qui maintien son cap néostalinien et isolationniste. Profitant du désarroi et des divisions de la Nouvelle démocratie, le projet néolibéral et modernisateur du nouveau Premier ministre attire les faveurs d'une fraction très importante de la droite grecque qui se déclare ouvertement intéressée à la recomposition du paysage politique. En même temps, son virage modéré en politique étrangère (normalisation des rapports avec les pays voisins, reconnaissance de la République de Macédoine) provoque l'adhésion des secteurs de la gauche non communiste tant a l'intérieur, qu'à l'extérieur du parti de la coalition de gauche. Bien qu'il est encore trop tôt pour qu'on puisse parler d'une convergence de tout ce bon monde au sein d'un parti unique, il est quand même incontestable que l'arrivée au pouvoir de M. Simitis et de sa fraction peut devenir le catalyseur d'un chambardement historique de la carte politique grecque. En attendant, le nouveau Premier ministre grec et ses fidèles à l'intérieur du PASOK voient s'élargir leur marge de manœuvre quand il s'agit de rendre encore plus sévère la politique d'austérité et de privatisations qui sont contre-balancées par l'appui offert par nombre de députés de la droite qui suivent quelques leaders prestigieux de la Nouvelle démocratie. En même temps, l'opposition (souvent extrême) d'une fraction du PASOK aux projets de normalisation des rapports avec la République de Macédoine, l'Albanie et — dans une certaine mesure - avec la Turquie, est tempérée par lappui offert par les pro-européens modérés de la droite et de la gauche. LE RÉSULTAT EST PARADOXAL : M. Simitis peut se prévaloir de son audience hors de son propre parti pour contrecarrer ses adversaires au sein de son gouvernement et dans les instances dirigeantes du PASOK ! Comme c'est évident, une telle situation ne pourra pas durer éternellement. Le parti au gouvernement pourrait exploser à n'importe quel moment et sa crise tinale servira de détonateur à la recomposition générale du paysage politique de M. Simitis peut très bien ne pas durer longtemps à la tête de ce gouvernement, mais rien n'indique qu'il ne reviendra au pouvoir comme leader soit d'une nouvelle formation, soit d'un gouvernement de coalition. Face à ces grandes manœuvres du monde politique qui sont d'ailleurs encouragées par le grand capital et l'écrasante majorité des entrepreneurs grecs, la gauche et le mouvement syndical restent largement impuissants. Ayant collaboré ou pire, ayant inspiré et dirigé la soumission du mouvement ouvrier aux politiques successives d'austérité, la gauche grecque est aujourd'hui trop divisée, désarmée et déconsidérée pour pouvoir jouer les troubles fête. En somme, elle paye maintenant le prix de ses trahisons qui pourraient se resumer à ces quelques chittres : durant la periode 1986-1994 (hormis la période 1989-1993, le PASOK est au pouvoir depuis 1981), le revenu réel moyen des salariés grecs a diminué de 12 %, tandis que le taux moyen de profit de leurs patrons a augmenté de 22 %. Durant la même période, le revenu réel moyen des salaires des pays membres de l'Union européenne a augmenté de 11,6 %, tandis que le taux moyen de profit du patronat a augmenté de 13,5 % (chiffres extraits d'une étude de l'Union des banques grecques qui tient compte des statistiques de Union européenne et de l'OCDE). Comme on le voit, il s'agit d'une vraie débâcle qui explique largement l'état actuel lamentable du mouvement syndical. Mais il y a pire. La même gauche respectueuse ne s'est pas limitée à cautionner cette politique scandaleuse qui a fait le malheur des uns et le bonheur des autres. Elle s'est rendue corps et âme à l'offensive nationaliste, xénophobe et raciste de la bourgeoisie grecque avec laquelle elle a même pactisé au nom de l'unité nationale et ... anti-impérialiste du peuple grec ! Ce n'est donc pas un hasard si les travailleurs aient «consenti » à ces « sacrifices » qui les ont amenés au bord de la paupérisation, persuadés comme ils étaient que leur surexploitation servait les intérêts de la « patrie assiégée ». CEPENDANT, LE TABLEAU N'EST PAS totalement noir. Depuis deux mois on assiste au développement impétueux des mobilisations populaires. Les paysans, les éleveurs, les retraités et dans une certaine mesure, les ouvriers (chantiers navales), les employés et les étudiants mènent des luttent qui sont parfois exemplaires. Pourtant, bien que leurs explosions deviennent de plus en plus violentes (surtout chez les paysans et les éleveurs), elles restent fragmentées, non coordonnées et sans perspectives politiques. Peut-on alors conclure que tout va bien ou que la bourgeoisie grecque n'aura rien à craindre pour les années à venir ? Non, pas du tout. D'un côté, la crise de sa représentation politique reste entière et de l'autre, l'exaspération des travailleurs et des paysans est telle qu'on puisse s'attendre à tout, c'est-à-dire même à un prochain élargissement des conflits sociaux à d'autres secteurs de la classe ouvrière. Alors, bien qu'il est hasardeux de faire des prévisions, on peut quand même attirmer que l'extrême précarité de la situation politique combinée à l'érosion galopante de la cré dibilité des grands partis et à la fragilisation de tout le paysage politique, facilitent la reprise des luttes en rendant inopérantes les moyens traditionnels de contrôle de la société grecque. Ainsi va donc la Grèce au moment où elle est en train de vivre la fin de la longue époque qui a commencé il y a 22 ans, avec la chute de la dictature des colonels. A l'instar de peuples d'autres pays européens qui ont fait des expériences analogues (Espagne, Portugal), le peuple grec tire aussi maintenant le bilan de ses espoirs et de ses illusions enterrées sous les décombres de la social-démocratie réellement existante. Aujourd'hui, son réveil est brutal, mais peut être salutaire. D'ailleurs, il n'est jamais trop tard pour qu il règle la note à ceux qui ont foulé aux pieds tant d'espoirs et tant d'idéaux.

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