Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : EUROPE

Entre modèle américain et critères de Maastricht

· Inprecor n° 403, juin 1996 · p. 20-21 · 1 602 mots

Europe France Allemagne Grande-Bretagne

L'Union européenne est une zone de chômage élevé. Les politiques gouvernementales sont engagées dans une course sans perspective vers la remise en cause des acquis sociaux alors que la croissance s'essouffle.

CHOMAGE

DOSSIER

EUROPE,

Selon les statistiques officielles calculées conformément à la méthodologie du

Bureau international du travail (1) le taux de chômage moyen de l'Union européenne frôle les 11 % . Ce chiffre constitue la représentation la plus restrictive de la proportion réelle de personnes privées d'emploi. Il faudrait d'abord y ajouter les chômeurs « découragés », c'est-à-dire ceux qui pensent n'avoir pratiquement aucune chance de trouver du travail et qui ne font, en période normale, pas de démarche concrète pour en chercher

Pays (moyenne)

1996

(ils peuvent réappa-

Allemagne raître sur le marché

Italie du travail en cas

France d'amélioration de

Belgique la situation écono-

Pays-Bas mique), ils vivent

Royaume-Uni donc des minima

Espagne sociaux et de petits travaux intermit-

Union européenne à 15 tents non-déclarés.

USA

Sont également en situation de chôma-

Sources : Eurostat.

Sources : Eurostat ge, les personnes auxquelles la législation de leur pays permet de ne pas chercher d'emploi (chômeur « âgés » en France, par exemple) et les personnes qui sont dans les différents dispositifs de la politique de l'emploi : stages, formations, emplois à statut particulier et à temps réduit dans le secteur non-marchand (administrations, services sociaux, etc.). Enfin, au-delà de ces chômeurs camouflés se trouvent les cohortes grandissantes de personnes à temps partiel et qui souhaiteraient travailler plus : en France, 40 % des travailleurs à

Par Henri Wilno

Paris, mai 1996 temps partiel (qui représentent environ

16 % des salariés) voudraient travailler davantage.

EUROSCLÉROSE ET MODELE

AMERICAIN contraste avec la situation des Etat-Unis (cf.

tableau 1). L'écart serait moins grand si l'on tenait compte des chômeurs découragés

Tableau 1

Taux de chômage dans

1993

7,9

10,4

11,7

8,9

6,7

10,3

22,9

10.8

6.8

OCDE.

OCDE.

ailleurs. la croissance semble créer moins d'emplois en Europe qu'aux Etats-Unis) :

0,7 % d'emploi en plus aux Etats-Unis et moins de 0,4 % en Europe (cf. tableau 2).

Le niveau élevé du chômage européen l'Union européenne

1994

1995

8,4

8,3

11,5

11,9

12,3

11.5

10,0

10,1

7,4

6,9

8,7

9,5

24,1

22,8

11,2

10,8

6.1

5.6

(plus nombreux aux USA) mais il n'en demeurerait pas moins significatif. Par de 1983 à 1991, 1 % de croissance a signifié

Pour expliquer cette situation, les économistes libéraux et les institutions économiques internationales comme l'OCDE incriminent I'« eurosclérose », c'est-à-dire l'ensemble des mécanismes réglementant les licenciements, le salaire minimum et les allocations. Ce sont ces dispositions qui empêcheraient l'Europe de connaître les créations d'emploi (notamment dans les services) qu'enregistrent les USA. Pour créer des emplois, l'Europe devrait démanteler l'Etat-providence et accepter un accroissement des inégalités, gage d'un plus grand dynamisme économique

La Grande-Bretagne de Margaret Thatcher et de John

Major a mis en application ces préceptes : les résultats ont été dévastateurs sur le plan social mais, malgré l'autosatisfaction des dirigeants anglais, ils sont moins évidents en matière de chômage : bien que plus faible que dans le reste de la Communauté, le taux de chômage anglais reste élevé.

Par ailleurs, dans la performance britannique, il est impossible de faire la part de ce qui revient à la remise en cause des acquis sociaux et de ce qui est le résultat de la dévaluation de la livre sterling. Pour sa part, l'économiste américain Richard Freeman (professeur à Harvard et à la London

School of Economics) considère que le cas du Royaume-Uni constitue justement la démonstration que la flexibilité ne résout

1) Au sens du BIT est considérée comme étant en chômage une personne dépourvue d'emploi qui n'a pas travaillé une heure durant la semaine où est faite l'enquête, qui est disponible pour travailler et qui recherche effectivement un emploi.

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NB : Une élasticité de 0,4 signifie qu'une croissance du PIB de 1 % se traduit par

Pays Allemagne France Royaume-Uni Etats-Unis Source : Eurostat. une progression de l'emploi de 0,4%. pas le problème du chômage (2). Malgré le caractère non-concluant de l'expérience anglaise, c'est ce type de raisonnement qui continue d'inspirer, à des degrés divers et sous différents habillages, les politiques préconisées par la Commission de Bruxelles et les principaux gouvernements de l'Union européenne.

Le fond des positions néo-libérales se ramène à l'idée que les Etats-Unis fonctionnement bien alors que l'Europe fonctionne mal. Or comme le souligne un autre économiste américain reconnu Paul Krugman : «... si l'Etat-providence est si néfaste pour l'emploi, pourquoi donc les pays européens ont-ils été en mesure d'obtenir des taux de chômage si bas avant 1970 ?. »(3). Pour Krugman, il y a dysfonctionnement des économies des deux côtés de l'Atlantique : d'un côté, la manifestation dominante en est le chômage, de l'autre la chute des bas salaires. Le salaire minimum aux Etats-Unis a perdu un tiers de son pouvoir d'achat entre 1968 et 1989, il n'a pas été augmenté (en dollars courants) entre 1980 et 1989) et s'élève depuis 1991 de 4,25 $ l'heure (environ 25 Francs français). Les « working poors »(pauvres au travail), qui ne peuvent accéder en particulier aux assurances de santé, constituent une part grandissante des actifs américains. Selon Paul Krugman, ce sont les mêmes raisons qui ont abouti à la crise du modèle européen et aux résultats affligeants des EtatsUnis : la nouvelle logique des forces du marché qui réduirait la demande de travailleurs peu qualifiés. On peut juger ce dernier point discutable mais il n'obère pas la conclusion de Krugman : le système américain ne constitue pas une alternative positive de nature à résoudre les problèmes européens.

Pour sa part, et dans le même sens, une autre sommité économique américaine, Edmund S. Phelps, insiste sur deux points :

* le taux de chômage américain est faible mais il y a un nombre important de chômeurs découragés et de personnes recyclées dans les trafics divers (notamment la drogue);

Tableau 2 Croissance du Produit intérieur brut et de l'emploi (1983-1991) Croissance annuelle PIB Emploi Elasticité

(emploi/croissance) (1) (2) (2)/(1) 3,3 1.4 0.4 2,5 0.5 0.2 2,5 1.1 0.4 2,8 1.9 0.7

* les travailleurs non-qualifiés américains ont subi simultanément la baisse des salaires et l'augmentation du chômage : le chômage des non-qualifiés est passé de 5 % au début des années 70 à 12 % aujourd'hui.

Au total, les exemples américain et britannique sont ceux de sociétés de plus en plus éclatées et marquées par de profondes inégalités sans réel bénéfice économique.

Nous avons déjà signalé qu'une partie des créations d'emplois au Royaume-Uni pouvait tout aussi bien être attribuée à la dévaluation de la livre. Pour leur part, les USA ont utilisé le déficit budgétaire et l'arme du taux de change face au Japon notamment. :

cela leur a permis une croissance plus soutenue qu'en Europe depuis le début des années 90 et n'est, de toute évidence, pas sans rapport avec l'évolution de l'emploi.

MAASTRICHT CONTRE L'EMPLOI

En Europe, il y a à la fois déficit de croissance et régression sociale. Politiques nationales d'austérité et de libéralisation ,

Acte unique et accords de Maastricht se combinent pour faire de l'Union européenne une zone de faible croissance. Après la récession de 1993, il y a eu un redémarrage limité en 1994 et au début de 1995. Mais la reprise s'est essoufflée tout au long de l'année 1995, en premier lieu en France et en Allemagne : ces deux pays ont enregistré une croissance négative au 4e trimestre

1995 et les prévisions économiques pour

1996 y ont été révisées en baisse. En Allemagne, le PIB croîtrait de 0,8 % selon les prévisions gouvernementales ou seulement de 0,5 % selon les cinq « sages » chargés de présenter un rapport annuel au gouvernement. En France, la croissance de 1995 a été de 2,2 % (contre 2,9 % prévus) et la prévision pour 1996 a été révisée en début d'année à 1,3 % (alors que le budget pour

1996 avait été établi sur la base d'une croissance de 2,8 %). Cette faiblesse de la croissance européenne n'est évidemment pas sans rapport avec la compression du pou-

EUROPE,

DOSSIER

CHOMAGE

•° voir d'achat des salaires et des prestations sociales qui limite les débouchés ainsi qu'avec les taux d'intérêt réels élevés résultant des politiques des banques centrales entièrement polarisées par la crainte de l'inflation (5).

Ni la France, ni l'Allemagne ne sont aujourd'hui dans le cadre des critères de Maastricht. d'où l'annonce dans les deux pays début mai de mesures de compression budgétaire (et d'économies sur les prestations sociales en Allemagne). Après avoir infligé de lourdes défaites aux travailleurs anglais et italiens, les forces du capital visent aujourd'hui à modifier complètement les règles du jeu social en France et en Allemagne afin de permettre le plein déploiement de la logique libérale.

Tout cela sans bénéfice pour l'emploi. Plus que jamais, il est clair que la réduction du chômage en Europe ne pourra provenir que de la capacité du mouvement ouvrier à imposer une réduction de la durée du travail et une politique de croissance économique tournée vers la satisfaction des besoins

2) Richard B. Freeman « La flexibilité ne mène pas loin », Alternatives économiques, n°135, mars 1996.

3) Paul Krugman, « Europe jobless, America penniless ? », Foreign policy (Washington) été 1994, traduit dans Problèmes économiques, n°2427, 7 juin 1995.

4) Interview dans Le Monde du 12 mars 1996.

5) Les taux d'intérét ont récemment décru en Europe mais ils continuent de peser sur les budgets des États : le service de la dette représente une part grandissante des dépenses budgétaires sans bénéfice pour la croissance.

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