Depuis 21 ans, le G/ se donne a voir. Le club des sept pays les plus riches et les plus puissants du monde poursuit sa pavane sans être apparemment gêne par l'ampleur des désastres qui jalonnent sa route. Le G7 se veut à la fois pragmatique et résolument moderne. Essayons de faire l'effort de comprendre le G7 ; c'est un detour obligatoire pour sa remise en cause rendue nécessaire par les conséquences catastrophiques des politiques mises en œuvre. Essayons de prendre au sérieux sa prétention à être porteur d'une nouvelle modernité ; c'est une façon d'explorer ce que recouvre le sens du projet aujourd'hui dominant (1).
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ANALYSER LE G7 SANS LE CARICATURER relève d'une entreprise difficile. On a rarement vu un groupe s'efforcer avec tant de constance de ressembler à sa caricature. Le dernier exemple en date est celui de la réunion du G7 sur l'emploi à Lille, en avril 1996. Les ministres réunis pour chercher des solutions au chômage ont réaffirmé qu'il fallait d'abord soutenir la mondialisation, qu'il fallait déréglementer le travail et renoncer aux formes de travail stable considérées comme des archaïsmes.
Le G7 n'est pas l'exécutif mondial. Il ne faudrait pas en déduire, pour autant, qu'il n'est qu'un simulacre et qu'il ne sert à rien. Certes, le pouvoir économique, moins apparent, n'est pas subordonné au pouvoir des gouvernements mais aucune économie ne peut fonctionner sans régulation politique. Les sept pays les plus riches du monde, rebaptisés démocraties industrielles, se donnent à voir depuis vingt ans. Sans sous-estimer l'autonomie des bureaucraties qui gèrent la Banque Mondiale, le FMI et le GATT, transformé en Organisation mondiale du commerce (OMC), le syndicat des actionnaires majoritaires, le noyau dur dirigeant du système mondial est bien regroupé dans le G7. Il ne faut pas sous-estimer aussi l'importance du blancseing donné aux États-Unis pour la gestion militaire de l'ordre mondial, même si cette gestion peut paraître assez chaotique et subordonnée à des questions électorales parfois bien dérisoires. Le G7 fonctionne comme un club dont le premier objectif est d'imposer sa doctrine à ceux qui n'en sont pas. Le cadre institutionnel de l'économie mondiale a ainsi été progressivement préci-
Le G7 en 1996: la
Par Gustave Massiah * mai 1996 sé à travers les discussions du G7, les grandes négociations internationales et le contrôle des institutions internationales. Le G7 assure le pilotage et garantit la régulation politique de la mondialisation. QUELQUES REPERES HISTORIQUES
En 1975, à l'invitation du président français de l'époque (Valéry Giscard d'Estaing), se réunit le premier sommet des « pays industriels importants, libres et démocratiques ». L'objectif affiché est d'assurer une « croissance stable et durable » en luttant contre l'inflation et en réduisant le chômage.
Au fil des sommets, et au delà du bric à brac des réactions aux événements, la doctrine se précise dans quelques domaines clés : la mise en œuvre des politiques économiques libérales ; la gestion des désordres monétaires et de la crise de la dette ; la libéralisation des échanges et l'expansion du marché mondial.
Le premier maillon de la doctrine a été mis en place dès 1976. Il s'agit de l'ajustement structurel. Le G7 approuve alors la méthode de remise en ordre des économies des pays du Sud préconisée par la Banque Mondiale. Elle comporte trois volets : l'ouverture sur le marché mondial et la priorité donnée aux exportations par rapport au marché intérieur ; la privatisation des entreprises publiques et l'ouverture à l'investissement international ; la réduction des dépenses budgétaires « improductives », notamment celles de santé et d'éducation. Pour faire face aux conséquences explosives on associe des programmes sociaux correctifs, dont l'impact est marginal et une augmentation des dépenses militaires et policières. Au fil des sommets, cette méthode s'impose, avec des variantes, à tous, à l'Est comme à l'Ouest. Elle génère des inégalités croissantes, des exclusions et la pauvreté comme nous pouvons le constater aujourd'hui en France.
Dès 1980, le G7 s'intéresse aux prix des matières premières. La manière dont il organise le recyclage des pétrodollars se traduit par une expansion de la sphère financière spéculative, fragilisant l'économie mondiale et donnant une place structurelle à l'économie de la corruption et de la drogue. Depuis, l'encouragement à la baisse des prix des matières premières est devenu une constante ; elle fait partie des raisons de la guerre du Golfe. LA GESTION DE LA CRISE DE LA DETTE
En 1982, la course à l'endettement des économies du Sud croisant l'envolée des taux d'intérêts et les politiques monétaristes se traduit par la gigantesque crise de la dette qui va occuper l'ordre du jour des sommets pendant dix ans. Les principes du traitement sont depuis lors constamment réaffirmés : traitement au cas par cas et refus de toute négociation d'ensemble ; refus de toute reconnaissance de coresponsabilité et de toute discussion sur l'illégitimité d'une par-
1) La première partie de l'article a été publiée par La Revue Politique.
* Responsable au Centre d'études et d'initiatives de solidarité internationale
tie de la dette ; obligation de subordonner toute négociation à l'ajustement structurel au marché mondial ; imposition du rééchelonnement comme seule technique d'allégement des remboursements.
Au sommet de 1992, trois innovations sont annoncées en matière de dette. La situation en Russie, et sa dette, fait désormais l'objet d'un traitement prioritaire. La reconnaissance du caractère politique du traitement est officielle ; la Pologne et l'Égypte sont récompensées pour leur engagement militant dans la croisade du marché et dans la guerre du Golfe. Le G7 lance enfin, hypocrisie maximum, un appel pressant à l'ensemble des détenteurs publics de créances, le Club de Paris, c'est-à-dire lui-même, pour rechercher des solu-
Il faut dire qu'en dix ans, la situation a évolué. Le système monétaire a été consolidé. Une partie des grands pays payent leurs annuités et empruntent ; les autres sont marginalisés. Les créanciers ont anticipé leurs pertes par des provisions adéquates et le système bancaire, au prix de quelques faillites, n'est plus en danger. La dette ne fait plus peur, on n'en parle presque plus ; le problème est-il pour autant réglé ? En apparence, peut-être, et pourtant . La gestion de la crise de la dette a eu des effets déflationnistes considérables. Les flux financiers vont du Sud vers le Nord, si l'on y ajoute la baisse des cours et la réduction des recettes d'exportation, on a réduit à néant le financement du développement. La gestion de la crise de la dette est analogue à celle des années 1890 qui s'est traduite par le regain de l'expansion coloniale et à celle des années 20 qui n'a pas été étrangère à la Seconde Guerre mondiale. LA RÉGULATION POLITIQUE DE
Le cadre institutionnel de l'économie mondiale a ainsi été progressivement précisé à travers les discussions du G7 dans ce qui peut être considéré comme un pilotage des grandes négociations internationales. De Rio (environnement), à Istanbul (habitat), en passant par Copenhague (social), Vienne (droits de l'homme), Le Caire (population) et Pékin (femmes), les conférences ont été l'occasion de vérifier l'accord de principe des Sept sur la place des pays du Sud dans la réorganisation
Les objectifs économiques poursuivis (expansion du marché mondial, libéralisation des échanges, maîtrise des désordres monétaires, priorité à la lutte contre l'inflation) se traduisent par la remise en cause des sociétés salariales (emploi stable, logement, protection sociale) et la généralisation de la précarisation.
Les objectifs du club ne sont pas seulement économiques et sociaux. La vision à long terme s'exprime dans les objectifs idéologiques. Les réflexions ont été préparées de longue date par des cercles qui ont connu leur heure de gloire. Citons par exemple la Trilatérale dont Raymond Barre, qui sera l'hôte du sommet de Lyon, fût un membre éminent. Le G7 a poursuivi avec constance deux objectifs, l'un au Sud et l'autre à l'Est. Pour subordonner le Sud, il fallait briser les espoirs nés de la décolonisation ; ce qu'a permis la gestion de la crise de la dette. C'est ce qu'a signifié la guerre du Golfe dont il est clair aujourd'hui, pour ceux qui en auraient douté que l'objectif n'était ni la démocratie, ni l'élimination de Saddam Hussein. Pour battre l'Est, il fallait briser les espoirs nés de 1917. C'est ce qui a été achevé avec la chute du mur de Berlin et le désastre qu'ont représenté les caricatures qu'étaient devenus les régimes à l'Est.
Le club a aussi permis une relative régulation de la scène politique internationale. La question de l'évolution des institutions internationales et de l'avenir du système des Nations-Unies est ouverte. Les sept ont pu discuter de leurs divergences d'intérêts et chercher un moyen de maîtriser l'arrivée des pays émergents sur le marché mondial (Inde, Mexique, Brésil, Chine, LES NOUVELLES CONTRADICTIONS
Comment pourra évoluer le G7 dans la nouvelle période. Après la chute du mur de Berlin et la guerre du Golfe, le leadership occidental n'est plus significativement contesté à l'Est ou au Sud. Les discussions du G7 sur le traitement de la récession mondiale et sur l'organisation du commerce mondial, à travers les négociations du GATT, laissent pointer des conflits entre les grandes puissances.
Ces conflits peuvent s'exacerber au moment où le système libéral, confronté à la mondialisation, rencontre sa double limite. L'extension du modèle productiviste à l'échelle de la planète est totalement incompatible avec l'écosystème planétaire. Le travail, fondement du statut social et des revenus, est de moins en moins nécessaire à la production des richesses. Comme le disait Henri Lefebvre, la crise, qui ne sépare pas forcément deux moments favorables, est celle du passage d'un monde fondé sur une valeur culturelle centrale, le travail, à un monde du non-travail, ou d'un autre travail ; et cette transition se traduit par l'exclusion du travail de milliards d'individus, dans la plupart des pays, riches ou pauvres. Le rapport social central du système économique est en question. La faiblesse du projet social accentue le caractère idéologique et dogmatique des propositions. C'est là que se noue le drame à venir. Que reste-t-il quand on met bout à bout : l'obligation du « tout exportation », le refus des délocalisations et la chasse ouverte aux immigrés ; la priorité
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CENTRE WILLIAM RAPPARD GATT ACCORD GENERAL
SUR LES TARIFS DOUANIERS
ET LE COMMERCE au remboursement de la dette et l'impossibilité de financer un développement des marchés intérieurs ; la domestication des institutions internationales au nouvel ordre impérial ? Il reste la guerre ; la multiplication des révoltes et des guerres locales ; le libre cours aux purifications ethniques et aux génocides et la lente montée des affrontements plus larges. Agrippés à leurs doctrines et à leurs privilèges, individuellement et collectivement, les dirigeants des sept pays les plus riches sont des fauteurs de
La mondialisation est à la fois la consolidation de l'ordre existant et sa profonde remise en cause. Pour apprécier les marges de liberté restante il faut l'analyser comme un processus contradictoire. La mondialisation n'est pas le terme de la rupture, elle en est un moment ; elle n'est pas un nouvel ordre ou une nouvelle modernité, elle est une phase d'une transition dont l'issue n'est pas encore déterminée. L'issue qui se présente comme la plus probable, celle du renforcement du système dominant relève de l'inacceptable, il convient donc d'en rechercher et d'en imposer une autre.
Une nouvelle radicalité peut être construite en cherchant à allier les pratiques de résistance à la volonté de dépassement. Elle implique le refus de l'accoutumance et de la dictature de l'urgence. Les conséquences désastreuses du nouvel ordre libéral ont généré et continueront à générer des résistances sociales, culturelles, politiques et intellectuelles. Ce sont ces résistances jointes à l'analyse critique des positions les plus avancées de ceux qui jouent un rôle stratégique dans le nouvel ordre libéral qui permettront d'engager un processus d'élaboration de propositions alternatives pour
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TOUS: ENSEME
un monde plus juste. Leurs points d'appui existent. Ils affleurent dans le refus de la consolidation d'un nouvel ordre impérial. A l'occasion des dernières conférences internationales, face à chacune des propositions des gouvernants, particulièrement ceux des 7 pays les plus riches, de la Banque Mondiale et du FMI, il y a eu des contre-propositions qui émergent, portées par les mouvements de résistance aux conséquences néfastes de la mondialisation. Il reste à inscrire ces contre-propositions dans une cohérence qui pourra se construire comme une alternative. DES RÉSISTANCES ET DES PERSPECTIVES
Les réponses sont esquissées à partir des refus, des réflexions et des pratiques qui émergent des mouvements sociaux. Au cours des dix dernières années, on a compté, dans le monde, plus de 450 luttes majeures contre les politiques libérales imposées de force. Le vaste mouvement social de décembre 1995 en France s'inscrit dans cette continuité et lui donne de nouvelles perspectives.
Pour illustrer cette évolution, je proposerai quelques éléments de réflexion organisés à partir des cinq interventions de syndicalistes et de militants associatifs qui se sont exprimés lors du meeting organisé à Lille, en avril 1996, au contre-sommet du G7.
La représentante de AC ! Agir contre le Chômage, a montré qu'une démocratie qui tolérait la montée du chômage, de la misère, des SDF et des exclus ne pouvait être respectable. Les luttes sont d'abord des luttes pour la dignité. Elles mettent en évidence deux approches antagoniques. Celle qui recherche un peu moins d'exclusion et estime qu'il n'y a pas d'autre voie possible que le traitement social du chômage et la charité. Celle qui appelle à prendre comme objectif l'abolition du chômage ; ce qui implique l'effort de penser une société sans exclusion et d'accepter comme nécessaire une remise en cause de ses structures actuelles. Les propositions à court terme, comme l'accès à la formation et à la culture, même avec des formulations semblables, changent de nature en fonction des perspectives dans lesquelles on les situe.
Le représentant de la CGT-Danone, a montré que les licenciements et la « casse de l'emploi » ne permettaient pas de lutter contre le chômage. Les luttes des salariés contre la précarisation expriment le refus de la division entre ceux qui sont encore stables et ceux qui sont déjà précaires. Elles rappellent l'exigence de faire reconnaître que les droits d'association et les droits syndicaux sont des droits fondamentaux. Elles s'attaquent la politique des grands groupes et cherche à les amener à respecter les besoins, les équilibres sociaux et écologiques. Les propositions sur la réduction du temps de travail doivent être resituées dans l'évolution qui privilégie scandaleusement les revenus du capital par rapport à ceux du travail. les services publics étaient sacrifiés à la logique régressive du marché capitaliste. Les luttes de leurs travailleurs ont exprimé le choix de redonner un sens au service public. Elles mettent en évidence l'actualité du débat sur les choix de société. La subordination au dogme du marché et la confusion entretenue entre les mécanismes de marché et « le tout-spéculation » s'opposent à la démarche de garantie des droits fondamentaux qui est au cœur de la définition du service public. Ces luttes s'opposent à la caricature qui associe recherche de l'efficacité, sacralisation de la concurrence, supériorité supposée des privatisations et gage de bonne gestion des licenciements. Les propositions dans l'ordre international peuvent s'appuyer sur la capacité des services publics à penser la coopération économique autrement qu'en termes de domination.
Le représentant de la CFDT-FGTE a montré que c'est la répartition inégalitaire qui crée le chômage et l'exclusion (et non une crise imposée de l'extérieur qui se serait traduite par un appauvrissement de la société française, celle-ci étant globalement bien plus riche qu'il y a trente ans). Les luttes expriment le refus de la remise en cause de la protection sociale et des services publics qui constituent des avancées, issues des luttes, de la société salariale. Les propositions ne peuvent s'appuyer sur l'acceptation d'un affrontement avec les pays du tiersmonde ; les délocalisations s'inscrivent d'abord dans la stratégie des grands groupes qui verrouillent l'ordre économique mondial. La construction des rapports de forces est une des conditions de l'expression des choix de société. Le soutien aux luttes populaires dans le monde en fait partie.
La représentante du Collectif pour les Droits des Femmes a montré que les inégalités et les exclusions s'appuient sur l'oppression et la division. La déréglementation s'attaque d'abord aux plus opprimés avant d'être imposée aux autres. Les luttes des femmes s'opposent à la remontée des idéologies régressives et des politiques répressives. Elles montrent que la remise en cause de l'égalité est au cœur de l'affrontement entre les conceptions de l'avenir de nos sociétés. Elles montrent aussi que la solidarité est devenue une valeur de référence stratégique et fait partie du choix de société. De même, la démocratie, l'affirmation des droits des opprimés nécessitant une reconnaissance par l'ensemble de la société. la reconnaissance de ces droits par l'Etat restent indispensables mais se révélent, dans
Les cinq interventions, les débats qui ont suivi, les réflexions qui en ont résulté. ont montré une grande convergence. Cette convergence se lit dans la volonté de résistance, dans l'appréciation commune de la situation et dans la conscience qu'il s'agit d'un choix de société fondamental. On la retrouve dans les valeurs de référence qui sont mises en avant et dans la méthode qui se dégage pour la recherche d'alternatives : accepter la discussion sur toutes les propositions à condition de les resituer dans des perspectives qui tiennent compte des choix fondamentaux.
A la même heure, dans la même ville, dans un château luxueux, se déroulait la réunion du G7 sur l'emploi. Les ministres des finances, pourtant conviés, ne s'étaient même pas déplacés. Les ministres du travail ont écouté le discours d'ouverture de leur hôte, le Président de la République Française, qui appelait à chercher une nouvelle voie de régulation économique et sociale. Le lendemain, les ministres français ont, avec leurs collègues, de façon à peine polie, brocardé toute idée de nouvelle pensée économique. Ils ont réaffirmé leur attachement aux formes actuelles de la mondialisation. Ils ont indiqué que leur chantier prioritaire était, suivant les termes du ministre français des affaires sociales, « l'adaptation du travail, la déréglementation du travail ». Le G7, sûr de lui et confiant dans ses forces, réaffirmait une fois de plus la nature et la sécheresse du projet dominant. Face au G7 arc-bouté sur ses privilèges, les mouvements sociaux qui le contestent doivent conquérir de nouveaux droits, de nouvelles libertés et élaborer un nouveau projet d'émancipation.