Nous publions ci-dessous la deuxième partie de l'entretien avec Fatima (People's
Communist Party à Mindalao), Luisa et Mila (Revolutionary Worker's Party à
Visayaz), militantes de groupes issus du Parti communiste philippin (PCP).
L'interview porte sur l'exploitation sexuelle des femmes philippines.
Philippines
Inprecor : Pourquoi de si nombreuses femmes quittent-elles le pays pour aller travailler à l'étranger ? Fatima : Les femmes de Mindanao restent traditionnellement à la maison et s'occupent de leur maison et de leur mari, on ne leur permet pas d'avoir des activités économiques. Mais à cause de la dureté de leur vie beaucoup d'entres elles sont obligées de quitter le pays. Par exemple Sarah Balabagan n'avait que 15 ans quand elle fut obligée de s'en aller pour gagner de l'argent pour sa famille. Lorena : A l'heure actuelle, le salaire minimum officiel est de 2 700 pesos alors que le coût de la vie est de 7 à 8 000 pesos. Par conséquent 70 à 80 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. Cela explique pourquoi des paysannes, des ouvrières et des pauvres des villes ou encore des indigènes, décident d'aller à l'étranger comme femmes de ménage ou même travailleuse du sexe, « prostituées ». Dans les communautés urbaines pauvres environ 50 % des gens n'ont pas un travail régulier, et on peut voir des femmes enceintes et des enfants travailler de 11 à 14 heures par jour. Chez les communautés paysannes le problème majeur est le manque de terres. Mais aujourd'hui, les paysans doivent faire face à « l'agression du développement », c'est-à-dire la démolition progressive des communautés paysannes les projets infrastructurels du gouvernement.
de sexe
Propors recueillis par Penny Duggan Novembre 1995 Luisa : Un autre problème courant pour les travailleurs en général et les femmes travailleuses en particulier est l'application de la politique néo-libérale qui se traduit par le projet « Philippine 2 000 » du président Ramos. L'année dernière plus de 50 000 femmes ont été licenciées dans le secteur de l'habillement, dans l'industrie des chaussures et des sous-vête. ments. Les victimes de ces mesures ont essayé de se faire embaucher à l'étranger, mais cela n'a pas été facile. La vie de leur famille dépendait de leur salaire et elles ne trouvaient pas de travail sur place. Obtenir un contrat de travail à l'étranger paraît souvent comme l'issue la plus accessible. Ainsi on comprend pourquoi se développe le marché du travail ménager, avec la conséquence inévitable de la baisse des salaires.
• Quel type de travail ces femmes exercent-elles à l'étranger ? Mila : Dans la société philippine les femmes souffrent de pratiques discriminatoires et ont socialement moins de chance d'obtenir un travail bien payé. Elles ont moins de possibilités de recevoir une bonne éducation élevée et sont donc condamnées à être plus exploitées dans leur travail. Les femmes de ménage ont un salaire très bas. En ce qui concerne l'industrie du sexe, il y a des femmes qui quittent leur pays entant que « travailleuses culturelles » mais en réalité elles deviennent danseuses dans des sexclubs au Japon ou en Europe. Elles n'ont aucune protection de la part de notre gouvernement ni des gouvernements des pays de résidence, et c'est pire encore si elles se trouvent en situation d'illégalité.
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* PHILIPPINES
• Que pensez-vous des mariages arranges par courrier ? Mila : le phénomène du mariage par correspondance est une autre facette de l'industrie du sexe. Notre gouvernement ne s'occupe pas sérieusement de ces problèmes. Ne fusse qu'indirectement, il stimule l'exportation de main-d'œuvre à bon marché. Pour lui ce qui arrive à ces femmes une fois qu'elles ont quitté le pays n'a aucune importance. Il existe effectivement dans certain cas des mariages réels, mais beaucoup de femmes sont exploitées dans des sexclubs. Souvent on leur confisque le passeport ou on les oblige à changer de noms les rendant ainsi « illégales ». Par conséquent elles ne peuvent plus retourner aux Philippines si elles ont des problèmes dans le nouveau pays ou avec l'homme avec qui elles devraient se marier.
• La sœur du président Ramos a dirigé la délégation philippine à la conférence des Nations unies sur les droits des femmes. Pourtant, d'après vous, le gouvernement ne fait rien pour protéger la dignité des femmes philippines ? Fatima : Avant et après la conférence de Pékin, aucune protection n'a été assurée aux femmes par le gouvernement. La discrimination au niveau de l'emploi est encore prédominante. Les entrepreneurs préfèrent des employés mâles qui leur évitent le coût des congés de maternité. Sur le terrain politique, si une femme est candidate à des élections, elle est toujours traitée comme une personne qui n'est pas apte au rôle qu'elle devrait jouer : parce qu'elle est une femme, elle n'a pas le bagage nécessaire ni la formation adéquate. Depuis l'époque de Marcos, le régime a toujours esquissé des projets d'industrialisation. Tout « le plan de développement à moyen terme » est basé sur l'idée d'une industrialisation accélérée. Il dépend fondamentalement des importations, est orienté vers les exportations et est stimulé par la dette. L'agriculture doit être mise au deuxième plan avec une conversion massive de la terre des zones agricoles en cités touristiques ou en zones industrielles commerciales ou résidentielles. Il en résulte un transfert des communautés rurales vers les villes. Les femmes en souffrent deux ou trois fois plus, dans la mesure où elles sont maltraitées par leur partenaire, par la société parce qu'elles sont des femmes et elles sont victimes des capitalistes. Dans les communautés paysannes, les femmes ne sont pas considérées comme main d'œuvre, même si elles travaillent dans les fermes. Quand elles vendent leurs produits, ces derniers sont calculés comme revenu de leur mari, les femmes immigrées dans les villes se trouvent dans des conditions inhumaines. Leur famille n'a pas de terre et souvent elles doivent entretenir les enfants et le mari en acceptant toute sorte de travaux. Beaucoup de temmes émigrées sont torturées ou de violées, parce qu'elles se livrent des pratiques illégales dans leurs efforts désespérés pour trouver un travail. Par exemple
Sarah Balagaban n'aurait pas pu sortir du pays parce qu'elle n'avait que 15 ans. On a donc falsifié son certificat de naissance en lui attribuant 28 ans.
Lorena : Durant la guerre entre le Koweit et l'Iraq, on a entendu de nombreuses histoires au sujet de femmes philippines violées ou tuées par les soldats, cela a provoqué beaucoup d'émotion et l'exigence du retour de ces femmes au pays. Le secrétaire des Affaires étrangères a répondu : « Ne vous plaignez pas et restez tranquille ».
De temps en temps les médias internationaux se saisissent d'une histoire de violence contre des travailleuses philip pines à l'étranger. Alors il y a des protestations dans tout le pays (par exemple avec l'affaire de Singapour) mais les gens sont aussi furieux contre notre gouvernement qui ne se préoccupe pas des droits et des conditions de vie des travailleurs à l'étranger.
Le gouvernement a parlé à propos des travailleurs à l'étranger de nouveaux martyrs et de nouveaux héros. Mais, lors du dernier scandale à Singapour, notre secrétaire du travail a dit que sur une échelle de 1 à
10 il donnerait 9 à Singapour, en voulant indiquer ainsi que les
Philippins dans ce pays vivaient dans de bonnes conditions
L'élite philippine croit que nous devrions accueillir avec les quatre membres les investissements étrangers, en d'autres termes nous devrions non seulement accepter les investissements dans l'économie mais aussi les investissements sexuels. Cela allant de pair avec le tourisme. Certains sexclubs au Japon sont gérés par la maffia locale et plusieurs organisations de femmes ont protesté parce que des jeunes
Philippines y ont été tuées.
Le gouvernement a été obligé d'arrêter l'envoi des femmes philippines au Japon. Mais cela n'a duré que quelques mois
En ne trouvant pas de travail aux Philippines, de nombreuses femmes veulent effectivement aller au Japon même si elles en connaissent les risques.
• Combien gagne une femme à l'étranger ?
Luisa : Une femme de ménage peut gagner de 150 dollars par mois en Arabie Saoudite à 600 en Israël, la moyenne est d'environ 200 dollars. Pour de telle somme elle font toutes sortes de travail.
Fatima : A Taiwan une femme de ménage peut gagner 300
dollars par mois mais elle ne travaille pas pour une seule famille et peut travailler 18 heures par jour. Dans de nombreux cas, des Philippines émigrées à Taiwan ou Singapour ont voulu rentrer immédiatement au pays. Les entremetteuses au Japon devraient y travailler seulement pendant 6 mois. Mais pour obtenir un contrat, elles doivent suivre des cours de danse et payer des agences d'emploi. Cela implique une dépense de 2 500 dollars pour un contrat de six mois. Une fois au Japon, elles peuvent gagner par leur travail légal 60 dollars la nuit, mais elles travaillent aussi comme prostituées pour gagner le plus d'argent possible. A la fin de leur contrat de six mois, elles espèrent acheter un lopin de terre et un appartement. C'est pourquoi elles font tout ce qu'il faut pour obtenir un deuxième contrat au Japon.
• L'exploitation sexuelle des femmes philippines n'est pas seulement un problème à l'étranger, qu'en est-il du tourisme sexuel et de la prostitution aux Philippines ? Mila : Les bases militaires américaines ont contribué énormément à la prolifération de la prostitution féminine et masculine aux Philippines. Des communautés de prostituées se sont développées autour de la base militaire Subic Bay. C'était comme si elles étaient employées officiellement « au service des besoins sexuels des militaires américains ». Cela s'est arrêté lorsque la base a été fermée à cause de l'activité du volcan. Mais cela n'a pas arrete la prostitution. De nombreuses prostituées se sont déplacées à Burokay, une plage au centre de Visayaz au Sud des Philippines, (Dabao) et beaucoup dans d'autres régions touristiques. Cela taisait aussi des réseaux pour la drogue du tait surtout que les bases américaines ne sont pas sous le contrôle de la douane philippine. Tout cela a provoqué l'explosion du Sida dans le pays. Nous ne savons pas combien de gens en souffrent mais 80% des victimes enregistrées sont des femmes. Au mois d'août 1995 un groupe australien a dénoncé le tourisme sexuel aux Philippines et en particulier l'exploitation des enfants. Cela a provoqué des protestations de la part du Sénat. Ces choses se passent sous leurs veux mais ils ne sont
• Le président Ramos s'est heurté à l'église à propos de l'avortement et de la contraception. Mila : Il ne s'agissait pas d'une reconnaissance sincere du droit des femmes de la part du gouvernement. L'Eglise s'oppose à l'attitude du gouvernement sur la pauvreté. L'Etat encourage des moyens artificiels pour le contrôle des naissances comme solution à ce problème. Le département de la santé ne se préoccupe certainement pas d'assurer de la nourriture saine aux enfants qui souffrent de malnutrition ou meurent à cause de la pauvreté. Certes, comme ailleurs, l'église catholique observe une attitude traditionnelle à propos des femmes. Mais il y a eu une véritable bataille politique sur la question du contrôle des naissances. Par ailleurs, le président Ramos est protestant et l'église catholique considère les protestants comme des adversaires.
PHILIPPINES * Luisa : Il ne s'agit pas de sous-estimer les nombreuses femmes (dont des fidèles de l'église catholique) qui ont critiqué ouvertement l'Eglise et d'autres forces hostiles à l'avortement, mais il n'y a pas eu un mouvement de masse, une réelle rébellion contre les idées conservatrices. La plupart de ces femmes sont des féministes conscientes.
• Est-ce que la préoccupation du gouvernement à propos du contrôle démographique est justifiée ? Mila : Du point de vu de la population les préoccupations du gouvernement et de l'Eglise en matière de contrôle des naissances n'ont rien à voir avec le problème principal du pays. Même l'Autorité pour le développement économique et national qui dirige l'économie, pense que s'il existait une société juste avec une meilleure distribution les lles philippines pourraient assurer une vie décente à tout le monde. Nous avons des ressources naturelles abondantes qui pourraient assurer de la nourriture pour tous et nous avons des ouvriers qualifiés et des professionnels qui pourraient assurer un niveau très élevé de développement à notre pays. Dans les années 60 nous étions proches du Japon en terme de développement grâce à nos ressources naturelles et humaines. Aujourd'hui, à cause de nos problèmes économiques et politiques, nous sommes dans le Sud-Est asiatique l'avant-dernier pays. Maintenir une population croissante est certes un problème, mais la véritable question est de savoir qui contrôle les ressources naturelles et l'économie dans un pays ou plus de 50 millions d habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté. IPRECOR d'analyse publiée sous la responsabilité du Revue mensuelle d'information et Secrétariat unifié de la IVe Internationale. Les articles signés ne représentent pas nécessairement le point de vue de la rédaction. Editée par PECI Sarl au capital de 50 000 F, SIREN n° 391 857 562 Rédaction — Administration : PECI, BP 85, 75522 Paris CEDEX 11, France Té : (33-1) 43 79 29 60 Fax: (33-1) 43 79 29 61 E-Mail : [email protected] Gérant et Directeur de publication :Jean Malewski C.P. n° 59117. ISSN 1 0294 - 8516 Imprimé par Rotographie 2, Rue R.Lenoir, 93100 Montreuil Diffusé dans les librairies par DIF POP' SARL, 21 ter rue Voltaire, 75011 Paris, France.
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