Du jamais vu, dans ce petit pays : la social-démocratie wallonne, qui domine, ici, depuis les années 20, a été incapable de tenir son ler mai ! Pas à cause d'une occupation étrangère ou d'une agression fasciste. Non, pour la première fois dans l'histoire, ce furent les travailleurs socialistes, les syndicalistes de la FGTB (le syndicat socialiste) qui ont empêché les bonzes du Parti-président, membres du Bureau, ministres en exercice, de parler aux meetings ou de se balader en tête des manifestations. A Liège, point chaud de la journée, la ministre-présidente Onckelinx devait fuir devant plusieurs milliers de manifestants, alors que le Palais (des congrès) où devait se tenir le meeting, était occupé. A Charleroi, le président du Parti, Busquin, eut besoin de son parapluie avant tout pour se protéger des tomates et des œufs. Le dirigeant des métallurgistes de la FGTB, ostensiblement absent de la tribune officielle, accepte d'y prendre la parole, puis part à la tête de la manifestation de la FGTB. A La Louvière, 1 500 travailleurs et syndicalistes encerclent d'abord les 150 présents au meeting du Parti, puis quittent les lieux en cortège. Ainsi, sauf en quelques endroits, partout le ler mai des bureaucrates du PS fut décommandé. Le plus extraordinaire a résidé dans l'incapacité de l'appareil social-démocrate à mobiliser une base militante prête à le défendre. On s'approche manifestement d'un point de rupture de légitimité. Ce sont les enseignants qui ont constitué le sommet de ce très fort mouvement de contestation. Ils sont le fer de lance de la mobilisation sociale en Wallonie et cela depuis 1991. Il n'y a pas de précédent en Belgique, depuis la guerre, d'un secteur social qui déploie pendant aussi longtemps une telle unité et une telle continuité d'action. Sur le plan international, on pense inévitablement à la lutte prolongée des mineurs britanniques. On ne s'attaque pas impunément avec une telle violence à l'enseignement, fonction charnière dans la reproduction de la société, au carrefour d'une profession clé (en voie de dévalorisation), de la jeunesse (de plus en plus sans espoir) et des parents (dont l'écrasante majorité sont, à leur tour, des salariés victimes de l'austérité). Dirigés au départ par des équipes plutôt à gauche, tant du côté socialiste que du côté chrétien, les syndicats ont appris, au fil de l'expérience, à se doter d'une ample tactique de lutte devant une aussi brutale austérité fruit de la politique néolibérale menée sans scrupules par une social-démocratie omnipotente. Conséquences : une radicalisation toute nouvelle de la jeunesse lycéenne et étudiante et du corps enseignant, accompagnée d'une politisation à gauche des cadres et militants syndicaux. On le remarquera dans le récit d'un militant du POS, que nous publions ci-dessous (il s'arrête à mi-avril). Car le « chahut » de mai 1996 ne fut pas du « populisme de gauche ». Ce fut pire pour la social-démocratie : les motions, les cris, les pétitions, les pancartes, les slogans en appelaient à une rupture avec le Parti socialiste ! Au nom des traditions du mouvement ouvrier ! Au nom des intérêts de la jeunesse, de l'avenir ! La lutte des enseignants a ainsi irrigué tout le mouvement social. Cela ne restera pas sans conséquences sur le plan politique.
François Vercammen
Belgique
que l'école ait connu
LE JEUDI 1er FÉVRIER, LE GOUVERNEMENT de la communauté française fait connaître son projet de décret relatif à l'enseignement secondaire le « décret Onkelinx ». Y sont programmées 3 000 pertes d'emplois. C'est un coup de tonnerre lans enseignement. Trois mille emplois perdus sur plus de O 000, soit 7,5 %, viennent après une liste ininterrompue de « dégraissages » depuis plus de 10 ans dans l'enseignement. Ils sont la goutte qui fait déborder le vase. Dès le lundi 5 février, des écoles débravent spontanément, le mouvement s étend le jeudi 8, il se généralise le lundi 12. L'enseignement secondaire francophone est parti pour la lutte la plus radicale qu'il ait connue depuis des dizaines d'années Parmi les profs habituellement anti-grévistes, certains franchissent cette fois le pas, et se mettent, pour la première fois de leur vie, à faire grève. Dans bon nombre d'écoles de Liège, de Bruxelles, de Charleroi, le mouvement est d'emblée très dur, la grève totale y est de règle. A son tour l'enseignement secondaire francophone entre en léthargie. En léthargie ? Par rapport au travail habituel, oui. Pour le reste, non. Des groupes de réflexion et d'action se mettent sur pied, les assemblées générales quotidiennes vertèbrent le quotidien, des groupes interréseaux (rassemblant les profs du « libre » et de l'officiel et de tous les syndicats, sans oublier les non-syndiqués) se créent par dizaines, en Wallonie et à Bruxelles. LES PARENTS, LA PRESSE, L'OPINION PUBLIQUE Des réunions de parents sont convoquées en vue d'expliquer le sens de notre lutte et d'obtenir la solidarité. La chose n'est pas en soi évidente. Les journaux télévisés ne présentent guère la lutte des enseignants sous un jour favorable : RTL en parle à peine, la RTBF met complaisamment l'accent sur le désarroi de certains élèves ou parents. La presse écrite — comme son homologue télévisuelle — est largement sous l'influence de la pensée unique, de la résignation face « aux économies indispensables pour assainir les finances publiques et faire entrer la Belgique dans le système monétaire européen ». Et puis est sorti, quelques mois auparavant, un rapport de l'OCDE sur les coûts et « rendements » comparés des systèmes scolaires européens. Rarement un rapport de ce type (déjà douteux quant à certaines de ses statistiques) n'aura été aussi fortement manipulé par le gouvernement et par la presse bien-pensante. Tout a été fait pour accréditer l'idée fausse selon laquelle notre enseignement secondaire coûte plus cher des pertes d'emplois partout, l'enseignement doit aussi accepter sa part de sacrifices ». En même temps, il y a les fédérations d'associations de parents. Celle de l'Enseignement officiel (la FAPEO) prône le gel du décret (non son retrait pur et simple). En face, l'UFAPEC, celle de l'enseignement catholique ... refu-
se le refinancement de l'enseignement et demande l'arrêt de la grève. Chacun sait que les associations de parents n'en regroupent qu'une très faible minorité et particulièrement les ›lus favorisés financièrement et culturellement. C est surtout e fait de l'UFAPEC, dont la direction regroupe un ramassis de notables situés à la droite du PSC. La différence d'objectifs défendus par la FAPEO et l'UFAPEC explique manifestement le semi-échec de la manifestation des parents organisée le 10 mars à Bruxelles. Comment avoir envie de manifester en masse à côté de certains parents arborant sans vergogne des pancartes portant « Refinancement, non ! Dialogue ENSEIGNANTS, ÉLEVES ET ÉTUDIANTS: AU COUDE A COUDE Revenons aux enseignants. Au fil des réunions, des AG, des manifestations, une forte maturation politique s'opère. Diffusée par la CGSP (Centrale générale des services publics, membre de la FGTB) dans le réseau officiel, par le SELSETCa (Syndicat de l'enseignement libre qui fait partie du Syndicat des employés-techniciens-cadres au sein de la FGTB) dans le réseau libre, la revendication d'un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes fait un véritable tabac. Le mythe du « partage équitable des sacrifices » est plus que largement ébranlé. Et puis, il y a les étudiants du Supérieur, instruits par leurs luttes de l'an passé contre le plan Lebrun de rationalisatior le l'enseignement supérieur. Ils repartent au combat, au côté du secondaire, conscients que seule une lutte au coude à coude peut ébranler le gouvernement de la Communauté Surtout, il y a les élèves du secondaire. Partout, dans les écoles, des comités d'action des élèves se mettent à fleurir. Dans les villes, — Liège, Charleroi, Bruxelles, etc. — mais aussi dans les régions résidentielles, comme le Brabant Wallon, ils se regroupent en coordinations. Ils décortiquent le décret Onkelinx, ils le mettent en perspective, ils en saisissent l'un des enjeux essentiels : la disparition de ce qui reste de démocratique dans l'enseignement. Plus largement, ils commencent à comprendre la dérive d'une société qui sacrifie le social et la solidarité pour satisfaire l'âpreté au gain de la minorité privilégiée. Que peut offrir de positif à cette jeunesse une société qui n'a pour perspective que le chômage et les boulots précaires pour la majorité, l'enrichissement et les cadeaux fiscaux pour la minorité riche ? Mais quel formidable apprentissage de la démocratie dans la lutte font ces comités d'élèves qui participent à des AG de profs, qui organisent leurs condisciples, qui mettent sur pied leurs premières manifestations et n'hésitent pas à organiser des réunions de parents. L'ATTITUDE DU GOUVERNEMENT Comme au niveau fédéral, le gouvernement de la Communauté française est une coalition PS-PSC. Du Parti social-chrétien (PSC), nous ne parlerons guère. Quel intérêt y-a-t-il à constater qu'un parti de droite mène une politique de droite ? Du PS, il y a, hélas, beaucoup plus à dire, car la dérive néolibérale de ce parti vient encore de connaître un bond qualitatif. Face au mouvement des enseignants et des élèves l'équipe Onkelinx a ouvertement choisi la logique de l'affrontement. La jeunesse ne s'y trompe pas, elle qui chante lors des manifs « le PS défend l'école des riches, réduit l'encadrement, tabasse les étudiants ».
BELGIQUE * Non content d'imposer un plan de régression sociale, le PS toujours flanqué de son acolyte du PSG, s'attaque franchement au droit de grève. En opérant des diminutions de traitement sur l'ensemble du personnel de certaines écoles ( compris les non-grévistes, malades, etc.) sous prétexte que la grève d'une minorité du personnel ne peut justifier l'absenc d'une majorité des élèves, le cabinet PS d'Onkelinx prenc une très lourde responsabilité L'ATTITUDE DES INTERPROFESSIONNELLES CSC ET FGTB Dans l'ensemble, leur position est consternante. Josly Piette, président de la Confédération des syndicats chétiens (CSC francophone a parlé de « mythe » à propos de la revendica tion du refinancement de l'enseignement. C'est en termes à peine plus prudents que Jacques Fostier, président de l'Interrégionale wallonne de la FGTB, s'est exprimé Il existe pourtant des exceptions. Très tôt, l'Interrégionale bruxelloise de la FGTB a clairement pris position en faveur de la lutte des enseignants. Trois régionales FGTB, celles de Namur, Tournai et Liège ont depuis adopté des positions similaires. La brèche s'élargira-t-elle, modifiant sensiblement le rapport de force ? L'avenir nous le dira. LIEGE, 28 MARS : LA MONTÉE DE LA TENSION, BRUXELLES, 2 AVRIL: LES MASQUES TOMBENT Liège, 28 mars, sixième semaine de grève, cinquième ou sixième manifestation. Contenus longtemps, les incidents éclatent en fin de parcours : les vitres du PS liégeois volent en éclats, puis des accrochanges violents se produisent devant la gare des Guillemins. Quelques blessés, quelques arrestations. Le plus dur reste à venir. Bruxelles, 2 avril. La zone neutre est un véritable camp retranché, avec ses chevaux de trise, ses autopompes, sa cavalerie, ses centaines de gendarmes et de policiers harnachés. Dès la nuit du lundi au mardi, des manifestants s'introduisent dans la zone neutre et circulent aux abords. Au milieu de la matinée, sensiblement plus nombreux, les profs du secondaire et les élèves du supérieur bloquent les carrefours de la petite ceinture, à la lisière de la zone neutre. Les butors de la flicaille bruxelloise sont aux avant-postes, la gendarmerie restant en seconde ligne. Premiers coups de matraques, premières arrestations, premiers films de journalistes arrachés par les flics. Début d'après-midi, les profs, renforcés par les élèves du secondaire rejoignent la manifestation organisée par le Front Commun communautaire (alliance entre les syndicats socialistes et sociaux-chrétiens) el la Fédération des étudiants francophones (FEF). Le reste est connu. Ivre de haine, la flicaille cogne. Cette fois, les masques sont bel et bien tombés. Plus encore que la violence bestiale des flics enragés, c'est la pseudo-démocratie qui révèle sa face blafarde. Littéralement barricadés, les élus « socialistes » et sociaux-chrétiens, trahissant toutes les promesses électorales de « priorité à l'emploi », votent, au garde-à-vous, un décret qui ampute l'enseignement secondaire de 3 000 postes de travail. Personne, y compris dans la jeunesse, n'oubliera cette lamentable pantalonnade, cette Prilitique de la carpette devant les intérêts de /'Europe du