Russie : après le 16 juin
EN JUGEANT SANS DISPOSER pour l'instant de tous les éléments d'analyse nécessaire, les resultats du premier tour les présidentielles en Russie semblent confirmer des ten dances déjà décelables lors des élections pour la Douma de décembre 1995. On peut faire VOTE BORIS OR THE SHO synthetiquement les considéraHARP RLOODBAT tions suivantes. 1- Comme cela est arrivé depuis plusieurs années en Europe orientale, s'est produite à une échelle encore plus vaste en Russie, une réaction de rejet des régimes surgis de l'écroulement des sociétés de transition bureaucratisées. - est la consequence d'une chute prolongée de l'économie 1 un déchirement du tissu social, de l'inexistence d'un cadr institutionnel un tant soit peu efficace et réellement démocratique, de l'émergence de nouvelles couches exploiteuses s'enrichissant par toutes sortes d'opérations financières et commerciale sans scrupules, voire criminelles et de l'appauvrissement d'une large majorité de la population. Au niveau politico-idéologique cela a débouché sur un brusque déclin des illusions sur les vertus de l'« économie de marché » et de la « démocratie occidentale » allant de pair avec une perte d'influence rapide des cercles ou regroupements politiques et intellectuels qui avaient contribué le plus à nourrir ces illu2- Cette réaction de rejet s'exprime, y compris au niveau électoral, sous des formes différentes et, au moins partiellement, opposées. En ce qui concerne le désarroi qui a provoqué une dépolitisation croissante après les quelques années le réflexion critique et de mobilisations (notamment entre 1987 et 1990), il y a, d'un côté, un réflexe plus ou moins élémentaire amenant à condamner ceux qui sont considérés responsables du démantèlement des acquis sociaux du régime precedent, de l'autre, des sentiments de frustrations inspirés par la décadence du pays et la perte du role que celuci avait joué pendant des décennies à l'échelle internationale. Dans la mesure où il peut effectivement exister une nostalgie du passé, il ne s'agit pas, à quelques exceptions près, d'une nostalgie de l'époque stalinienne (et notamment des années 30), mais plutôt d'un souvenir idéalisé de cette époque de Brejnev, où l'Etat bureaucratique s'était sclérosé davantage dans un contexte de stagnation économique croissante, mais il n'y avait plus de répressions massives et de larges couches de la population avaient enregistré une amélioration de leur niveau de vie. C'est, entre autres, un tel sentiment qui a poussé des millions de citoyens, surtout ceux d'un certain âge, à voter pour Ziouganov. 3- Les événements qui se sont produits dans les mois qui ont précédé les élections et dans les jours qui les ont immédiatement suivies, ont souligné l'instabilité et la précarité extrême de la situation du pays. Déjà à la veille des élections pour la Douma, Eltsine, dans le but d'accroitre ses chances, avait pris une série de mesures visant à alléger un tant soit peu les
Livio Maitan Rome, 23 juin 1996 conditions des couches les plus frappées par son « néo-libérasme » outrancier et avait même mis à la porte des personnages parmi les plus engagés dans cette voie. Après l'annonce des résultats du 16 juin il lui a fallu moins de 48 heures pour lancer l'éclatante opération de cooptation de son concurrent principal après Ziouganov, le général Lebed, et pour limoger deux parmi ses collaborateurs les plus proches et les plus redoutables, Aleksander Korjakov, chef du département de sécurité du Kremlin, et Mikhail Barsoukov, chef du Service fédéral de sécurité, ainsi que le vice-premier ministre Oleg Soskovest et le ministre de la Défense, Pavel Gratchev, er redonnant un nouveau souffle à des partisans résolus de I'« économie de marché » et des privatisations qu'il avait auparavant éloignés (dont Ichoubais). Nous ne savons pas si, comme certains le prétendent, un pacte avait été scellé auparavant entre Eltsine et Lebed et si le président sortant avait effectivement aide la campagne du général qui pourtant le critiquait durement, dans l'espoir que celui-ci enlèverait des voix . Ziouganov. Toujours est-il qu'au cours de sa campagne Lebed s'est prononcé pour des solutions économiques proches de celles d'Eltsine et a condamné tout « étatisme » excessif et surtout qu'un accord a été annoncé à toute vitesse après le scrutin. Dans quelle mesure s'agit-il d'un accord durable, c'est une autre paire de manches. A un moment donné, Eltsine pourrait juger trop dangereux le rôle acquis par Lebed et remettre en question le rapport de forces actuel au sommet de son pouvoir. De son côté, Lebed s'efforcera d'accroître son influence dans le but d'augmenter ses chances de succéder à Eltsine, voire même d'accélérer cette succession. Rien n'élimine non plus l'hypothèse qu'Eltsine éventuellement réélu ne soit amené, pour différentes raisons, à s'adonner à de nouvelles opérations tactiques, à recomposer son équipe elle-même, sinon à opérer de nouveaux tournants. 4- Finalement, il existe des différences certaines entre les partis « ex-communistes » reconvertis qui sont au gouvernement, par exemple, en Pologne et en Hongrie et le Parti communiste de la Fédération russe (PCFR) de Ziouganov, qui n'a pas accompli les mêmes opérations de révision et réajustement théorique et politique vis-à-vis du passé. Le PCFR est sous plusieurs aspects ambigu, ne semble pas avoir tiré les leçons essentielles de la faillite des sociétés de transitions bureaucratisées et cherche toujours à conclure des accords avec des formations nationalistes y compris d'extrême-droite. Ziouganov lui-même n'est pas moins ambigu: pour reprendre une appréciation d'Alexandre Bouzgaline, constitue « un mélange : social-démocrate en économie, étatiste en politique, communistochrétien orthodoxe dans le domaine idéologique, chauvin dans celui de la géopolitique » (Le Monde diplomatique, juin 1996). Toutefois, s'il devient président, il devra faire face à des situations tout à fait comparable à celles auxquelles ont dü taire tace les partis susmentionnés et dans le contexte et le rapport de torces donnés, il sera, fort probablement, amené à faire des choix analogues sur le fond, même s'il cherche à attribuer un rôle plus important au secteur de l'État, à prendre des mesures protectionnistes et à adopter une politique étrangère plus autonome Dans tous les cas de figure, la Russie ne connaîtra ni une relance économique majeure, ni une stabilisation sociologique, même sous lé règne de Ziouganov.*