Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : EXTRÊME-DROITE ET RACISME EN EUROPE

Le FN veut en découdre !

· Inprecor n° 404, juillet 1996 · p. 14-16 · 3 030 mots

France Syndicalisme

Il y a tout juste un an, le Front national (FN) emportait trois villes françaises d'importance : Toulon,

Marignane, Orange. Depuis lors, le FN a lance certaines organisations « socio-professionnelles », est parvenu à être élu dans certains conseils d'administration de HLM, se lance sur le terrain scolaire, entend rendre la

France à Jeanne d'Arc (ce qui n'est pas nouveau) et à Clovis (la trouvaille de l'année), n'aime toujours pas l'avortement et donc les droits des femmes et continue bien entendu de rendre l'immigration responsable de tous nos maux... Bref, quel que soit le sujet ou le terrain choisi, il faut s'attendre à trouver un Front national

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à l'offensive. RETOUR EN JUIN 1995. Le 18 très exactement, le FN déboule où on ne l'attendait pas. Il rate Vitrolles, Dreux, mais atterrit à Toulon, Marignane, Orange. Ces prises de pouvoir municipal (dans d'autres petits bourgs, le Front gagne la mairie plus discrètement) s'accompagnent surtout du triplement du nombre de ses conseillers et donc de son entrée dans beaucoup de conseils municipaux de grandes et moyennes villes.

Les militants frontistes ne cessent de dire qu'il s'agit là d'une première étape, leur « premier MOT » (pour reprendre les initiales des trois villes conquises). On pourrait être tenté de ne voir là, une fois de plus, que rodomontades chères à Le Pen et à son parti. Pourtant, l'analyse détaillée de cette dernière année doit nous pousser à la plus grande inquiétude et, subséquemment, à la plus grande vigilance. LE FN EN MUTATION ?

L'année 1995-1996, qui a vu l'irruption d'un mouvement social d'ampleur en France, en décembre, a encouragé le Front national à accélérer sa mue. Jouant un pas de deux, fréquent dès que le parti est en décalage par rapport à la situation politique, le FN s'est fait le chantre du « ni... ni... » : ni Plan Juppé, ni agitation sociale. Si le mécontentement était légitime, le FN déniait aux syndicats « établis » le pouvoir d'encadrer cette mobilisation. Se positionnant en alternative politique, le FN ne pouvait que critiquer les mesures gouvernementales, sur la Sécurité sociale notamment. Il se devait aussi de rassurer en dénonçant l'agitation sociale et les pertur-

Le FNveut

en découdre !

Par Arnaldo Castelleras

Paris, juin 1996 bations qui en découlent.

Une partie de ses électeurs étaient dans la rue, il se devait donc de prendre en compte leur mécontentement.

« On nous dit que beaucoup d'électeurs et de sympathisants du FN ont fait grève. Je réponds : c'est de notre devoir de leur montrer en quoi ils se sont fait leurrer. » (National hebdo, décembre 1995).

Le FN, parti de l'alternative (et non de l'alternance), est aussi le parti recours. Le FN, moins à l'aise sur le champ social se sent dépossédé du mécontentement populaire qu'il prétend incarner : « On déplace ainsi le débat politique du terrain national, où le FN était imbattable, sur un prétendu terrain social ». (Op. cit.) UN PARTI SOCIAL-NATIONALISTE

Cinq mois plus tard, le 1er mai 1996, le Front national devient le « syndicat des Français », se veut le représentant du mouvement social. « Le social c'est le Front national », titre Français d'abord (La lettre de Jean-Marie Le Pen, première quinzaine mai 1996). Le défilé frontiste du matin devient « le 1°r mai national, populaire et

« (...) Il convient de saluer ici la longue lutte des travailleurs et des syndicats pour plus de justice, plus de sécurité, plus de liberté dans le travail. Saluons ici la mémoire des mineurs, des cheminots, des métallos fiers de leurs outils de travail (...). » (Extrait du discours de J.-M. L. P. le 1er Mai 1996.)

Le « social » qui n'a jamais fait recette au FN, devient ainsi l'une des cartes de visite du parti d'extrême-droite. Lui qui n'avait que la plus grande aversion pour les « masses laborieuses », alors trop enclines à suivre les partis de gauche et en tout premier lieu le Parti communiste, les trouve beaucoup plus sympathiques, et fréquentables, depuis que ces dernières sont devenues orphelines... et potentiellement électeurs du FN.

D'où les efforts pour présenter un semblant de social lors du défilé du ler mai, avec quelques banderoles « le SMIC à 7 000 F », « les emplois pour les Français »...

D'où aussi les efforts pour positionner le Front national sur la question de la fonction publique. L'enjeu est de taille car les batailles prévisibles autour des déréglementations et de la déstructuration du secteur public offre une opportunité pour le FN de ramasser quelques mécontents. La tâche n'est cependant pas simple, connaissant le déficit des thèses frontistes auprès des fonctionnaires. Comme le précise un article de Ras l'front (juin 1996) à propos d'un texte de Bruno Mégret intitulé « Défendons notre service public », « Mégret est conscient du déficit que connaît le FN chez les fonctionnaires. Il entend les rassurer quant au sort que leur réserve son parti... » Pour ce faire, il n'hésite pas à les présenter comme les garants de la Nation. « Les fonctionnaires sont les serviteurs de l'État, celui-ci est la colonne vertébrale de la Nation ; le Front national étant par nature le défenseur de celle-ci, il ne conçoit son action politique qu'en soutien, et non en fossoyeur, des serviteurs de l'Etat. » Comme le résume Ras l'front, l'équation devient alors « fonction-

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naires = État = Nation = Front national ».

Le programme est clair, « rendre intouchable le critère de préférence nationale à l'embauche, rétablir l'impartialité du secteur administratif, remettre l'État à sa place et assurer avec autorité aux missions régaliennes en donnant aux fonctionnaires des moyens nouveaux et en réhabilitant auprès de l'opinion le prestige de leurs tâches ». En contrepartie de ces belles promesses, il faudra bien sûr rappeler aux fonctionnaires certaines obligations « de réserve, la limitation du droit de grève ». Allons, on ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs.

Bruno Mégret, conscient des handicaps, ajoute « les fonctionnaires qui, selon les enquêtes d'opinion paraissent se méfier du mouvement national, doivent savoir qu'ils pourront compter sur nous pour défendre leurs intérêts, ceux de la nation en l'occurrence ».

Le Front national entend donc accompagner résolument son électorat populaire.

Car il s'agit bien de cela. Le Front national, qui a corrigé son programme économique et social dès 1992 (congrès de Nice), conservait néanmoins un déficit d'écoute de la part des ouvriers et des travailleurs.

Cette époque est révolue et les résultats de l'année passée ont indiqué nettement le report massif des suffrages ouvriers et populaires (chômeurs compris) sur les listes de l'extrême-droite (voir article dans Inprecor n° 392, juin 1995).

Non content d'avoir attiré sur lui ces suffrages, il lui faut fidéliser les « nouveaux » électeurs, les convaincre de rester en sympathie avec le « mouvement national », voir même de renforcer ses

Or, si ces derniers ont bien voté pour Le Pen ou le FN en accord ou en sympathie pour les propositions exprimées pendant les campagnes électorales, ils n'ont bien sûr pas lu dans son intégralité le programme du Front. Et c'est tant mieux, car cela laisse le temps aux dirigeants et autres théoriciens frontistes de se mettre d'accord, de peaufiner dossiers et argumentaires et de sortir des synthèses nécessaires au mouvement...

Car tous les dirigeants ne sont pas nécessairement d'accord entre eux. Écoles, formations et origines sont souvent différentes, voire antagonistes, mais l'appât du gain, la volonté (et la quasi-certitude pour certains) d'aller à la victoire leur permet de collaborer ensemble. Non sans une course de vitesse pour détenir les postes clés du mouvement. D'où les quelques réorganisations et arbitrages de Le Pen au cours de l'année écoulée. Mais les rats ne sauraient quitter un navire qui les mène à bon port.

De social, le Front national se préoccupe donc. Au programme, la « préférence nationale » est déclinée dans tous les secteurs. Logement, emploi, école, sécurité sociale, droits sociaux... Place au national, sauf pour l'application de la « préférence étrangère » pour les licenciements. Ce thème majeur de l'idéologie frontiste lui permet d'organiser le désarroi social et de rationaliser les fantasmes racistes d'une bonne partie de la population. On retrouve là une problématique majeure de l'extrême-droite en temps de crise. Ce même moteur est en marche en France bien sûr, mais aussi en Belgique, en Italie (notamment du

Cette revendication de la « préférence nationale » devient aussi le fil à plomb des politiques municipales dans les villes tenues par le Front national. Certes, celle-ci n'est pas officiellement légale. Mais, dans de nombreuses administrations, dans certains services et jusque dans certaines ANPE (Agence nationale pour l'emploi), la « préférence nationale » fait des avancées. Bien qu'illégale, on la retrouve appliquée à bas bruit, notamment dans les domaines de la formation et de l'emploi. Il ne s'agit plus là du Front national. Ainsi, dans de nombreuses villes, les politiques racistes se renforcent (refus de certificat d'hébergement, refus de mariage mixte....) et les maires, parfois sous la pression d'un électorat lepéniste important, se dépêche de mettre en place la politique préconisée par le FN.

Le grand nombre de ses conseillers municipaux lui permet de peser sur les conseils, lors des débats sur le budget par exemple... et, plus grave, lui offre une visibilité de tous les instants. Visibilité, banalisation et, pourquoi pas, à plus ou moins long terme légitimation. La présence d'élus frontistes dans les conseils d'administration de collèges ou de lycées, les relations avec les associations, la possibilité d'intervenir « avec écharpe » dans les conflits sociaux... augmente à n'en pas douter la surface porteuse du Front national et de ses idées. DES STRUCTURES AD HOC

Plus grave encore, le Front national a profité de cette année pour lancer ou relancer des structures destinées à organiser les travailleurs. On connaissait depuis quelques mois, voire quelques années des associations comme Fraternité française (lancée au congrès de Nice de 1992 ; association de type caritative destinée à concurrencer les Restos du cœur ou le Secours populaire, sur le mode exclusif de la préférence nationale) ou l'Arpej (en destination des jeunes chômeurs français, inaugurée l'année dernière), voici donc les « syndicats FN ». Dans la police ou les transports urbains (RATP à Paris ou TCL à Lyon), ces organisations socio-professionnelles se présentent donc aux élections. Elles entendent représenter le mouvement national sans intermédiaire dans l'entreprise. Tout aussi préoccupante est la présentation de liste FN aux élections HLM. Deux sigles visent à récupérer les électeurs lepénistes « Front national des

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Leur droite reculent Rast front we locataires et Entente française des locataires », dans le secteur très sensible du logement social. Racisme et démagogie sécuritaire sont bien sûr au rendez-vous du programme frontiste, puisque on y retrouve la « préférence nationale pour les attributions de logement » et la « tranquillité dans les cités par l'expulsion des locataires troublant l'ordre public ou par l'interdiction des occupations d'appartement », la cible étant désignée clairement...

L'ensemble de ces offensives n'ont certes pas toutes abouti. Mais il serait stupide de croire qu'elles sont sans danger. La crise sociale et économique ne semblant pas prête d'être résolue, l'alternative en termes politiques (à gauche s'entend) n'étant pas résolument à l'offensive, le FN peut prétendre à tirer les marrons, surtout s'il continue à souffler sur les braises. LES IDÉES DU FN PROGRESSENT

Le Front national non seulement s'installe confortablement sur ses positions, bétonne son camp mais il se montre en capacité d'influer de manière importante sur la droite. Aux dernières élections sénatoriales (septembre 1995), le FN qui disposait de 685 grands électeurs réunit 1890 suffrages (soit trois fois plus). Et si quelques élus de droite (une infime minorité) sont tentés de rejoindre aujourd'hui le parti de Le Pen, très nombreux sont ceux qui appréhendent le rendez-vous électoral de 1998. Les voix du FN vont peser lourd dans la balance. L'extrême-droite sera, si ce n'est présente au second tour, en position d'arbitrage dans de nombreuses circonscriptions.

Par ailleurs, le Front national a connu cette dernière année une progression de ses

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HORS DES idées. Une enquête d'opinion menée pour le compte du journal Le Monde par la SOFRES indique que 33 % des Français est d'accord avec Jean-Marie Le Pen sur l'immigration, 35 % sur la sécurité et la justice, 31 % sur la défense des valeurs traditionnelles (ils sont 46 % à être d'accord avec les grandes options défendues par le FN au sein des sympathisants de droite). Soit environ un Français sur trois !

Ces chiffres sont à rapprocher de ceux publiés dans le journal Libération (21 mars 1996) qui titrait « 1995, année noire de la violence raciste . A l'occasion de la journée internationale contre le racisme, ces quelques chiffres ont été commentés.

Sept meurtres racistes contre un en 1994, ce n'est plus une augmentation, c'est une explosion. Pour mémoire, Marseille, Paris, Le Havre, Cherbourg, Bayonne, Saint-Etienne, Gironde on constate que la violence raciste ne connaît pas de lieux de prédilection. Sept meurtres donc et 537 actes de violence (menaces, graffitis, tracts, démonstrations injurieuses, violences légères...), ces actes ne pouvant tous être recensés car des plaintes ne sont pas toujours déposées. Ils étaient 321 en 1994, 298 en 1993 et 248 en 1992.

Cette progression continue des actes racistes n'est que le reflet d'une banalisation généralisée des opinions racistes. Un sondage réalisé par CSA indique que l'antipathie à l'égard des Maghrébins est affirmée par 45 % des personnes sondées, contre 42 % en 1994 (39 % en 1990). À noter que le taux de ceux qui disent « il y a trop d'Arabes en France », « on n'est plus chez nous », monte à 76 % dans les communes sans ou avec peu d'étrangers et atteint 45 % dans celles où un habitant sur dix est étranger.

Le racisme se nourrit de peur, de fantasmes, de slogans populistes, démagogiques et racistes, même (surtout ?) quand il n'a pas de base concrète pour se développer. Le Front national l'a bien compris et sa progression électorale permanente accompagne et autorise ces expressions toujours plus nombreuses et violentes du racisme. L'attitude du gouvernement, les lois votées, hier et aujourd'hui, ne fait bien sûr que renforcer le phénomène.

Certes, il s'agit là de sondage et non d'élections. Mais dans les quelques élections partielles qui se sont déroulées depuis l'année dernière, le Front national a démontré que bien souvent il restait stable voire progressait, mais surtout qu'il était en position d'arbitrer les deuxièmes tours, soit en y étant présent soit par la consigne de vote qu'il donnait à ses électeurs. «VAMPIRISER » LA DROITE

Telle est la stratégie qui a été établie et présentée lors de l'université d'été 1995, à

La politique de pression sur la droite va donc aller en s'intensifiant jusqu'aux élections législatives de 1998.

Le message est clair. « Alors, ils (les "élus de base du RPR et de l'UDF") ont le choix : ou bien ils continuent de se bercer d'illusions et le Front national se chargera de les réveiller en 1998, brutalement ! Ou bien ils mettent leurs actes en cohérence avec leurs idées et ils quittent des partis englués dans leurs compromissions pour se tourner vers le Front et pour s'affranchir des lobbies et du politiquement correct. La place des députés soucieux de l'avenir de la France est autour de Jean-Marie Le Pen : à l'intérieur ou à l'extérieur peu importe, ils doivent travailler avec nous dans un grand rassemblement afin qu'ensemble nous sortions le pays de l'ornière. L'influence grandissante des idées frontistes auprès de l'opinion conduira bientôt, il faut l'espérer, à cette prise de conscience salutaire et porteuse de renouveau pour la France. » (Bruno Mégret, Français d'abord, 2° quinzaine avril

La discussion semble continuer au sein du Front national sur la stratégie à adopter vis-à-vis de la droite. Aux questions d'un journaliste du Figaro (6 juin 1996) qui indiquait deux stratégies à l'œuvre au sein du FN — « l'intégration à une majorité recomposée et la stratégie de substitution évoquée de temps à autre par Jean-Marie Le Pen » —, Bruno Mégret répond : « il est certain que notre objectif est d'appliquer le programme qui est le nôtre au service de notre pays ». Dans une langue de bois destinée à dissimuler les divergences au sein du mouvement, Mégret explique que, certes, ce programme ne pourrait se faire avec les partis de droite tels qu'ils sont aujourd'hui et que donc la ligne de « l'alternative » est réaliste; il n'en garde pas moins au chaud la ligne de la recomposition de la droite et de la droite extrême.

Cette recomposition s'appuierait sur des signes tangibles d'une acceptation toujours plus grande des idées du Front national. « Il n'en demeure pas moins que nos idées ont formidablement progressé dans la société française, y compris dans les rangs du RPR et de l'UDF. J'en veux pour preuve les nombreuses déclarations d'élus de base de la droite parlementaire, qui vont dans notre sens : la pétition pour le rétablissement de la peine de mort signée par les députés RPR et UDF, le rapport Sauvaigo sur l'immigration clandestine, le rapport Pic sur les foyers Sonacotra, les amendements en faveur de la protection de la vie, autant de prises de position qui reprennent les thèmes et les propositions du FN. Il s'agit donc là d'un véritable progrès enregistré sur le terrain idéologique par le Front national, dont les idées pèsent de plus en plus sur la société

Le constat est malheureusement réaliste. Les idées du FN ne se sont jamais autant bien portées. Des rapports gouvernementaux ayant trait aux questions relatives à la politique vis-à-vis de l'immigration aux questions familiales, à l'année Clovis, tout semble « rouler » pour le FN.

Il est donc urgent de non seulement s'opposer à l'offensive raciste du gouvernement (lois Toubon, Debré, rapports Pic, Sauvaigo), aux retours d'une idéologie réactionnaire sur la famille et contre les droits des femmes, mais encore de batailler contre le FN sur les terrains où il mène son offensive (d'où l'appel des syndicalistes antifascistes initié par Ras l'front) et, bien sûr, de travailler à construire une alternative capable d'offrir des perspectives radicalement opposées aux contre-valeurs avancées par le Front national.

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