Après 1968, il était presque à la mode d'être révolutionnaire et de partager l'illusion selon laquelle la révolution serait facile (un « dîner de gala »). On exigeait « tout et tout de suite ». Cette conscience heureuse s'expliquait en partie par les trente (« glorieuses ») années de croissance pratiquement ininterrompue depuis la guerre. Aujourd'hui, après les désastres à l'Est, beaucoup se demandent si la révolution et le socialisme sont encore souhaitables. D'autres, convaincus qu'il faut toujours changer le monde, doutent que ce soit encore possible (1). Daniel Bensaïd * I. Remettre le problème à l'endroit.
Nous ne sommes pas orphelins d'un modèle de société. Nous le sommes d'autant moins que les régimes qui se sont effondrés avec le mur de Berlin et la désintégration de l'URSS n'ont jamais été à nos yeux les modèles de quoi que ce soit. La lutte pour l'émancipation humaine ne consiste pas à opposer un modèle à un autre. Elle part de la résistance aux injustices, aux humiliations, au mépris généralisé dans un monde où les 20% les plus riches accaparent 85 % des richesses, alors que les 20 % les plus pauvres s'en partagent moins de 2 %. Cet ordre planétaire marchand, porteur d'inégalités et de 1) Il s'agit de l'intervention de Daniel Bensaïd à la clôture du XII° camp international de jeunes tenu en France en 1995. * Daniel Bensaïd est membre de la direction de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et membre de la direction de la Quatrième Internationale. Il est notamment l'auteur de Marx l'intempestif. Grandeurs et misères d'une aventure ciritque (X/X-XXE siècles). Favard et La discordance des temps. Essais sur les crises, les classes, l'histoire, les Editions de la Passion.
violences, n'est tout simplement pas acceptable.
Le chômage et l'exclusion massifs sont l'illustration éclatante de l'absurdité du système. Les formidables gains de productivité, permettent de produire autant et plus de richesses en cinq fois moins de temps qu'il y a cinquante ans. Ce temps économisé pourrait être consacré à autre chose : • à une réduction massive du temps de travail et à une transformation du travail même, condition d'une participation active de tous et toutes à la vie de la cité ; • à satisfaire des besoins sociaux (logement, éducation, santé, culture). Qui et selon quels critères se permet de décider que l'on s'instruit trop et que l'on se soigne trop ? Pourquoi l'achat d'automobiles serait-il bon pour l'économie et les dépenses de santé mauvaises ?
Cette irrationnalité croissante de la logique du capital (où la création de 700 000 emplois peut faire chuter la bourse de New York), qui mesure tout et organise la société sur la base de l'échange de temps de travail, témoigne des limites de cette mesure misérable. Dès lors que le travail incopore davantage de connaissances, de plus en plus complexes, il devient irréductible à un travail abstrait. • Les ravages sur l'environnement et le pillage insouciant des énergies non renouvelables représentent une autre manifestation de cette irrationalité inhérente à la mesure misérable des rapports sociaux. La recherche effrénée du profit à court terme conduit à ignorer le moyen et le long terme (pollutions diverses, déforestation, recylage des déchets...). « Après moi le déluge » apparaît comme la devise de la course au profit. Elle LINE TOCETHET FOR détruit la solidarité entre JOBS générations si nécessaire à la
PEACE reproduction de
l'espèce. Seule
(FREEDOM une économie
politiquement maîtrisée et contrôlée, intégrant les impératifs de la longue durée, serait à même de satisfaire les principaux besoins sociaux sans dévaster la nature. • La crise actuelle dure depuis les années soixante-dix sans que les brefs épisodes de reprise ne parviennent à faire reculer le chômage y compris dans les pays riches. Il ne s'agit pas d'un simple problème de rentabilité des entreprises. Les profits se sont redressés sans favoriser pour autant l'investissement productif et la création d'emplois. C'est la spéculation financière qui en a profité. En réalité, cette crise est une crise globale de l'accumulation du capital et de la reproduction des rapports sociaux. La bourgeoisie peut surmonter cette crise, mais ce serait au prix fort pour les exploités et les opprimés. Déjà, sous prétexte de mondialisation, un nouveau partage des territoires et des espaces (économiques, juridiques, communicationnels) est à l'œuvre. Cette grande mutation ne saurait être pacifique. Elle s'accompagne d'ores et déjà de tragédies (Bosnie, Rwanda, 14° Congres mondial de la Quatrième Internationale
Tchetchénie) . Loin d'être des guerres « d'un autre âge », elle s'inscrivent logiquement dans cette réorganisation planétaire.
Guerres, chômage et exclusion, périls écologiques annoncent un avenir qui n'en est plus un. Déjà, les illusions du progrès selon lesquelles les futures générations vivraient nécessairement mieux que les précédentes, tendent à s'effriter. Il est plus que jamais nécessaire de changer le monde. Le rôle des révolutionnaires est de faire en sorte que cette nécessité devienne possible.
II. Une autre idée du progrès
En effet, le formidable développement des connaissances et des capacités techniques n'entraîne pas mécaniquement des progrès sociaux et culturels correspondants. Sous le règne du capital, progrès et régression demeurent indissociablement liés. Nous devons donc concevoir des critères de progrès qui ne se réduisent pas aux performances de la grande industrie ou de la
« conquête de l'espace ». Au risque de simplifier, nous en retiendrons trois essentiels :
• La réduction massive du temps de travail
(rendue possible par les énormes gains de productivité). Elle implique un changement radical du rapport au travail et du contenu du travail lui-même. Cette réduction de la part de vie consacrée à un travail contraint et aliéné, est la première condition développement démocratique de la société, où tous et toutes auraient les moyens d'exercer pleinement leurs responsabilités et leur contrôle sur les lieux de pouvoir. Elle est aussi la condition du libre épanouissement de
14° Congrès mondial de la
Quatrième Internationale. Numéro spécial
(hors abonnement) supplément à Inprecor nº389 A commander à PECI, BP 85, 75522, Paris cedex 11. Prix: 50FF; 15FS ;
300FB.
tous et de chacun(e). L'admirable diversité des individus constitue en effet une chance à saisir, non pour célébrer l'individualité illusoire et mutilée par l'uniformisation marchande, mais pour développer réellement un individu créatif aux besoins personnels et collectifs de plus en plus riches et diversifiés.
Les êtres humains pourraient retrouver ainsi le sens du jeu et les plaisirs du corps aujourd'hui soumis au principe du rendement et à l'hébétude du grand spectacle sportif.
• La qualité des rapports entre l'homme et la femme (et réciproquement) est bien un autre critère de progrès, dans la mesure où il constitue la première expérience simultanée de l'autre (et de la différence entre les sexes)
et de l'universalité de l'espèce. Plus généralement, partout où subsisterait un rapport de domination et d'oppression des femmes les par hommes, l'étranger, le métèque, le venu d'ailleurs, l'autre en un mot, serait aussi menacé.
Le soutien à la lutte des femmes pour l'égalité des droits.
les contre violences, pour le droit à disposer de son corps, s'inscrit dès aujourd'hui dans perspective.
• Il s'agit enfin d'œuvrer à l'avènement d'une humanité réellement universelle et
ABONNEMENT (11
• France - DOM-TOM - Europe
I Afrique du Nord - Moyen-Orient
I Afrique - Amériques - Asie
I Pli fermé France - Europe
, BP 85, 75522 Paris CEDEX 11, France.
• Virements postaux à "PECI", CCP n° 3.900.41 N Paris.
, Abonnement
Institutions (600 FF, 1 AN)
« Lecteurs solidaires »
1 * (Réservé aux nouveaux abonnés)
¡ Nom -Prénom :
¡ Rue :..
I Commune / Code postal
I Ville:
I Pays solidaire, à travers un réellement planétaire de la production communication, à travers l'enrichissement de tous par l'apport des
L'universalisation marchande soumise aux impératifs du capital reste universalisation contradictoire et mutilée. Sous la dictature du FMI, de la
Banque mondiale, et autre
OMC
(notamment l'utilisation de la dette), elle nourrit à l'autre bout de la chaîne les identitaires, les communautaires, les craintes en une idée neuve.
III. Quel socialisme voulons-nous ?
cette pour explorer le champ des possibles.
numéros par an)
190 FF pour six mois.
200 FF pour six mois.
240 FF pour six mois.
250 FF pour six mois.
1• Chèques banquaires et chèques postaux libéllés à l'ordre de "PECT", à adresser à PECI,
• Virements bancaires à "PECI", à adresser au Crédit du Nord, Agence Paris-Nation,
11 rue Jaucourt, 75012 Paris, France, compte n° 30076 / 02044 / 15718500200 / 94.
Réabonnement
¡Moins de 25 ans et chômeurs (120 FF, 6 mois) /
(150FF, 6 mois)
¡« Découvrir INPRECOR » * (75 FF, 3 mois)
essor de la différences.
une abstraite, par paniques replis religieuses, la xénophobie et le racisme général. L'Internationalisme généreux et solidaire reste au contraire
Il ne s'agit pas de chercher un modèle de rechange ou de tracer les plans d'une cité parfaite. L'avenir s'invente en marchant, à partir des contradictions réelles de l'ordre existant. Mais tout projet révolutionnaire a sa part de rêve. Il faut rêver
360 FF pour un an.
380 FF pour un an.
460 FF pour un an.
500 FF pour un an.
• Imaginer un monde où le travail serait réduit à une demi-journée. Ce qui implique de travailler autrement, d'avoir le temps de se cultiver et de s'éduquer tout au long de sa vie, d'échapper aux spécialisations définitives, de pouvoir être à la fois travailleur, mais aussi poète, peintre et musicien. Il y a aujourd'hui, dans « l'art » professionnalisé une minorité de « professionnels » qui n'ont pas toujours quelque chose à dire, alors que la grande majorité, qui a tant à dire, n'a jamais l'occasion ni les moyens de s'exprimer. La réduction du temps de travail est la condition d'une métamorphose et d'un dépérissement de la division sociale du travail, dans la production comme entre les sexes. • Produire d'abord pour les besoins du plus grand nombre et non pour une course aveugle au profit et aux privilèges : c'est travailler, habiter, vivre autrement. Une telle perspective est inconcevable sans toucher à la sacro-sainte propriété privée des grands moyens de production et de communication. Comment en effet adapter la production aux besoins, ménager sur le long terme l'environnement naturel, coordonner les efforts et libérer la recherche fondamentale de critères immédiats de rentabilité, laissant la concurrence et le marché (ou encore les fameux marchés financiers) décider à court terme dans le dos des citoyens ? Comment prétendre garantir le droit au logement sans remettre en cause la propriété foncière ? Comment, sans s'attaquer au despotisme de l'entreprise, assurer le transfert des gains de productivité dans le développement d'une santé, d'une éducation, non pas étatisées mais socialisées ? En dépit des discours récents sur l'entreprise citoyenne et malgré des droits
syndicaux toujours menacés, la réalité de l'entreprise soumise à la loi du profit est le despotisme patronal et non la démocratie. Les polémiques à propos des privatisations et du service public illustrent la question : s'agit-il de rentabiliser à tout prix pour grossir les bénéfices de firmes privées qui en feront ce qui leur chante, hors de tout contrôle de la collectivité, ou de garantir à tous un accès égalitaire à certains biens de base (droit à la nourriture, au logement, à la culture) ? Le droit à l'existence doit l'emporter sur le droit de propriété. Cela n'implique pas une étatisation totale des grands moyens de production et d'échange, mais de donner à la collectivité les moyens de choisir et de contrôler son propre avenir. • Promouvoir la démocratie la plus large. Qui doit décider ?
Les citoyens associés ou les marchés financiers, selon quels critères et quelles priorités ? Le sort de l'humanité ne saurait se jouer à la corbeille !
La démocratie la plus large suppose le temps de s'informer des grands problèmes, le temps de délibérer directement, et les moyens de se prononcer sans s'en remettre à la compétence exclusive des experts. Il s'agit donc de réhabiliter l'idée même de politique et d'étendre la démocratie de la sphère institutionnelle à celle de la production et de la culture, en généralisant l'autogestion et le contrôle des représentants par les représentés. Ce qui suppose la libre confrontation pluraliste des projets et des programmes, avec pleine souveraineté et indépendance des organisations syndicales, associatives, envers Inprecor n° 404 - juillet 1996 20 les partis, l'extension d'une démocratie non seulement politique, mais sociale et autogestionnaire.
Développer enfin une solidarité internationale contre tous les esprits étroits de clocher et de chapelle. Se penser et agir comme citoyens du monde, conformément à l'ambition initiale de la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen. Ceci implique notamment une solidarité de tous les jours envers les peuples des pays dépendants et dominés qui ont subi des siècles de pillage et de domination. Ce pillage prend aujourd'hui notamment la forme de la dette. Elle permet aux créanciers d'imposer leurs conditions et leur diktat, de renvoyer les pays dits en voie de développement sur la voie du sous-développement. Dans cette perspective générale, quelle est l'Europe que nous voulons ? Celle de Maastricht, celle des marchandises et de la monnaie, celle des juges et des banquiers joue en réalité contre l'idée même d'une Europe ouverte et fraternelle, d'une Europe sociale et démocratique.
Il ne s'agit là que de pistes qui dessinent les contours d'un avenir différent et vivable. Demain commence en effet dans les luttes d'aujourd'hui. Vous connaissez la formule célèbre de Bertolt Brecht : ceux qui luttent un jour sont bons, ceux qui luttent plusieurs années sont très bons, mais ceux qui luttent toute leur vie sont indispensables. C'est cela aussi le socialisme que nous voulons : faire que le plus grand nombre d'êtres humains deviennent « indispensables » *
Liste des contacts en Europe
Allemagne
RSB; Verbindungskanal Linkes Ufer 20-24;
68159 Mannheim.
Tel / Fax : (49 621) 156 40 46 e-mail : [email protected]
AGVI, VSP Dasselstr. 75-77 ; 50674 Köln
Tel : (49221) 21 15 55 ; Fax : (49221) 19 23 11
97 e-mail : [email protected]
Belgique
JWS / JGS; 29 rue Plantin; Bruxelles 1070
Tel : (32 2) 523 40 23, Fax : (32 2) 522 61 27
Danemark
SAP Ungdomsudvalget, Norre Alle 11 A,
Kopenhague 2200 N
Tel / Fax : (45 3) 537 32 17 e-mail : [email protected]
Etat espagnol
Zutik; Traavesia de las Escuelas, SN° 1-1°-IZQ
48006 Bilbao, Euskadi
France
JCR-RED; 2 rue Richard Lenoir; Montreuil
93100
Tel : (33 1) 40 09 80 22 ; FAX : (33 1) 40 09 10
93
Grande-Bretagne
Liberation, PO Box 110, London N4 2UU
Tel : (44 181) 8 00 74 60, Fax : 8 80 18 46
Grèce
Liberation, 34 Eresson Street, Athens 10681.
Tel : (301) 383 6609
Italie
Bandiera Rossa; via B. Viarchi, 3; Milan 20158
Tel / Fax : (39 2) 39 32 36 65
Luxemburg
De Fonken; Boite Postale 1182
Pays-Bas
Rebel ; St Jacobsstraat 10-20 ; Amsterdam 1012
Tel : (31 20) 62 59 27 2, Fax: (31 20) 62 03 77 4 e-mail : [email protected]
Pologne
Dalej ! ; PO Box 76 ; 03-912 Warszawa 33.
Anty Nazi Front ; SOFOKLES ; PO Box 2242;
54-414 Wroclaw 47
Portugal
PSR Jovenes; Rua da Palma 268; Lisboa 1000
Tel : (35 11) 886 46 43 ; Fax : (35 11) 888 2736
Suède
Ungsocialisterna, Box 235, Hagersten 12909
Tel : (46 8) 337 850 ; Fax : (68) 337 530 e-mail : [email protected]
Turquie c/o Delikrasu Için Yeniyol
Turnacibasi sok 31/1; 80 050 Beyoglu.Istanboul.