Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : EXTRÊME-DROITE ET RACISME EN EUROPE

Mobilisations contre le racisme d'Etat

· Inprecor n° 404, juillet 1996 · p. 11-13 · 2 761 mots

France

Le 6 Juin 1996, des millions de personnes regardent le « Sidaction »; ce soir la toutes les chaînes de télévision diffusent le même programme. Le president d'Act-Up Paris (Association de lutte contre le SIDA) réalise un coup d'éclat en interpellant vivement sur le plateau le ministre Douste-Blazy à propos des expulsions de malades etrangers, notamment sideens, en situation irregulière. Les associations de lutte contre le Sida et plus généralement celles qui agıssent dans le domaine de la sante et de la precarite s impliquent d'ailleurs de plus en plus dans le combat antiraciste. Elles ont vivement réag aux projets de lois qui prévoyaient de supprimer le droit à l'aide medicale,

DOSSIER

Témoignage d'un éducateur de la cité de Montchovet à Saint-Etienne en France (ville ouvrière : 2 500 personnes dont 1 055 dans une même barre de 16 étages et de 260 mètres de long appelée « la Muraille de Chine »). Taux de chômage officiel : 60 % touchant 70 % de familles d'origine immigrée : Maison des jeunes fermée ; le collège va bientôt fermer aussi : « quand je suis dans mon bureau avec un gamin et que j'ai au téléphone le responsable d'une agence d'intérim qui m'annonce qu'il a une place mais pas pour un Maghrébin, je lui dis quoi au gamin? » .

EXTREME-DROITE

ET RACISME EN

EUROPE

Mobilisations

contre le racisme

D'Etat

donc à un minimum correct de soins, pour les sans-papiers. QUELQUES JOURS PLUS TARD, le 15 Juin, dans le cadre d'une journée nationale de mobilisations contre de nouveaux projets de lois restrictifs en matière d'immigration, plus de 10 000 personnes défilent à Paris avec en tête du cortège ceux que l'on appelle les « réfugiés de Saint Ambroise », les familles, les parents d'enfants français et les travailleurs immigrés qui habitent dans des foyers menacés de destruction. Le quotidien Libération évoque « la présence massive et inédite des résidents de foyers d'immigrés... » et précise que « du coup, le cortège prend une autre valeur, celle d'une lutte des immigrés épaulés par les associations » C'est en effet une caractéristique nouvelle du combat antiraciste qui se traduit par la révolte des immigrés sans-papiers, osant affronter ouvertement le gouvernement. La première et la plus importante action dans ce sens commence par l'occupation d'une église. LES « RÉFUGIÉS DE SAINTAMBROISE »

Il s'agit de 300 Africains en lutte depuis le 18 Mars 1996 après avoir occupé l'église Saint Ambroise en plein Paris; ils en ont été expulsés par la police avec l'accord des autorités catholiques, ce qui a provoqué un important scandale en raison de la tradition d'accueil des églises et de l'implication de certains groupes chrétiens dans la défense des immigrés. A noter l'attitude tout aussi

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RACISME

:-DROITE,

Albert Rochal Paris, juin 1996 scandaleuse du maire du 11º arrondissement, G.Sarre, membre du Parti de J.P Chevènement qui ne manifesta aucun soutien à ces immigrés en butte à la répression. Après une autre expulsion d'un gymnase public, après divers hébergements associatifs et syndicaux (Sud-PTT) ainsi que par une compagnie théâtrale très renommée, les Africain(e)s se retrouvent depuis plusieurs semaines dans des locaux appartenant à la SNCF dans le nord de Paris et ce, grâce à l'aide des syndicalistes cheminots « CFDT en lutte ».

L'affaire de Saint Ambroise est devenue le symbole de la situation faite à des immigrés ou demandeurs d'asile à qui l'administration refuse des papiers, les maintenant ainsi dans une précarité totale.

Elle est aussi le point de départ d'une vague de mobilisations d'immigrés voulant sortir de la clandestinité qui leur est imposée. Le mouvement antiraciste qui après une période de flottement et de désarroi, avait commencé à se réorganiser pour faire face aux nouvelles attaques s'annonçant du côté de la droite gouvernementale, se mobilise en soutien à ces luttes. Une déclaration commune de toutes les associations antiracistes (sauf la direction de SOS-Racisme qui après avoir participé au début de ce mouvement s'en est retirée en prétextant de son caractère trop radical) est ainsi parue dans la presse sous le titre « Tour de France des sans-papiers en colère, qui ne sont pas des clandestins » ; la droite fait campagne

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RACISME

contre les « clandestins », terme qui vise à les criminaliser et à les assimiler à des délinquants, alors que les sans-papiers insistent sur les nombreuses démarches qu'ils font précisément pour sortir de la clandestinité.

C'est donc tout à fait justement qu'à l'issue de la manifestation du 15 Juin , le porte-parole du collectif des organisations remerciait les sans-papiers pour avoir « réveillé » les antiracistes et insistait sur la nécessité de se mettre au diapason des luttes qui se sont développées ces dernières semaines.

Actuellement dans une dizaine de villes et de départements (Lyon, Lille, plusieurs départements de la région parisienne, après Toulouse, Nantes, Versailles..) se déroulent des luttes pour la régularisation. Certaines ont obtenu des succès partiels, notamment dans le cas de ce qu'on appelle les « parents étrangers d'enfants français ».Il s'agit de personnes entrées irrégulièrement sur le territoire, dont le conjoint est le plus souvent en situation régulière voire même de nationalité française et dont les enfants sont nés en France. Or avant que le ministre Pasqua ne fasse modifier en 1994 le code de Nationalité (c'est-à-dire les lois qui déterminent les critères dans ce domaine) un enfant né en France était considéré comme français ; ses parents du coup ne pouvaient pas être expulsés même si leur séjour était considéré irrégulier. Mais comme l'administration refuse de les régulariser, ils se retrouvent dans une situation dramatique : on ne les expulse pas mais ils ne peuvent pas travailler ni accéder à l'aide sociale. Ces parents se sont organisés et ont déjà mené plusieurs actions importantes dont une longue grève de la faim en maijuin 1995 à la suite de laquelle ils avaient obtenu des améliorations de leur statut mais les préfectures continuent de mettre des entraves à leur régularisation. Le mouvement en cours ne se limite pas à cette catégorie de sans-papiers, notamment parce que parmi les gens de Saint Ambroise se trouvent essentiellement d'autres victimes de la clandestinisation de masse provoquée par les lois Pasqua : déboutés du droit d'asile (voir encart), parents d'enfants nés sur le territoire français sans en avoir la nationalité ou tout simplement immigrés sans-papiers qui vivent et travaillent ici depuis plusieurs années. UNE LONGUE HISTOIRE

La bourgeoisie française dispose d'une solide tradition xénophobe et n'a jamais cessé de manier l'arme du racisme, notamment antisémite, comme au moment de l' Affaire Dreyfus.

La France, à la différence de pays comme l'Italie et l'Espagne, est depuis fort longtemps un pays d'immigration, faisant massivement venir des travailleurs dans les périodes de boom économique et de pénurie de main-d'œuvre puis cherchant à se débarrasser d'eux en période de crise et de chômage. Le thème de l'envahissement ne date pas d'aujourd'hui ; on le retrouve à chaque période de crise touchant successivement les immigrés belges, italiens et espagnols, polonais et toujours les juifs. Les lois discriminatoires suivent une matrice forgée depuis plus de 50 ans : ainsi la législation actuelle s'appuie fortement sur l'ordonnance de 1945 « relative à l'entrée en France et au séjour des étrangers » elle même en continuité directe avec les lois de 1938 traitant de la « police des étrangers ». Cette tradition discriminatoire, qui contraste avec l'image du pays fondateur de la défense des droits de l'homme a été fortement nourrie par le colonialisme et la guerre coloniale, notamment celle d'Algérie et par la tradition de racisme d'Etat développée par le régime de Vichy. La bourgeoisie cherche aussi, bien sûr, à développer le racisme comme instrument de division de la classe ouvrière en s'appuyant sur les préjugés xénophobes et le chauvinisme largement répandus. Les directions réformistes ont de tout temps manifesté une coupable adaptation à ces préjugés en acceptant au nom de « l'intérêt national » des mesures discriminatoires contre ceux et celles qui, surexploités et ne disposant pas du droit de vote, sont les victimes désignées des campagnes

Tous ces facteurs ont connu une aggravation sans précédent depuis l'irruption de la crise économique de 1974 qui conduit à l'arrêt officiel de l'immigration légale. Dès 1979 le président d'alors, Giscard d'Estaing, tente de faire expulser du pays plusieurs centaines de milliers d'immigrés algériens. Après un bref épisode en 19811983 au cours duquel la gauche stoppe les expulsions et régularise 130 000 personnes, on en revient à une politique qui capitule devant la droite et accepte de faire des immigrés les responsables du chômage et de l'insécurité. Le développement du Front national, violemment xénophobe, sert de prétexte aux uns et aux autres pour prendre des mesures restrictives contre les immigrés. Il s'agirait ainsi, en éliminant les « clandestins » de « combattre le racisme et défendre l'intégration ». Mais ce discours se limite le plus souvent à son volet répressif. VERS « L'IMMIGRATION-ZÉRO » ?

Ainsi un certain nombre de personnalités qui sont considérées comme des « médiateurs » dans l'affaire des réfugiés de Saint Ambroise ont rendu public un document d'analyse de la politique officielle en matière d'immigration; ils écrivent :

« La législation est archaïque et répressive. Elle répond à une image négative de l'étranger. La France a glissé depuis quelques années — et avec une récente accélération - dans un mouvement caractérisé par la fermeture et la répression qui a saisi toute l'Europe occidentale et l'ensemble des pays les plus développés. (...) Ainsi législation et pratique administrative se durcissent-elles rapidement, avec l'espoir que le visage de la nation, ainsi devenu repoussant (au sens propre) contiendra hors des frontières "toute la misère du monde" ». (allusion à une déclaration de M.Rocard alors premier ministre socialiste sur le fait que « la France ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde ». Depuis, la droite fait un usage intensif de cette phrase. Les « médiateurs » dénoncent précisément la restriction de la notion de droit d'asile qui est « détournée arbitrairement » puisque « davantage fondée sur l'intérêt supposé du pays d'accueil que sur la seule réalité de la persécution et de l'intérêt du demandeur ». Ils mettent en cause l'exploitation de la clandestinité par laquelle « passeurs, logeurs et employeurs peu scrupuleux entretiennent ainsi une "masse de manœuvre" qui permet une rentabilité et une flexibilité impossibles à réaliser de la même façon dans un cadre légal ». Ils réclament un changement de cap et notamment « une conception du développement des sociétés européennes impliquant la liberté de circulation des personnes » c'est-à-dire : « les régularisations de la situation des étrangers sans-papiers déjà présents sur notre sol dans le respect de critères conformes aux droits humains, à la législation du travail et aux engagements internationaux de la France qui sont au-dessus des lois de la Républque » (il s'agit des conventions internationales sur le droit des enfants et sur le droit de vivre en famille que bafouent très souvent les pays qui empêchent les travailleurs immigrés de faire venir leur famille.) En effet depuis le retour de la droite au gouvernement en 1993 on

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assiste à un véritable saut qualitatif dans le durcissement. D'abord en raison de la chute sans précédent du nombre d'étrangers autorisés à séjourner en France. La recette est simple : refus croissant du regroupement familial — 21 000 autorisations en 1994 contre 35 000 en moyenne, les années précédentes —, énormes restrictions contre les réfugiés — en 1994 l'OFPRA a débouté 76 % des demandes, elles-mêmes en chute libre —, tracasseries à l'égard des enfants et conjoints de Français. Cette dégringolade ne signifie pas pour autant un arrêt de l'arrivée de nouvelles personnes : il s'agit plutôt d'un basculement vers la clandestinité. C'est en effet l'un des aspects principaux des lois Pasqua que la création de dizaines de milliers de sans-papiers, qui auraient pu auparavant bénéficier d'un statut légal. Cette précarisation s'accompagne d'un bouleversement du statut des jeunes issus de l'immigration, nés en France, maintenant considérés comme des étrangers. Ceux qui en ont la possibilité choisissent massivement et rapidement la naturalisation, sachant que cette option peut être remise en cause. Mais des dizaines de milliers de jeunes — notamment ceux arrivés hors regroupement familial officiel - sont déjà condamnés au statut de clandestins.

La situation des jeunes issus de l'immigration est d'ailleurs particulièrement précaire (voir encart 2). NOVEMBRE-DÉCEMBRE : NOUVELLE OFFENSIVE DE LA DROITE.

Dès le reflux du mouvement gréviste, la droite ressort ses campagnes contre les étrangers. Affaiblie par l'ampleur du mouvement social, elle utilise massivement l'arme de la xénophobie. La commission d'enquête parlementaire sur l'immigration clandestine élabore de nouvelles lois encore plus barbares que les lois Pasqua. Ainsi sont envisagés l'obligation d'une prise d'empreinte des dix doigts des étrangers pénétrant en France, le doublement de la durée de rétention administrative en cas de reconduite à la frontière et des restrictions encore plus sévères sur les certificats d'hébergement. Les députés du PCF s'abstiennent lors de la création de cette commission d'enquête « afin de pouvoir contribuer positivement à son travail ».

En même temps une vaste campagne désigne de nouveau les « jeunes des banlieues » comme des bêtes dangereuses. Le plan Vigipirate (vaste plan de contrôle policier et militaire mis en place dans la période des attentats de l'été 1995 avec le soutien du PS et du PC) est allégé mais pas supprimé. Pourtant le bilan tiré par le ministre de l'intérieur lui-même le 19 décembre 1995 à l'Assemblée reconnaît qu' il n'a donné lieu à aucune arrestation liée aux attentats. Par contre il a permis un véritable déchaînement contre les étrangers maghrébins et africains et les jeunes issus de l'immigration. Qu'on en juge : « Près de 3 millions de personnes contrôlées, 21 450 interpellées pour infraction à la législation sur les étrangers, 1 972 frappées de non-admission aux frontières et 2 324 reconduites aux frontières du territoire ». La commission nationale consultative des droits de l'homme a d'ailleurs protesté contre cette présentation qui confirme que Vigipirate est avant tout un instrument de lutte contre les immigrés. La commission regrette ainsi « que dans plusieurs communiqués du ministère de l'Intérieur relatifs aux résultats du plan Vigipirate aient été mises en relief les infractions à la législation sur les étrangers alors même que ces infractions étaient sans aucun lien avec les menaces terroristes que ce plan a pour objectif de prévenir ».

Cette offensive de la droite gouvernementale s'approfondit et s'aggrave avec les propositions de la majorité parlementaire de droite. Juppé, pousse les ministres et les députés — ravis de l'aubaine —— à élaborer des propositions aggravant les lois Pasqua ; ce sont eux qui envisagent notamment de remettre en cause le droit aux soins des sans-papiers alors que le ministre de la Justice fait passer une loi qui assimile au terrorisme l'aide à une personne en séjour irrégulier . C'est alors que commence à s'amorde TOUTES

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cer une riposte. Des collectifs unitaires se mettent en place pour s'opposer à ces projets gouvernementaux ; un mouvement de solidarité et de protestation renaît, forçant la gauche mais aussi l'Eglise catholique à se démarquer clairement des mesures annoncées. Ainsi dans le Parti socialiste, un débat s'engage sur le droit de vote des immigrés et sur le sort des lois Pasqua en cas de victoire de la gauche en 1998. Jospin doit composer avec la volonté de plusieurs courants de remettre le droit de vote des immigrés aux élections locales à l'ordre du jour, alors que le MJS (Jeunesses du PS) se prononce pour son extension à tous les scrutins. Le compromis élaboré comporte donc une réaffirmation de principe de ce droit, tout en précisant qu'il s'agit d'une « perspective » sans actualité en 1998 par exemple puisque les « conditions politiques » ne seraient pas réunies. Nouvelle formulation aussi pour les lois Pasqua qui ne seraient pas « modifiées » mais « remplacées », à défaut d'être abrogées. C'est pourtant cette exigence d'abrogation qui concentrera la volonté de rupture avec la politique xénophobe de la droite menée depuis 1993, comme ce fut le cas en 1988-1989 pour les précédentes lois Pasqua de 1986.

Une nouvelle situation, marquée par l'entrée en lutte des sans-papiers, la naissance d'un mouvement de solidarité plus large, mais aussi une offensive redoublée de la droite et de l'extrême-droite, se présente donc devant le mouvement antiraciste.

La Ligue communiste révolutionnaire (LCR) qui y prend une place non négligeable s'efforce de stimuler l'unité et la convergence des différents combats pour battre la droite, faire abroger les lois Pasqua et imposer des mesures allant dans le sens de l'égalité des droits.

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