Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

Rencontre dans la jungle de Berlin

· Inprecor n° 404, juillet 1996 · p. 29-30 · 1 247 mots

Mexique Allemagne Syndicalisme Femmes

LA JUNGLE À BERLIN ?... REVE ÉTRANGE, mais allez seulement faire un tour sur la Friedrichstrasse, ou parcourir les kilomètres et les kilomètres de bâtiments en construction que le gouvernement allemand réalise à un rythme effréné en divers endroits de ce qui fut Berlin Est, presque uniquement des bureaux à louer ou à vendre, tout cela dans la perspective du déplacement du siège du gouvernement de Bonn à Berlin. La frénésie capitaliste transpire partout, alors que l'économie est en recession et que le gouvernement de Monsieur Kohl s'est lancé dans une offensive brutale contre les conquêtes sociales et syndicales et l'été pourrait bien être chaud si les syndicats décidaient de poursuivre les mobilisations contre la réduction des dépenses sociales. Berlin n'est qu'un visage différent de cette hydre nommée capitalisme, régi comme il se doit par les normes du profit, de la loi du plus fort imposée au plus taible. Une jungle mercantile où d'autres murs intangibles mais bien réels s'érigent de jour en jour. C'est dans cette jungle urbaine que se sont rencontrées, du 30 mai au 2 juin derniers, plus de mille personnes venues de 26 pays d'Europe, dans le cadre du Rassemblement continental européen pour l'humanité et contre le néolibéralisme qu'avait convoqué au mois de janvier l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Ce qui semblait au premier abord simple utopie - réunir des personnes de tout un continent pour discuter sur le néolibéralisme et ses alternatives possibles —, a pu devenir réalité par la force de convicCLAIRS-OBSCURS DU RASSEMBLEMENT Il faut apprécier le rassemblement à la lumière de la situation que connaît depuis quelques années la solidarité internationale, le processus d'attaiblissement des organisations syndicales, la crise de la majorité des organisations politiques (de droite comme de gauche) et le discours même des Indiscutablement, le seul fait d'avoir réuni dans leur diversité des personnes de tant de pays, aux expériences si différentes, et qui en si peu de jours ont commencé à mettre en commun leurs expériences et leurs préoccupations, est déjà un grand succès. Personne, absolument personne n'avait eu l'audace, pas plus que l'autorité morale, de convoquer pareille réunion, et pour une première expérience de ce type

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Rencontre dans

Par Braulio Moro Juin 1996 en ce qui concerne l'Europe, les résultats ne pouvaient être évidemment qu'inégaux et modestes. Mais il y a des résultats, et c'est ce qui compte. Le rassemblement s'est tenu autour de douze thèmes généraux (néolibéralisme, femmes et féminisme, Europe de l'Est, internationalisme, migrations, etc.) abordés par trente-cinq groupes de travail (il en était prévu initialement plus de quarante) pour permettre d approfondir la réflexion. Résultat ? La majorité absolue des groupes de travail ont été à même de présenter leurs conclusions par écrit (conclusions lues lors de l'assemblée générale de clôture le 2 juin). Dans les groupes comme lors de l'assemblée finale, on a tout entendu, quelques nécessaires folies de bon sens (l'idée d'un bateau pour le Chiapas) mais aussi d'incroyables aberrations (s'opposer à l'initiative de la quasi totalité des organisations françaises qui impulsent le contre-sommet de Lyon, où elles se battent notamment pour la réduction du temps de travail, sous prétexte qu'on est contre le travail en soi). Ces travaux devraient aider sans doute à la réflexion dans chaque pays et, surtout, permettre la coordination de certaines des activités de solidarité à l'échelle continentale. L'absence presque générale d'organisations syndicales et politiques d'Europe est l'un des traits obscurs du rassemblement ; à part quelques membres de ces organisations, les syndicats et les forces de gauche n'ont pas été motivés par l'initiative de Berlin. Cette absence est le reflet de la situation politique en Europe, mais il faut mentionner aussi une grave erreur de conception de la part de certains comités organisateurs du rassemblement, qui ont refusé d'inviter syndicats et partis avec l'argument bizarre qu'il risquerait d'être « instrumentalisé politiquement ». Par bonheur, ce type de raisonnement a été écarté de la déclaration finale qui précise que « nous ne sommes pas tous et ne pensons pas non plus pouvoir parler au nom de tous », et qui appelle donc « ceux qui luttent pour la démocratie, la liberté et la justice » à rejoindre l'entreprise gigantesque de la lutte contre le néolibéralisme. A l'image du Rassemblement continental américain qui s'est tenu à Pâques, la réunion de Berlin a permis de nouer des contacts avec différents pays et d'engager la réflexion sur le type de réseaux de coordination qu'on peut construire aujourd'hui en Europe. Ainsi, les cent vingt femmes qui ont travaillé sur le thème « femmes, féminisme » ont convenu de créer un premier directoire qui devrait faciliter des échanges réguliers entre elles. De même, les participants de la commission « stratégies globales de communication et solidarité » ont conclu sur une série de propositions auxquelles il faudra réfléchir.

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L'un des défis lancés par ce rassemblement (et de fait par l'initiative des zapatistes à l'échelle internationale) porte sur la façon de donner une cohérence à cette nuée d'efforts individuels, cette énorme volonté d'agir, qui se combine avec le rejet de tout ce qui a une odeur « politique » et souvent le choix d'une « solidarité désinformée ». Donnons un exemple. Lors du rassemblement, l'écrivain Paco Ignacio Taibo II a prononcé une discours très intéressant intitulé « Les écrivains et la résistance sociale ». Plus de cent personnes étaient présentes, soit le dixième des participants. A notre grande surprise, les deux tiers des assistants ne savaient pas de qui parlait Taibo II quand il a mentionné les cas de Javier Elorriaga et Sebastian Entzin, deux prisonniers politiques accuses d'appartenir à l'EZLN et libérés début juin par le gouvernement mexicain sous la pression de la mobilisation nationale et internationale. Il est vrai qu'étaient également représentés à ce rassemblement des comités qui ont une longue tradition de travail de solidarité internationale et qui ne s'en tiennent pas à une lecture acritique des événements, qualité indispensable si on veut, à moyen terme, construire quelque chose de plus concret. C'est le cas des comités du Pays basque, des membres de la Plate-forme de solidarité avec le Chiapas de Madrid, de ceux du comité de solidarité de Brescia en Italie, et de différents comités allemands, notamment. UNE PETITE LUEUR D'ESPOIR Ce rassemblement continental européen nous a permis de nous voir dans un miroir. Un miroir qui montre aussi tout le chemin qui reste à parcourir. Ainsi, la construction de cette nouvelle « Internationale de l'espoir » dont parlent les zapatistes se heurte-t-elle aujourd'hui aux frontières de l'Europe occidentale ; autrement dit, à part quelques rares exceptions, il n'a pas été possible d'assurer la participation de personnes originaires d'Europe de l'Est. De même, malgré l'appel réitéré de Guillermo Briseño, membre du comité d'organisation du Front zapatiste au Mexique, porteur d'un message en provenance des montagnes du sud-est du Chiapas, proposant d'approuver consensuellement certaines dispositions pratiques de solidarité, le rassemblement a été incapable de prendre la moindre décision concrète dans ce sens. Pour conclure, on peut dire que cette expérience, au-delà de ses limites et sans fausse modestie, a permis de semer les promesses d'un futur deuxième rassemblement européen. Sans aucun doute, les possibilités de cette nouvelle réunion dépendront pour beaucoup de la situation au Mexique même. Mais si une telle initiative voyait le jour, sur la base de l'expérience et du rassemblement des volontés des militants d'Europe, alors les zapatistes auraient emporté un nouveau succès, en permettant que les Européens reprennent à leur compte le « ya basta » contre le capitalisme.

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