Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLYNESIE

Un avenir incertain

· Inprecor n° 404, juillet 1996 · p. 8-10 · 2 054 mots

France Écologie

Après l'arrêt des essais, une double inquiétude se répand en Polynésie Française (Te Ao

Maohi). Tout d'abord et surtout quel avenir économique, quelles réponses au chômage massif

- touchant majoritairement la population autochtone, les femmes et les jeunes —, quelles alternatives à l'argent de la bombe ? Cette inquiétude conduit à un exode rural massif, à la mise en place d'un secteur tertiaire et d'une fonction publique pléthoriques, à l'arrivée aux

Polynésie

rênes du pouvoir d'une classe bourgeoise très aisée. UNE AUTRE CONSÉQUENCE EST LA MISE-EN PLACE d'un tourisme de grand luxe destructeur de l'environnement, mais très juteux pour une minorité. Le débat est très fort sur ce sujet aujourd'hui entre les partisans de cette forme de tourisme et ceux plus favorables à un tourisme intégré à la culture maohie. La population s'oppose de plus en plus à l'implantation de nouveaux complexes. Après quatre ans d'occupation et une expulsion en janvier, le chantier du futur hôtel Méridien de Rivnac à Punaauia, se déroule sous la surveillance de 300 gendarmes ! La deuxième interrogation concerne l'avenir des atolls irradiés de Moruroa et de Fangataufa : que va devenir le centre d'essais, quelles conséquences pour le futur de la présence des déchets nucléaires entous ? Est-il nécessaire de rappeler que la période de demi-vie du plutonium est de 24 000 ans ? Sur les plans économique et politique, l'Etat français a répondu de deux manières. Flosse, président RPR du Territoire, a obtenu le versement de 900 millions de francs par an pendant 10 ans, sans véritable projet ni contrôle, continuite d'une politique qui a fait tant de ravages. Il a négocié un nouveau statut pour la Polynésie. Cette nouvelle autonomie est taillée sur mesure pour le « petit frère » de Chirac ! Ses pouvoirs sont considérablement accrus en matières politique, économique : contrôle des eaux territoriales, plus de facilités pour la mise en place du budget... Il s'est même donné une étiquette antinucléaire en allant signer au nom de la France le traité de Rarotonga de déclunéarisation du Pacifique Sud. En aucun cas, ce nouveau statut ne réglera rien : l'installation de casinos, l'offensive contre l'indivision des terres (en cas de succession) pour faciliter la construction d'hôtels de luxe sont autant de mauvais coups portés au

Laurent Durose Juin 1996 peuple maohi. L'idée de Flosse est d'aller vers le modèle des iles Cook où la Nouvelle-Zélande ne possède plus que les compétences de défense, justice et monnaie. Concernant la seconde inquiétude, une polémique s'instaure maintenant sur la restitution de ces atolls par le Centre d'expérimentation du Pacifique (CEP). Une délibération de l'assemblée territoriale en 1964 stipulait qu'en cas de cessation d'activités du centre d'essais, ces atolls avec les infrastructures s'y trouvant redevenaient propriétés du Territoire. Or depuis quelques mois, le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) s'acharne à détruire tout qui se trouve sur Moruroa, une ville entière dont les installations auraient permis l'aménagement d'une base de pêche moderne dans cette région du Pacifique, encore peu exploitée. A Fangataufa, « comme il n'y a aucune séquelle des essais », l'armée a envisagé le remblai donc la fermeture de la seule passe d'accès au lagon, alors que dans le même temps le Territoire (pour désenclaver certains atolls) fait, lui, dynamiter des passes. Pourquoi cet acharnement ? Cette obstination ne peut avoir qu'une raison éviter un peuplement civil, certaines zones seraient-elles contaminées, affaire à suivre... DANS CE CLIMAT PARTICULIER, se sont déroulées les élections territoriales le 12 mai 1996. C'est un scrutin à la proportionnelle, avec des listes par archipel : Marquises, îles Sous-le-Vent, Tuamotu-Gambier, Australes et îles du Vent (TahitiMoorea). Il sert à renouveler la composition de l'assemblée territoriale (41 membres), qui élit ensuite le président de ce TOM. Puis celui-ci nomme son gouvernement. Il est à noter que ces élections ont été reportées de mars à mai, pour permettre à Flosse de finir la négociation du nouveau statut,

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argument électoral supplémentaire. Lui et son parti, le Tahoeraa Huiraatira (le Rassemblement du peuple) ont fait campagne essentiellement sur son bilan, son amitié avec Chirac, contre la rupture avec l'Etat français, et contre l'indépendance, qui conduirait selon lui au sous-développement. Il a largement utilisé les médias, qui sont pour la plupart à sa botte, l'argent du Territoire a bien sûr fortement aidé au financement de sa campagne. Enfin le clientélisme et le chantage aux subventions ont aussi contribué à son succès. Le RPR local obtient 38,7 % des voix et 22 élus, 4 de plus que dans l'assemblée sortante, soit la majorité absolue. Le Aia Api (Nouvelle Patrie) et son leader, le maire populiste de Mahina, Emile Vernaudon, se présentaient autour d'un programme que l'on pourrait résumer ainsi : une terre, un logement, un emploi pour tous. Il faisait partie de la majorité sortante et refuse de se placer dans le débat indépendance-autonomie. Cette organisation avait de grandes ambitions, l'objectif était d'avoir 14 élus, et comme le clamait haut et fort Vernaudon, de participer à la nouvelle majorité. C'est un échec retentissant pour cet instable et opportuniste politicien, le résultat est de 15 % des voix et 5 élus, faible progression par rapport à 1991 et nombre identique de sièges. LA PLUS FORTE POUSSÉE EST À METTRE au compte du Tavini Huiraatira (le Serviteur du Peuple), Front de libération de la Polynésie, l'organisation indépendantiste du charismatique Oscar Temaru, maire de la commune la plus peuplée, Faa'a. Ce parti obtient près de 25 % des voix et 10 sièges, c'est une énorme progression, dans l'assemblée sortante il n'avait que quatre élus. Malheureusement, son programme politique était très restreint : la souveraineté nationale réglera tous les problèmes ! Avant il disait surtout cela à propos des essais, ils sont terminés et la Polynésie est toujours sous l'emprise coloniale de la France. De plus il a multiplié les erreurs depuis 1995. Lors de la lutte contre les essais, il a empêché toute une génération de participer à leur plus grande manifestation antinucléaire. Le 29 juin 1995, alors qu'une foule de 15 à 20 000 personnes convergeait vers Papeete, Temaru a fait dresser des barrages aux entrées de la ville sans en discuter avec ses partenaires de la Flotille de la Paix, ce geste est resté gravé dans les mémoires. Fin 1995, il déclarait qu'il ne se présenterait que si tous les hommes politiques inculpés du Territoire étaient jugés. La force du Tavini était d'avoir su garder les mains propres de toute corruption. Peu de temps après, il accueillait sur sa liste Alexandre Léontieff, président du Territoire de 1987 à 1991, un des plus corrompus qui sortait juste de prison et qui venait d'avoir la « révélation indépendantiste ». Cette absence de programme, certains de ses colistiers et son comportement hégémonique ne lui ont pas permis de mordre massivement en dehors de l'électorat des déçus et des mécontents. De plus ses rapports avec la société civile, notamment avec le Conseil national des ONG du pays Maohi (CNOM) Hiti Tau ne sont pas au beau LES QUATRE AUTRES SIEGES ONT ÉTÉ REMPORTÉS par Taratiera Tepa de l'Alliance 2 000 (regroupement de petites formations indépendantistes), celui-ci a déjà rejoint le Tavini, par Boris Leontieff - frère d'Alexandre — du Fetia Api (Nouvelle étoile), partisan du maintien dans la République française, par Milou Ebb du Te Aveí'a Mau (le vrai Cap) proche de l'UDF, et par Lucien Kimitete de Te Henua Enata Kotoa, liste marquisienne. Ce dernier défend la départementalisation de la Polynésie française contre l'indépendance. Il négocie d'ailleurs son adhésion au parti de Gaston Flosse, probablement contre certaines « aides » financières pour les Marquises.

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Conférence de presse organisée par SOS Tahiti le 13 novembre 1995 à Paris. De gauche à droite : Marie Thérèse Danielsonn (auteur de « Morurua notre bombe coloniale »), Gabriel Tetiarahi (animateur de Hiti Tau), Laurent Ziegelmeyer (militant de SOS Tahiti) et Edwin

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LARLOTTE UR LAPAL

-TE INITI NO TE HAU

S.O.S. TAHiti

Haoa (ancien salarié du CEP, atteint de graves problèmes de santé consécutifs aux essais). On trouvait également lors de ces élections un certain nombre de petites listes, soit indépendantistes, soit autour d'un notable local, à quelques exceptions elles n'ont fait que des petits scores. Il y avait également pour la première fois une liste soutenue par le Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen, présente uniquement aux îles du Vent, menée par une jeune métisse polynésienne, qui rejetait « l'indépendance brutale de Temaru et l'indépendance cachée de Flosse ». Son score a été de 600 voix soit à peine 1 % sur sa circonscription. Globalement, on peut noter une baisse de la participation de 5 % - 81 à 76 % — soit 91 869 votants sur 126 370 inscrits. « Le ras-le-bol de la population s'accentue, surtout chez les jeunes, nombreux à ne pas avoir voté. Un reportage TV traduisait leur manque de confiance pour les candidats, pour cause de démagogie et d'inertie face aux problèmes sociaux », nous a confié récemment Roland Oldham, secrétaire général de la Confédération syndicale indépendante et démocratique des travailleurs polynésiens. De plus, le découpage électoral, donnait un poids relatif plus fort aux archipels peu peuplées, a favorisé Flosse, qui y obtient 13 de ses 22 sièges, alors que Temaru obtient 7 de ses 10 sièges dans les zones pauvres et surpeuplées. ON ASSISTE DONC À UNE CERTAINE BIPOLARISATION de la vie politique polynésienne avec d'un côté les indépendantistes et de l'autre Flosse, avec la majorité absolue et un statut taillé sur mesure. Voilà ce que pense Roland Oldham de cette situation : « Le Taoheraa (...) peut se passer d'une alliance. Ce qui va rapidement le rendre insupportable à tous : autoritaire, à la limite du despotisme en général, avec l'amitié de Jacques Chirac (mais pas de l'entourage dans l'Etat local et central), cette situation risque de lui être fatale. C'est sur quoi Oscar Temaru (...) compte pour rallier (...) l'ensemble des conseillers hors Tahoeraa (...) même non indépendantistes. ». Cette tactique de « front anti-Flosse » , source de confusion, n'est pas souhaitable pour le peuple maohi, et se berce de beaucoup d'illusions. Elle a déjà échoué lors de l'élection du président du Territoire le 28 mai, Flosse obtenant 28 voix, Temaru 11. Dans l'avenir, ce rassemblement peut éventuellement voir le jour, car le Tahoeraa n'a besoin de personne pour gouverner. Mais cela ne pourra se faire, vu l'hétérogénéité des partenaires, que sur une base minimale, non indépendantiste, très

SOLIDARITE NEEIE loin des préoccupations d'une grande majorité de la population. Par contre il

POLYNESIEN serait peut-être temps qu'un certain nombre de formations indépendantistes se retrouvent autour d'une plateforme commune. C'est une des propositions de Jacky Bryant, que nous avons interviewe. Il était candidat sur une liste alternative et indépendantiste aux îles Sous-le-Vent, Heiura no Raromatai, qui faisait un certain nombre de propositions en terme d'écologie, d'économie pour un développement tenant compte des richesses locales, de refonte de la fiscalité... Cette liste a fait

5 % sur l'ensemble de cette archipel mais plus de 14% sur l'ile de Bora-

Bora, où Jacky est un militant associatif reconnu. En dehors des organisations politiques, il faut regarder du côté du mouvement syndical, malheureusement très divisé. L'organisation à surveiller de près est la CSIDTP, soutenue matériellement par la

CGT française, bien que ce soit un syndicat indépendantiste, ce qui est une première ! Un travail interessant est également mené par Hiti Tau, notamment autour de projets de micro développement pour montrer à la population que la société coloniale nucléaire n'est pas inéluctable. Mais la cause nationale 1996 pour Hiti Tau est la mise en place d'une commission d'enquête indépendante sur l'impact des essais nucléaires sur la santé des populations autochtones. Dans le même temps, l'Etat français collabore avec la Russie pour réaliser le même type d'enquête dans l'Oural, alors qu'il s'est toujours refusé à le faire en Polynésie.

NOUS DEVONS SOUTENIR CETTE ENQUETE menée par les Polynésiens pour enfin essayer d'en savoir un peu plus sur les conséquences de l'humiliation que leur a fait subir la France. L'idée de Hiti Tau est d'aller vers la mise en place d'un tribunal international des peuples.

Enfin, une possibilité que personne en Polynésie ne peut exclure est la répétition d'explosions sociales, d'émeutes comme en septembre 1995. Il est vraiment temps que les révolutionnaires mènent une lutte importante en soutenant les peuples colonisés par la France.

Vient de paraître

Collection

1995

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