Inprecor 1974–2004

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MAROC

Coup de plumeau sur la monarchie

Inprecor n° 407, novembre 1996 · p. 14-16 · 2 637 mots

Maghreb Syndicalisme Femmes

A l'occasion de leur passage à Paris, Inprecor a rencontré deux camarades de l'hebdomadaire Annahj Democrati (La voie démocratique) (1). Dans l'entretien publié ci-dessous Abdel Baki Youssi et Mnebhi Aziz analysent la situation politique et sociale au Maroc ainsi que les enjeux du référendum sur la réforme constitutionnelle organisé le 16 septembre 1996. Entretien avec Abdel Baki Youssi et Mnebhi Aziz Propos recueillis par Sonia Leith.

Inprecor : Pouvez-vous nous décrire le contexte politique dans lequel s'inscrit le référendum constitutionnel du 13 septembre qui instaure le bicaméralisme ? Quel était l'objectif du pouvoir à travers cette réforme constitutionnelle? Abdel Baki Youssi : Au début il faut signaler que la nouvelle constitution est le produit d'un rapport de forces en faveur du pouvoir marocain et cela pour plusieurs raisons. D'abord il y a l'accord de coopération avec la Communauté européenne qui renforce le pouvoir sur les plans interne et externe, ainsi que le soutien retentissant fourni par le gouvernement français au régime marocain et qui s'est manifesté dernièrement par la visite officielle du roi Hassan II en France. Sur le plan interne, il y a d'une part la « campagne d'ablution » déclenchée au début de l'année 1996 par le gouvernement marocain contre ce qu'on a appelé les trafiquants et la maffia de la drogue et de la corruption, d'un autre côté il y a les conflits internes qui traversent les partis de l'opposition et qui ont à l'évidence affaibli leur intervention et leur influence sur la scène politique. En témoignent les conflits au sein du Parti de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) à la suite de la mort du militant Mohamed Al-Bahi, les conflits au sein de l'Organisation d'action démocratique et populaire (OADP) ainsi que ceux traversant le Parti du progrès et du socialisme (PPS, ex-Parti communiste). S'y ajoutent la faiblesse des forces de la nouvelle gauche et la convention sociale conclue à la suite du dialogue entre le ministère de l'intérieur et les syndicats. Cette convention a

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remis en cause les droits de la classe ouvrière marocaine et a ouvert par la même la porte devant une nouvelle phase de paix sociale qui pourrait se poursuivre plus de trois ans. Tous ces éléments ont consolidé le rapport de forces en faveur du régime marocain tout en affaiblissant celles du camp démocratique et progressiste. C'est dans ce contexte, que s'inscrit la constitution présentée par le pouvoir, une constitution qui ne répond même pas au mémorandum du bloc démocratique proposé au mois de mars 1996. La nouvelle constitution n'y a repris que deux points très secondaires relatifs à la période de législature (de six ans à cinq ans) ainsi que l'adoption de la constitutionnalité du Haut conseil de la comptabilité. Le pouvoir a organisé ce référendum à cause des pressions extérieures et également en raison de l'impasse économique, sociale et politique dans laquelle se trouve le pays. Pour la dépasser il était indispensable de « démocratiser » les institutions. Néanmoins, la nouvelle constitution, à l'instar de sa précédante, ne stipule pas une réelle séparation des pouvoirs, par ailleurs, le parlement demeure une instance formelle. Ce qui est nouveau c'est l'adoption du bicaméralisme. Les partis du bloc démocratique ont toujours demandé que le parlement soit élu au suffrage direct sans le tiers désigné. La nouvelle réforme va entraîner la dissolution de l'actuel parlement et la mise en place d'une nouvelle Chambre des représentants, élue entièrement au suffrage direct et d'une Chambre des conseillers, désignée au suffrage indirect. Le problème de cette Chambre c'est qu'elle détient les mêmes prérogatives que

1) Voir Inprecor, n°396, novembre 1995.

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l'autre. C'est dire même, si on suppose que le parlement soit élu d'une façon démocratique, que l'opposition réussisse à y avoir une majorité, et qu'elle parvienne à former un gouvernement d'opposition, alors cette Chambre des conseillers aura la possibilité de dissoudre ce gouvernement. Mnebhi Aziz : Le pouvoir cherche à réaménager la monarchie en tant qu'institution, en prévision d'une éventuelle vacance. En effet le problème de la succession est aujourd'hui posé, et Hassan Il a besoin de renforcer les institutions de la monarchie en prévision de futurs aléas. La nouvelle constitution n'a aucune valeur d'un point de vue juridique et n'apporte rien de nouveau, son objectif est encore la centralisation du pouvoir législatif, administratif et exécutif entre les mains de la monarchie parce que le roi reste la cheville ouvrière du pouvoir politique au Maroc et par conséquent le parlement ou la Chambre des conseillers n'auront aucun pouvoir effectif pour prendre des décisions. Sur le plan économique, social ou politique ces chambres ne sont que des caisses de résonance pour les choix et la politique de Hassan II. • Quelles ont été les réactions du bloc parlementaire de l'opposition et de la nouvelle gauche face à ce référendum? Abdel Baki Youssi : Depuis 30 ans, à l'exception de la

— approuvée par le Parti de l'Istiqlal —, toutes les constitutions ont été rejetées par les forces progressistes. La nouveauté c'est que pour la première fois des partis, surtout les partis piliers du bloc démocratique (Istiqlal et YUSFP) ont voté pour la constitution, réalisant ainsi un plébiscite politique pour le pouvoir actuel. Cela va entraîner à notre avis, en tant que gauche radicale, une crise grave. Nous étions convaincus que le bloc démocratique ne pouvait pas approuver la constitution dans la mesure où elle ne répond point à son mémorandum. Pis encore, la façon dont le pouvoir a reçu ce mémorandum a été très humiliante pour le bloc démocratique. Les forces de la gauche radicale c'est-à-dire le courant de la Voie démocratique, le Parti de l'avant garde socialiste, le courant oppositionnel au sein de l'Organisation d'action démocratique et populaire (OADP) et d'autres courants de gauche, ont boycotté la nouvelle constitution. Cela constitue de notre point de vue un pas en avant qui inaugure une nouvelle étape vers la construction d'une alliance ou d'un cadre de lutte pour toutes ces forces radicales contre toutes les constitutions accordées, pour une Assemblée constituante et pour renforcer la bataille au sein des centrales syndicales, des organisations des droits de l'homme, des associations de femmes et des collectifs de chômeurs. Ainsi l'USFP et le PPS ont voté pour la nouvelle constitution, tandis que l'alliance d'un ensemble de forces politiques démocratiques a appelé au boycott du référendum. Nous avons adopté une déclaration commune à ce sujet et nous avons organisé une campagne (distribution de tracts communs, organisation de manifestations, etc.) contre la réforme. Nous venons d'apprendre que le taux de boycott a été important, surtout dans les grandes villes comme Tanger, Fès et Casablanca (selon le ministère de l'intérieur, quelque 10,16 millions d'électeurs marocains, soit 99,56 % des votants, ont voté pour et 45 324 ont voté contre, le taux de participation a atteint 82,95 % des 12,3 millions inscrits, NDLR). Naguère de 99,99 %, le dernier taux officiel de participation confirme la faible participation. Mnebhi Aziz : Au Maroc on ne peut pas faire confiance aux scores officiels. Compte tenu des conditions politiques dans lesquelles s'est déroulé le référendum et du taux de boycott des dernières élections de 1993 (environ 30 à 40 %), je pense que le taux de participation ne dépasse pas les 60%. Mais le dilemme du pouvoir c'est que tout en ayant besoin de la caution du bloc démocratique pour le renforcement de ses institutions sur le plan économique, social et culturel, il est conscient de sa faiblesse. Les forces de l'opposition parlementaires ont toujours été incapables de défendre les intérêts du pouvoir face au désenchantement populaire. De ce fait elles ne sont pas en mesure de jouer le rôle de gardien de la paix sociale. Ces forces étaient devant deux choix : soit soutenir le pouvoir, soit rejoindre les forces populaires, ce dernier choix n'étant pas à leur portée car il exigeait une remise en cause de leur politique au moins depuis 1965-66. Certaines têtes de ces forces politiques ont des intérêts matériels à défendre et ne peuvent donc rompre avec le pouvoir. Néanmoins, ce qui est positif pour nous c'est que leur base est, d'une façon ou d'une autre, opposée à leur politique. Le rôle des forces révolutionnaires et démocratiques radicales est de gagner cette base et de lui offrir des perspectives d'action non seulement sur le plan politique mais également sur les plans social, syndical, culturel, féministe, etc. afin de favoriser la genèse d'un mouvement démocratique unifié susceptible de créer un relais entre les différents champs d'action.

• La démarcation qui s'est opérée entre les diverses forces politiques lors du référendum ouvre-t-elle aujourd'hui concrètement de nouvelles perspectives au courant de la Voie démocratique ? Après la campagne unitaire de boycott du référendum envisagez-vous d'autres axes de mobilisation commune? Abdel Baki Youssi : Le courant de la voie démocratique considère la campagne pour le boycott du référendum comme une simple étape. Notre courant, avant même le référendum, était présent dans des associations, dans les syndicats, au côté du mouvement Amazigh et du mouvement des femmes et des chômeurs. Le boycott du référendum ne constitue pas une étape isolée de la lutte mais, bel et bien, le couronnement d'un long processus. L'étape du référendum est importante dans la mesure où elle a ouvert de nouvelles perspectives. Elle a généré deux grands courants sur la scène politique qui traversent même les partis. A titre d'exemple, la jeunesse unioniste du parti de l'Union socialiste des forces populaires a demandé dans un communiqué publié avant la réunion de son Comité central de voter

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contre la constitution, cela constitue un fait positif. L'Organisation d'action socialiste a scissioné en deux courants : un courant contre la participation et un autre, minoritaire, pour. Ce premier mouvement de polarisation qui s'est opéré même au sein des grands partis ouvre de nouvelles perspectives. A titre d'exemple à Tanger il y a eu une rencontre entre le courant de la Voie démocratique, le Parti de l'avant garde socialiste, l'Union socialiste des forces populaires, le mouvement des chômeurs, l'Association marocaine des droits de l'homme et l'association amazigh, qui ont adopté une déclaration unitaire pour le boycott de la constitution, distribuée massivement dans la rue. La même chose s'est produite à Casablanca. La préparation de la campagne de boycott était très courte - du 20 août au 13 septembre —, nous comptons nous donner plus de temps pour une campagne de boycott très large des prochaines élections municipales et législatives. Je pense que les résultats seront positifs. D'un autre côté nous pensons qu'il ne faut pas se limiter à la bataille électorale mais œuvrer également pour la construction d'un front large, intégrant toutes les forces radicales, afin de lutter contre le despotisme du régime makhzénien dans la perspective de construire un Etat moderne démocratique, tout en intégrant la lutte des classes exploitées : travailleurs, pauvres et chômeurs pour essayer d'arracher leurs droits. Mnebhi Aziz : Concernant le volet syndical, il est impératif aujourd'hui de consolider le travail des militants démocratiques radicaux dans les syndicats. Parmi les tâches qui nous sont posées se trouve la question d'unifier la classe ouvrière. Cette unification passe par un travail de coordination, de renforcement des luttes syndicales dans les deux grandes centrales : Contédération démocratique du travail CDT) et Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) et pourquoi pas au sein même de la centrale réactionnaire du parti de l'Istiglal : l'Union générale des travailleurs au Maroc (UGTM), avec laquelle la CDT a tissé une sorte d'alliance non-principielle. Donc parmi les tâches urgentes du mouvement démocratique il faut pousser les militants à consolider le travail au sein du mouvement ouvrier. Notre tâche est également de prendre en charge les revendications les plus élémentaires du peuple marocain. Plus de 11 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté, c'est une chose inacceptable. Nous devons nous mobiliser avec ces gens pour les faire sortir de la pauvreté, pour mettre fin à cette humiliation imposée par un pouvoir qui a exproprié les meilleures terres du peuple, qui opprime ce peuple et le prive de toutes formes de dignité et de souveraineté. Aujourd'hui le contexte permet au mouvement démocratique d'avancer des mots d'ordre plus radicaux que par le passé, parce que le pouvoir est faible. La manœuvre du référendum est une preuve de cet affaiblissement. Le rôle du courant démocratique radical est de prendre en charge certaines luttes parce qu'il est la cheville ouvrière de la lutte démocratique au Maroc. Il faut absolument renforcer et coordonner le travail syndical et œuvrer pour la convergence de tous les autres mouvements sociaux (mouvement féministe, des chômeurs, amazigh, etc.) avec la classe ouvrière, c'est la seule voie qui permette de construire le parti révolutionnaire.

• Quelle est la situation des islamistes et quelle a été leur réaction vis-à-vis du référendum ? Abdel Baki Youssi : C'est la pauvreté qui a enfanté au Maroc le mouvement islamiste, ainsi que la croissance de certains phénomènes comme la prostitution et les SDF. Ce terrain a contribué à créer les conditions pour la propagation de l'intégrisme. Par ailleurs, le soutien financier offert à ces forces obscurantistes par l'Arabie saoudite ou par le commerce suspect entrepris par elles ont permis leur renforcement. Hormis la gauche radicale qui a toujours dénoncé, d'une façon principielle, les idées obscurantistes des intégristes tentant de nous faire revenir au moyen-âge, les partis politiques principalement | Union socialiste, le Parti de l'Istiglal et l'Organisation de l'action socialiste) ont toujours eu une posi tion conciliatrice — mise à part la réaction de l'Union socialiste à la suite de l'interdiction de sa réunion publique à Université marocaine par les forces intégristes. Pis encore, toutes les forces revendiquent solennellement la levée des restrictions sur Cheik Abdelsallem Yassin (dirigeant islamiste). Yassin lutte activement contre la démocratie : dans son livre « Entretien avec des démocrates éminents », il rejette toute forme de démocratie pour le Maroc. Lors de sa courte libération (deux jours) il a déclaré que tous les partis démocratiques ne sont que des partis opportunistes à la solde du pouvoir et que par conséquent il faut les combattre. Les islamistes regroupent plusieurs courants traversés par des conflits, mais globalement leur dénominateur commun demeure la thèse intégriste : contre le progrès, contre les lumières pour le retour du Maroc à 14 siècles en arrière. Les intégristes n'ont pas pris position sur le référendum, ils n'ont donc pas appelé à voter ni pour ni contre. Leur politique consiste à éviter d'afficher leurs positions vis-à-vis du pouvoir. Ils sont actuellement dans une phase de constitution. Présents dans les universités, dans certains svndicats, ils s'ingénient à créer une série d'associations sociales et œuvrent pour apporter un soutien charitable dans les quartiers populaires. Bien évidemment ce genre d'activité leur procure une popularité et une crédibilité certaines. Mnebhi Aziz : Les intégristes constituent actuellement un danger certain à cause de l'incapacité du mouvement démocratique radical à occuper la scene sociale où la souffrance et les drames sont le lot quotidien de la population. Néanmoins, les positions et l'histoire de ce courant montrent qu'il n'est qu'une marionnette entre les mains du pouvoir, de la réaction arabe et de l'impérialisme international (en premier lieu les États-Unis). sur des questions essentielles comme la démocratie, les femmes, etc. Les intégristes sont susceptibles de jouer dans l'avenir un rôle de briseur du mouvement démocratique. D'ailleurs, dès le début des années 90, ils ont œuvré dans ce sens mais la mobilisation et la réaction massive ont bloqué leur entreprise. La seule politique envisageable à leur égard est de les combattre en leur donnant, bien évidemment, le droit de s'exprimer en commençant par libérer leurs détenus politiques même s'ils sont impliqués dans des agressions contré des militants démocrates. Personnellement je pense que la lutte contre ces courants atın de les marginaliser, les démasquer, est une lutte d'ordre philosophique, culturel e

›olitique qui doit être surtout dirigée vers les quartiers popu aires qui constituent leurs bastions

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