Crise de direction
PoSt
DOSSIER ELECTIONS
ETATS-UNIS
TROIS NOIRS SUR CINQ pensent que les conditions des Afro-Américains se dégradent et le même nombre dit que le rêve américain est devenu hors de portée, selon un sondage récent (1). Aujourd'hui, la moitié des enfants afro-américains vit dans la pauvreté. Un tiers des hommes noirs âgés de 20 à 29 ans a eu affaire à la justice. L'assassinat par balle est la première cause de mortalité pour les jeunes hommes noirs. Mais tout cela est absent de la campagne électorale.
En 1984, 1988 et 1992 Jesse Jackson a fait campagne pour la candidature démocrate à l'élection présidentielle. Quand il n'a pu devenir le « candidat noir », Jackson a compris que le sentiment dominant parmi la nation noire était de considérer que le « rêve américain » était hors d'atteinte. Il a compris aussi les frustrations de beaucoup de Blancs. Il a ainsi acquis un soutien dans la communauté noire et parmi des groupes significatifs de travailleurs blancs.
En 1992 un démocrate, Bill Clinton, a remporté la course à la Maison Blanche. Immédiatement après, il s'est aligné sur la droite républicaine en affaiblissant les programmes sociaux, depuis celui de « discrimination positive » jusqu'à celui d'intégration scolaire (bussing). L'ABSENCE ACTUELLE d'une direction politique des Afro-Américains doit être comprise dans son contexte social et historique. Durant la ségrégation légale « la classe moyenne noire » était forcée de rester dans le ghetto, ce qui la coupait de la « classe moyenne » blanche. Elle fournissait les dirigeants naturels des mouvements de résistance impulsés par les travailleurs Noirs.
La modification structurelle de la société capitaliste américaine après la victoire de la lutte pour les droits civiques aux cours des années 60, a transformée cette relation. La « classe moyenne noire » a obtenu non seulement une protection légale mais de plus elle a pu tirer profit des programmes de « discrimination positive ». La fracture entre les possédants et ceux qui ne possèdent rien au sein de la communauté s'est accrue. La nouvelle classe moyenne noire afro-américaine s'est vue accorder une vie meilleure sans avoir besoin de se préoccuper des ses cousins pauvres. Aujourd'hui, elle peut s'identifier au capitalisme américain.
La formation d'une nouvelle classe moyenne noire a transformée la vie politique des Noirs. Les portes commencèrent à s'ouvrir dans le gouvernement, dans l'industrie et dans la politique électorale. Des milliers de Noirs furent élus à des postes publics. Le comité noir au Congrès s'est considérablement développé (40 membres aujourd'hui) et devint un enjeu politique.
Ces changements, malgré la rhétorique aujourd'hui à la mode, ont bénéficié à l'ensemble de la communauté noire. Les enfants d'ouvriers noirs purent accéder pour la première fois à des écoles et obtenir une formation qui avait été interdite à leurs parents. Malgré la réduction de l'emploi dans les plus grandes entreprises industrielles, le pourcentage et le nombre absolu des Afro-Américains occupant des emplois qualifiés et semi-qualifiés est aujourd'hui plus élevé que jamais. LES ANNÉES REAGAN-BUSH ont ralentie cette tendance mais n'ont pu la renverser. En même temps les nouvelles opportunités d'avancement ont eu un effet profondément conservateur sur la communauté noire. Il en résulte un changement d'attitude envers le programme d'intégration scolaire : le Time notait récemment que « ce ne sont pas seulement les racistes blancs qui tentent d'écarter les enfants des Noirs pauvres, c'est aussi l'attitude des Noirs aisés. »(2)
Les groupes des droits civiques avaient combattus les racistes blancs sous la bannière de la Constitution « incolore ». A partir du moment où les lois sont formellement devenues « incolores », la tâche devient celle de leur mise en œuvre. Le défi devient rien moins que la mise en cause du système du profit et de la répartition des richesses.
Clinton encourage la réaction blanche lorsqu'il appelle à limiter les programmes sociaux et ceux de la « discrimination positive » qui seraient inadéquats aujourd'hui. Certains parmi la classe moyenne noire, qui
Par Malik Miah* ont bénéficié directement de la discrimination positive se prononcent aujourd'hui pour sa fin. Ils croient leur position dans la société américaine acquise une fois pour toutes. Pourtant la campagne présidentielle de Pat Buchanan avait indiqué le potentiel de bigoterie et du racisme dans cette société. LA MARCHE DU MILLION d'hommes (et aussi, malgré Farrakhan, de dizaines de milliers de femmes) à l'initiative de Louis Farrakhan l'an passé fut le seul contre-point significatif des tendances racistes en cours. Elle a montré que nombre d'Afro-Américains sont prêts à se mobiliser pour défendre leur dignité et répondre à la propagande raciste. Malheureusement Farrakhan n'est pas une réponse à l'absence de direction politique pour les Afro-Américains. Sa pensée religieuse sectaire, son point de vue réactionnaire sur les femmes, les Juifs et les homosexuels et son programme pro-capitaliste constituent un obstacle pour une lutte unie en faveur de la justice sociale. C'est aux travailleurs noirs de promouvoir une nouvelle direction. Ceux bénéficiant de salaires relativement haut, qualifiés et disposant d'emplois stables, doivent montrer la voie. Cette nouvelle direction doit lutter pour un programme radicalement démocratique, en faveur d'une restructuration du marché fondée sur le principe socialiste privilégiant les besoins humains et non les profits. Quel que soit le président élu, il faut qu'il se heurte aux exigences démocratiques du peuple. Sans cela, les républicains utiliseront le racisme et d'autres prétextes pour maintenir la division parmi les travailleurs.
* Malik Miah est membre de la rédaction de Against The Current, bimestriel édité par Solidarity et syndicaliste à United Airlines. Le présent article est une traduction abrégée de l'article paru dans ATC n° 63 de Juillet/Août 1996.
1) Sondage réalisé par Yankelovich Partners Inc. pour The New Yorker, cité par Associated Press, 22 avril 1996.
2) Time, 29 avril 1996.