Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : LES ÉLECTIONS AUX ETATS-UNIS

Pour une nouvelle politique

· Inprecor n° 407, novembre 1996 · p. 7-11 · 4 580 mots

Syndicalisme États-Unis

Dans un article récent de la New Left Review, Joel Rogers (1) a rendu un grand service à la gauche américaine en soulignant que la conjoncture politique actuelle aux Etats-Unis « était une invitation non-dite à l'action progressiste, une occasion pour nous de faire quelque chose de bien ». Comme le remarque

Rogers, le libéralisme est agonisant, il s'attaque à la majorité des gens et le mécontentement est quasi-universel. La question est de savoir si nous saurons en saisir l'opportunité. La politique telle qu'elle est pratiquée, aujourd'hui, par les grands partis — avec l'omniprésence de l'argent — est inaccessible à la gauche : il faudra faire les choses « à l'ancienne » avec nos forces militantes.

Cela signifie beaucoup d'organisation : condition qui manque à la gauche américaine. Elle ne manque pas d'organisations : au contraire, elle est composée d'innombrables organisations, de tendances qui se chamaillent les unes les autres, de petits projets axés autour de questions spécifiques, de groupes défendant les intérêts des minorités culturelles ou les femmes— avec des programmes importants mais en général séparés —, des organisations de defense de l'environnement et des coalitions avec de jolis papier à en-tête mais manquant généralement de troupes. La plupart de ces groupes réalisent des actions indispensables ; mais prises comme un tout, elles representent moins politique que la somme de leurs parties. IL EST CLAIR QU'IL FAUT un nouveau parti politique possédant une nouvelle culture politique : une culture qui autorise les différences tout en étant inclusive, qui combine un programme social universel avec des solutions aux problèmes de ceux qui sont en bas de l'échelle sociale, qui soit multiculturelle, qui n'ait pas peur de s'attaquer au capital lorsque la question se posera — et elle se posera. A cause des énormes transformations sociales, des vingt dernières années au moins, les solidarités sociales sur lesquelles s'appuierait un tel parti ne peuvent pas être considérées comme acquises et, pour la majeure partie, devront être (re)construites.

Dans la mise en œuvre d'un tel projet, il ne faut pas passer à côté de ce qui fait le dynamisme de la période dans laquelle nous entrons, en renonçant par exemple à la notion de classe comme principe stratégique central et en considérant davantage les électeurs comme des consommateurs de programmes plutôt que comme des acteurs du changement. Ainsi, une démarche qui ana-

Pour une nouvelle

Par Kim Moody * Dirigeant du réseau syndical radical Labor Notes. lyse avec justesse les opportunités du moment, peut retomber dans les ornières de la pratique typiquement américaine des « coalitions politiques » — qui consiste à cimenter ensemble des groupes raciaux, culturels ou sociaux dans une perspective électorale sur la base de la conscience que ces groupes ont de leur existence et autour d'un programme qui semble avoir quelque chose à proposer à chacun. Dans le vocabulaire « post moderne » nous reconnaîtrions là une nouvelle version de la « politique identitaire » ; en clair, cela revient à exhumer la défunte coalition du New Deal (2).

Certains passent sous silence toute la dynamique de classe présente dans les

1) Voir New Left Review n°210. Joel Rogers, professeur de sciences politiques à l'Université de Wisconsin, est l'un des principaux animateurs du New Party, une formation qui tente de pousser les Démocrates vers la gauche.

* Il s'agit d'une version adaptée de l'article de Kim Moody : A new american Politics : Who will answer the invitation ?, publié dans New Left Review, n° 216 mars-avril 1996.

2) Il s'agit des réformes adoptées sous le président Franklin Roosevelt. A partir de 1935, et afin de faire face à une importante vague de mobilisations ouvrières, le New Deal s'est élargi pour intégrer des programmes sociaux et des mesures encourageant la syndicalisation.

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restructurations économiques et politiques en cours et la réduisent au rang d'un lobby de plus qu'il faudrait intégrer dans une coalition. Une chose est d'évoquer ce qui est définitivement perdu, c'en est une autre de parler de ce qui demeure inchangé — les relations sociales, voire l'organisation de la production, par exemple — et, plus important, d'analyser l'émergence de nouvelles pratiques militantes en réponse aux restructurations économiques et au nouveau paradigme de la production. «NOUS SOMMES PLUS NOMBREUX QU'EUX »

Ainsi parlait Lorell Patterson en s'adressant à la conférence des Labor Notes à Détroit en 1995, une femme afro-américaine victime du lock-out de la compagnie A.E. Staley avec 800 de ses collègues — pour la plupart des hommes blancs — alors qu'elle y travaillait depuis 1992 (3). Cette affirmation traduit une élévation de la conscience de classe dans la société américaine. Cela nous rappelle, de façon abrupte, qu'à l'approche du tournant de ce siècle, les Etats-Unis seront une nation encore plus constituée de salariés « prolétaires » qu'à la fin du siècle précédent, où l'essentiel des classes laborieuses était constitué de fermiers et de domestiques. Aujourd"hui, 80 % de la force de travail (encadrement exclu) est constitué de salariés semi ou non qualifiés, alors que l'immense majorité des ouvriers qualifiés occupe les postes « traditionnels » dans l'industrie — ce que l'on appelle les « blue collar jobs » aux États-Unis — et ce sont-là deux réalités inchangées de la réalité du monde du travail. De plus, la plupart des emplois (autres que de direction) créés ces dernières années ne sont pas des emplois particulièrement qualifiés. En 1990, selon le rapport d'une commission présidentielle, 5 % des employeurs sondés déclaraient prévoir qu'ils auraient besoin d'employés plus qualifiés que leur main-d'œuvre actuelle. Or, comme l'affirmait récemment le rédacteur d'un magazine syndical, « les entreprises qui se débarrassent de leurs employés les plus expérimentés ne recherchent pas des compétences supérieures. Elles cherchent des jeunes qui feront le même travail pour moins cher. » En d'autres termes, l'idée selon laquelle nous sommes en passe de quitter l'ère du travail semi-qualifié aliénant pour un régime plus doux est, dans une large mesure, pure fiction.

Patterson fait partie des dizaines de milliers de travailleurs de l'industrie qui se sont récemment engagés dans la résistance au nouveau régime de production — un élément central dans les changements en cours — qui se substitue rapidement aux « institutions de la production de masse ». Elle est censée faire partie d'une espèce en voie de disparition — le travailleur industriel en bleu de travail. Le déclin numérique et en proportion des emplois industriels est, bien sûr, indéniable. Mais parmi les douze millions de personnes qui occupent un poste productif dans l'industrie américaine — dont la voix a été partiellement étouffée par des années de restructurations —, certains ont commencé à se faire entendre, au fur et à mesure que les moyens de résistance au nouveau système se font plus clairs. Contraints à un intense surcroît de travail et à des heures supplémentaires interminables, ils n'ont pas le choix. C'est le cas des travailleurs de la Staley, comme ceux de Caterpillar, de Bridgestone Tire, de General Motors, de NUMMI (une filiale de sous-traitance commune à General Motors et à Toyota dans les pures règles de l'art) ou de toutes les entreprises qui ont connu, ces deux dernières années, des luttes pour s'opposer aux « emplois du temps flexibles » et à leurs journées de dix à douze heures de travail qui augmentent la fréquence des accidents de travail et la proportion des maladies causées par le stress résultat de ce que l'on peut sans doute qualifier de la plus grande intensification du travail connue depuis les années 30. Dans la plupart de ces luttes, les syndicats se sont adressés aux habitants voisins des entreprises. A Decatur, par exemple, ils ont lancé une liste indépendante des « Amis des travailleurs » aux élections municipales soutenue par les syndicats de Staley, de Caterpillar et de Bridgestone

Comme les autres travailleurs, ceux qui se sont battus ont vu leur niveau de vie tomber depuis au moins deux décennies. Mais ce qui les a poussé à contester les multinationales géantes qui les employaient a été le nouveau paradigme de la production, loué dans les milieux des affaires ou économiques comme la « production dégraissée », le « poste de travail du futur » ou le « poste de travail à haute performance ». Même si c'étaient, toujours, les mêmes vieux murs, il ne s'agissait plus des mêmes usines transformées depuis une dizaine d'années par les nouvelles technologies. Les travailleurs de la Staley, par exemple, ne travaillaient plus dans une usine de transformation du maïs mais dans une entreprise de chimie. Partout, la direction du personnel, à travers les cercles de participation salariésdirection, avait promis une nouvelle et meilleure façon de travailler. A chaque fois, les gens n'ont vu venir qu'un nouveau régime « d'encadrement oppressif » accompagné de normes de travail toujours plus

— ce que d'aucuns ont désignés comme « l'encadrement par le stress » (4).

Ce nouveau paradigme de la production ne s'arrête pas dans les usines du Midwest des États-Unis. Le nouveau système de production est caractérisé par sa tendance à délocaliser et à sous-traiter le maximum de phases de la production possible. Ceci a donné naissance à tout un chapelet d'entreprises plus petites dans le Midwest, le Sud ou les deux côtes des États-Unis, mais aussi dans le Nord du Mexique, dans le centre du Canada et ailleurs. Dans bien des cas, les travailleurs de ces entreprises, qu'elles soient anciennes ou pas, que les propriétaires soient étrangers ou non, sont liées les unes aux autres dans le cadre d'un même processus de production. Mais il y a un autre aspect à cette transformation de la production et du travail MUTATIONS ET CONFLITS DANS LA CLASSE OUVRIERE

L'essentiel de ce qui est caractérisé comme le glissement de la production de bien manufacturés vers la production de services repose, d'une part, sur la sous-traitance d'anciennes activités industrielles à des entreprises de prestation de services et, de l'autre, sur une plus grande incorporation des transports, des télécommunications et autres « services » infrastructurels dans le nouveau système de production, davantage basé sur l'information et plus décentralisé. Ce qui a impliqué une rapide diffusion des méthodes de production « dégraissée » et

3) Sur la grève de la Staley et sur la conférence des Labor Notes cf. Inprecor n° 392 de juin 1994.

4) Mike Parker et Jane Slaughter, Working Smart : A Union Guide to Participation Programs and Reengineering, Detroit 1994.

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de « management par le stress » dans le secteur des services. TOUT CECI S'EST PRODUIT sur un arrière-plan de transformations énormes dans la composition de la force de travail (race et sexe), qui affecte la classe ouvrière dans son ensemble. En dépit de la fragmentation des communautés afro-américaines traditionnelles aux États-Unis, il est important de saisir une autre dynamique à l'œuvre parmi les « personnes de couleur » — qu'il s'agisse des immigrés ou des gens nés aux États-Unis — qui ont organisé des formes originales de résistance. Le développement de l'organisation de l'industrie du Sud en « branches » (un produit de la « production dégraissée ») et des ateliers de sous-traitance (dans l'électronique et la confection en particulier) dans de nombreuses régions urbanisées ont induit un nouveau type d'organisation des travailleurs, basé principalement sur les communautés géographiques. Dans ces « centres des travailleurs », les employés qui travaillent à l'extrémité de ces nouvelles, ou moins nouvelles, chaînes de production tentent de régler les problèmes qu'ils connaissent sur leurs lieux de travail et, dans certains cas, d'y créer des syndicats. Le développement du mouvement de défense de l'environnement parmi les communautés de travailleurs, particulièrement chez les Afro-américains et les Latinos, est également significatif. Ce type d'organisation s'est répandu dans tout le pays à la fin des années 80 en réponse à des années de déversements toxiques près des lieux d'habitation des personnes à faible revenu, en majorité des Noirs ou des Latinos. Ces organisations ont surpris jusqu'à leurs propres initiateurs lorsque plus de 2 000 délégués — près du double de ce qu'attendaient les organisateurs — ont participé à la Conférence des communautés du Sud et des syndicats pour la justice en matière d'environnement. Ceci est également une réponse aux dernières innovations du processus de production qui fait, de plus en plus, appel à la chimie et aux biotechnologies et déverse ses déchets de préférence près des lieux d'habitation des plus pauvres. Ce mouvement pour la justice « environnementale » est pro-syndical et se réclame consciemment de la classe ouvrière, se dissociant ainsi des groupes écologistes traditionnels, davantage liés à la classe moyenne. LES SYNDICATS SONT EUX-MEMES agités par des conflits politiques ou liés au renouvellement des équipes de direction. A partir de la fin des années 80, près d'une douzaine de bureaucrates vétérans de la direction syndicale ont mordu la poussière. Le cas le plus connu de rébellion victorieuse est, certainement, celui du syndicat des Teamsters (syndicats des camionneurs et des employés des entreprises de transport routier) mené par Ron Carey avec le soutien de la tendance Teamsters pour un syndicat

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Spinning the (anioral) StrINe Huelgal 008, POu00 démocratique (TDU). Tous les successeurs ne sont pas aussi démocratiques que dans le cas des Teamsters, ils n'étaient pas non plus toujours soutenus par des groupements de syndiqués. Au-delà de cette douzaine de rébellions couronnées de succès, il y a eu nombre de transitions plus pacifiques vers des directions plus progressistes comme dans le cas du Syndicat des travailleurs des secteurs minier et pétrolier, de la chimie et de l'atome (OCAW). Certains syndicats, pour ne pas avoir connu de changement de direction au profit d'une équipe plus jeune, formée dans la période des grandes mutations industrielles, n'en comportent pas moins des groupes d'opposition actifs — comme le Syndicat des travailleurs de l'automobile (UAW), ceux des employés des services, des travailleurs de l'alimentation et du commerce, de la poste, des transports en commun, etc. Les changements de direction aux niveaux intermédiaires et locaux sont encore plus répandus.

Les conflits et les luttes de pouvoir ont même atteint la cime du mouvement ouvrier organisé. L'année passée, la direction de l'AFL-CIO (5) s'est divisée en deux fractions et, pour la première fois, depuis des décennies le dirigeant de la fédération en poste a fait l'objet d'une contestation ouverte. Le président de l'AFL-CIO, Lane Kirkland, symbole même de la complaisance, du fonctionnement routinier et, en l'occurrence, du libéralisme moribond, a été contraint de céder sa place. Son bras droit, Tom Donahue, a été battu par le président du Syndicat des employés des services,

5) La Fédération américaine du travail libre-Congrès des organisations industrielles (AFL-CIO) est la confédération unique des syndicats des États-Unis.

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John Sweeney, lors de l'élection à la présidence de la Fédération qui a eu lieu au congrès de l'AFL-CIO de l'automne 1995.

Ce serait pure vue de l'esprit que d'analyser ceci comme une reprise du scénario de la scission de l'AFL de 1935, qui avait donné naissance au CIO, voire de l'expli-

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L'annonce de la fusion prochaine (d'ici à l'an 2 000) de I'UAW, du syndicat unifié de la métallurgie et de l'Association internationale des mécaniciens pour constituer un syndicat des métallos de deux millions de membres, à l'allemande, a connu un tout petit peu moins de publicité. Bien que cette démarche s'intègre dans le movement de fusions défensives de ces dernières années, elle traduit - de même que la fusion achevée quelques jours plus tôt des syndicats de la confection et du textile - un tournant bienvenu vers une réponse stratégique plus cohérente aux nouvelles déclinaisons de la production. Comme dans le conflit au sommet de l'AFL-CIO, l'objectif avoué des acteurs de la fusion est d'organiser le secteur non-syndiqué dans ces industries. Dans le cas du syndicat de la métallurgie proposé, le noyau potentiel d'une telle organisation représente au moins six millions de travailleurs. Alors que les obstacles, tant internes qu'extérieurs, à une telle transfor-

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— faite le 27 juillet 1996—,

Men particulier. mation des pratiques de négofait qu'elle figure aujourd' hui dans l'agenda officiel des syndicats est significatif.

Loin de moi l'idée que nous assistons ou que nous sommes au bord d'un bouleversement industriel comme dans les années 30 : il y a beaucoup de forces contradictoires qui œuvrent contre une simple répétition de l'histoire. Mais j'estime que la dynamique des (...) en page 143 classes dans la politique et la crise industrielle sous-jacente aujourd'hui, ne se limite pas à l'action spectaculaire du capital et des politiciens libéraux ou conservateurs qui le serve. Les éléments actifs de la classe ouvrière constituent non-seulement une autre force pesant sur la dynamique des restructurations, mais aussi le principal poids social avec lequel il sera possible de contrer les succès de la droite dans l'électorat en général et chez les travailleurs blancs DES DROITS OU DES RÉSULTATS ?

Pour incarner une telle alternative et pour unifier l'identité de classe, un nouveau parti doit proposer un programme et une formulation politique — à la fois universelle et particulière — qui puisse représenter une différence matérielle pour la majorité, qui est actuellement confrontée à l'adversité en matière sociale, économique ou sur son lieu de travail. Ici encore, il faut se garder de tomber dans un travers fréquent pour la gauche contemporaine : présenté généralement comme une stratégie politique « plus active », il s' agit de renoncer à un programme rédigé en terme de résultats concrets que ce soit au niveau économique ou en terme de question de pouvoir, au profit de campagne, sur des questions de procédure. Les notions de « prise de confiance dans son action » (empowerment) ou de « participation » se substituent à l'idée de pouvoir obtenu à travers des conflits direct et une organisation indépendante. Les programmes économiques visant des conquêtes matérielles immédiates sont abandonnés en faveur d'une influence accrue dans les négociations dans le cadre des institutions économiques capitalistes (non-démocratiques) que nous connaissons, sans changer vraiment les relations de pouvoir qui dérivent de la possession et du contrôle des moyens de production. Dans cette optique. plutôt que d'envisager que nos organisations démocratiques (partis, syndicats, organisations de quartier) imposent un recentrage des priorités budgétaires du gouvernement ou forcent les puissances financières à créer des emplois, à augmenter les salaires et à instituer un système de santé universel et gratuit, il s'agira plutôt de chercher à peser au sein des conseils de gestion des fonds de pension, à influencer les prestataires de service de santé privée ou à obtenir des sièges dans les organes de décision des entreprises, et ainsi de suite.

Une chose, au moins, est claire dans le contexte politique des États-Unis : la tâche principale de la gauche est, précisément, de construire les organisations d'un pouvoir indépendant : des syndicats, des comités de quartier et des partis — une « société civile » de la classe ouvrière pourrait-on dire —

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capables de mener l'assaut contre les forces internationalisées du capital. Rechercher une prise de parole au sein des principales institutions du capital est une orientation qui est née du déclin des syndicats et de l'absence d'une perspective politique réelle à gauche depuis vingt ans au moins. L'ironie du sort fait qu'une telle « voix » devient d'autant plus faible et pathétique que les véritables instruments de l'indépendance de classe déclinent. A NOUVEAU PARTI, NOUVELLE VISION DE LA CLASSE

A l'échelle de la société américaine, le mouvement pour un nouveau parti politique de la gauche est petit — il en est même davantage à un stade d'embryon que de bébé. Mais il est pourtant plus fort qu'il n'a jamais été depuis 50 ans. Le plus important dans ce nouveau mouvement est qu'il s'enracine dans la réalité diverse des communautés et organisations ouvrières des États-Unis qui ont subi de plein fouet les transformations économiques. A la différence de la gauche des années 60, il n'est pas né dans les campus. A l'inverse des « nouveaux mouvements sociaux » des années 70 et après, il n'est pas centré sur les classes moyennes. Les racines de ce mouvement plongent dans les communautés ouvrières de couleur, dans les unions syndicales locales, dans les nouvelles pratiques syndicales, les campagnes de quartier sur des objectifs économiques immédiats — le logement, l'éducation, le salaire minimum - et sur les victoires et les défaites des combats du travail.

Ceci ne veut pas dire que les intellectuels de gauche et les étudiants n'ont pas de rôle à jouer. Au contraire, leurs efforts sont les bienvenus. Mais justement, un des éléments positifs de ce nouveau mouvement est la légitimation de l'alliance des intellectuels de gauche et des forces de la classe ouvrière qui a subi une défaite désastreuse dans les années 50 (6). Il y a ainsi toute sorte d'hybrides de l'ancien et du nouveau dans ce mouvement : le Comité national pour une action politique indépendante, les Verts et le Parti californien pour la paix et la liberté, la Campagne pour un nouveau lendemain - basée essentiellement sur la communauté afro-américaine — qui avait soutenu les candidatures de Jesse Jackson et de Ron Daniels, et l'expérience pionnière et électoralement payante de l'Alliance progressiste de Vermont - dont le dirigeant Bernie Sanders est le seul membre indépendant du Congrès des États-Unis, et se réclamant du socialisme.

Les deux organisations motrices de ce mouvement pour une action politique indépendante sont néanmoins le Nouveau parti

(NP), auquel Rogers est associé, et les Labor Party Advocates (LPA). Ces deux organisations existent à l'échelle nationale et bénéficient du soutien d'une partie du mouvement ouvrier organisé. Le NP, qui met davantage l'accent sur les campagnes économiques et électorales militantes, a une plus grande visibilité politique. Près de 70 des 100 candidats qu'il a soutenu aux dernières élections locales ont été élus — qu'il s'agisse de candidats indépendants ou de démocrates soutenus par les structures locales du NP. Au niveau national, le NP a reçu un bon coup de pouce lorsqu'une importante organisation de travailleurs à faible salaire s'est prononcée pour le soutenir au niveau national.

Le LPA, qui agit davantage comme un promoteur et un organisateur du sentiment pro-parti des travailleurs et n'a pas encore présenté de candidats aux élections, est basé presque exclusivement dans le mouvement syndical. Il bénéficie du soutien de trois petits syndicats nationaux : le Syndicat unifié des travailleurs de l'électricité, traditionnellement de gauche, et deux autres syndicats que les changements de direction ont fait pencher dans le camp de la gauche : l'OCAW et un syndicat des chemins de fer. Plus généralement, la plupart des membres du LPA se recrutent parmi les dirigeants des luttes précédemment citées, de Flint à Decatur, du syndicat de l'automobile aux Teamsters et de la campagne pour une législation anti-jaune à celle contre l'Accord de libre échange nord-américain (ALENA) — une campagne dont même la presse majoritaire reconnaissait qu'elle suivait des lignes de fracture entre classes. En fait, le combat contre l'ALENA a été le ferment du développement d'un sentiment politique de classe ; il n'est donc pas étonnant que LPA se soit rapidement renforcé après avoir perdu cette bataille. BIEN CERNER LA CLASSE

(...) La vision des années 30, d'une classe ouvrière comme un groupe homogène d'hommes blancs travaillant dans l'industrie — qui n'a jamais été justifiée — est morte et enterrée. La classe ouvrière elle-même est plus noire et brune que la population en générale, et les syndicats — même si ce n'est pas le cas de leurs directions — le sont plus que la force de travail. Les militants de cette résurgence de la politique indépendante sont eux-mêmes le produit de cette diversité de la classe ouvrière réellement existante et du terrain culturel sur lequel ils doivent se battre. Le mouvement ouvrier organisé d'aujourd'hui est étroitement lié à la fois aux organisations indépendantes et officielles des mouvements des travailleurs afro-américains, lati-

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KILLS! KISS LOCAL 3506 GOODBY SAY HE TO C nos ou asiatiques et des mouvements des femmes. Il est notable que Jesse Jackson est un habitué des piquets de grèves, en particulier parmi les travailleurs blancs. La plupart des organisations politiques indépendantes reflètent également cette diversité à un degré ou à un autre. Nous avons donc une chance de mettre en avant, cette fois, le bon concept de classe ouvrière.

Transiger sur les positions de classe ne réduirait en rien la menace contre-offensive raciste au sein de la classe ouvrière blanche — ou en l'occurrence dans la classe moyenne -; une possibilité suggérée par la montée de « la colère de l'homme blanc », l'idéologie de suprématie de la race blanche du mouvement des « milices » et les attaques ouvertes contre les personnes de couleur par la majorité conservatrice du Congrès. Une conception dynamique de la classe ouvrière n'explique pas seulement les tendances à l'œuvre dans la situation politique, économique et sociale d'aujourd'hui, elle fournit également une « identité » alternative pour beaucoup de travailleurs blancs et une raison impérieuse pour que la majorité nous rejoigne.

6) Avec la défaite électorale du Parti progressiste lors des élections de 1946 et la chasse aux sorcières co-dirigée par le Sénateur Joseph Macarthy.

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